Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage
Part 23
Laissons donc les railleurs s'égayer sur ce sujet, pourvu qu'ils ne dépassent pas les justes limites que la vérité, la décence et le bon goût imposent. Nos aïeux, grands amateurs de la gaudriole, sont allés trop souvent au delà. Cependant ils ne négligeaient pas de se marier, et ils avaient soin de donner à la société un grand nombre d'enfants légitimes. C'est sur ce dernier point qu'il faut les imiter. Que les malthusiens en disent ce qu'ils voudront, je pense qu'il est bon que chacun fasse comme ses père et mère. Ainsi soit-il.
Qui se marie par amours A bonnes nuits et mauvais jours.
Une femme d'esprit et de sens, Mme de Flahaut, disait à son fils, pour le dissuader de faire un mariage d'amour, qui est ordinairement un mariage pauvre: «Souvenez-vous, mon fils, qu'il n'y a qu'une chose qui revienne chaque jour dans le ménage, c'est le dîner.»
Voici comment Molière a développé la pensée proverbiale dans l'_Étourdi_, acte IV, scène IV:
Quand on ne prend en dot que la seule beauté, Le remords est bien près de la solennité, Et la plus belle femme a bien peu de défense Contre cette tiédeur qui suit la jouissance. Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements, Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables. Mais ces félicités ne sont guère durables, Et notre passion, alentissant son cours, _Après de bonnes nuits donne de mauvais jours_. De là viennent les soins, les soucis, les misères, Les fils déshérités par le courroux des pères.
Thomas Corneille a dit sur le même sujet, mais d'un style moins vigoureux:
L'abondance des biens Pour l'amour conjugal a de puissants liens. La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine, Échauffent bien le cœur, mais non pas la cuisine, Et l'hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs a bien de mauvais jours.
Qui se marie se met la corde au cou.
C'est-à-dire se rend esclave. Ce proverbe est une traduction vulgaire des paroles d'Hippothoüs, citées parmi les _Sentences choisies des trésors des Grecs_, par Stobée: «_Astrictus nuptiis non amplius liber est._ Celui qui est lié par le mariage n'est plus libre.»
Cette chaîne qui dure autant que notre vie, Et qui devrait donner plus de peur que d'envie, Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent Le contraire au contraire et le mort au vivant.
Ces vers de Corneille assimilent le mariage au supplice que Mézence infligeait à ses victimes. Ce tyran, dit Virgile, unissait des corps vivants à des cadavres. (_Énéide_, VIII, 485.)
_Mortua quin etiam jungebat corpora vivis._
Qui se marie s'achemine à faire pénitence.
Il n'y a rien qui ait besoin d'explication dans ce proverbe, et je me bornerai à y joindre une historiette vraie ou fausse, dont on l'assaisonne ordinairement, quand on le cite. La voici telle qu'elle a été mise en vers par Pons de Verdun, le plus fécond de nos rimeurs anecdotiers:
La veille de son mariage, Thomas au père Hilarion Fut demander, selon l'usage, Un billet de confession. Le pénitent, gai comme un prince, Bien confessé, billet en main, S'en allait: un remords le pince, Et vite il rebrousse chemin. «Sans doute c'est par oubliance, Va-t-il dire au père étonné, Que vous ne m'avez pas donné Le moindre mot de pénitence. --Allez, répond le franciscain, Allez, vous n'en avez que faire: Ne m'avez-vous pas dit, mon frère, Que vous vous mariiez demain?
Marie ton fils quand tu voudras, et ta fille quand tu pourras.
On peut différer sans inconvénient le mariage d'un fils, qui ordinairement n'est point à charge à la famille; mais il n'en saurait être de même de celui d'une fille, car elle donne bien de l'embarras et exige une surveillance continuelle. Il importe beaucoup de lui chercher un époux, et si l'on en trouve un qui soit convenable, il faut le lui donner sans retard. _Marie ta fille, et tu auras fait une grande affaire_, dit un autre proverbe traduit de ces paroles de l'_Ecclésiastique_: _Trade filiam, et grande opus feceris_ (VII, 27).
Cette _grande affaire_ n'était pas aussi importante dans l'antiquité qu'elle l'est dans notre temps, où le mariage est devenu extrêmement difficile. Alors, pour parler comme Dante, «la fille en naissant ne faisait pas encore peur à son père, car l'heure de la marier et la dot n'avaient pas toutes deux dépassé toute mesure.»
_Non faceva nascendo ancor paura La figlia al padre, che il tempo e la dote Non fuggian quinci e quindi la misura._
La diminution des mariages, produite d'un côté par le libertinage des hommes, et de l'autre par le luxe des femmes, est telle aujourd'hui qu'elle fait la désolation des familles et préoccupe les politiques et les moralistes, effrayés des calculs de la statistique qui démontre que, depuis vingt-cinq ans, le mariage ne cesse de décroître ou de rester stationnaire.
Marie ta fille quand elle en a envie, et ton fils quand l'occasion s'en présente.
Il ne faut pas refuser un mari à sa fille lorsqu'elle éprouve le désir et le besoin d'en avoir un; car ce refus pourrait entraîner de graves inconvénients pour elle et pour la famille. Il ne faut pas non plus négliger de marier son fils quand on en trouve l'occasion, quoiqu'il n'y ait pas urgence de le faire. Ce proverbe, dont la dernière partie contredit un peu la première du précédent, est littéralement traduit du basque:
_Alaba escont esac nahi-denean. Semea ordu-denean._
Marie ton fils à Paris.
Ce proverbe, peu significatif et peut-être peu sage aujourd'hui, était autrefois un bon conseil pour les parents qui tenaient à marier leur fils richement, parce que la Coutume de Paris avantageait les filles au détriment des garçons.
Marie ta fille en Normandie.
L'ancienne Coutume de Normandie contenait, à l'égard des filles, des dispositions contraires à celles de la Coutume de Paris; elle les désavantageait pour avantager les fils, qui devenaient par là de riches partis. Les fils dont il est ici question étaient les aînés; car les autres n'avaient guère plus de droit que les filles à l'héritage paternel, et l'on disait: _C'est un cadet de Normandie_, pour désigner un individu mal partagé sous le rapport de la fortune.
On sait que Boileau, qui estimait trop peu le talent de Th. Corneille, lui appliquait cette dénomination: «Ses vers, comparés à ceux de son aîné, disait-il, montrent bien qu'il n'est qu'_un cadet de Normandie_.»
Nul ne se marie qui ne s'en repente.
Proverbe qui se trouve textuellement dans la _Châtelaine de Saint-Gilles_, poëme manuscrit de la Bibliothèque nationale, nº 7,218. _Nus ne se marie qui ne s'en repente._ Et pourquoi ce repentir presque universel du mariage? Fénelon va nous l'apprendre: «Ce joug perpétuel, dit-il, est difficile à porter pour la plupart des hommes légers, inquiets et remplis de défauts. Chacune des deux personnes a ses imperfections: les naturels sont opposés, les humeurs sont presque incompatibles; à la longue, la complaisance s'use, on se lasse les uns des autres dans cette misérable nécessité d'être presque toujours ensemble et d'agir en toutes choses de concert. Il faut une grande grâce et une grande fidélité à la grâce reçue pour porter patiemment ce joug. Quiconque l'acceptera par l'espérance de s'y contenter grossièrement y sera bientôt mécompté. Il sera malheureux et rendra sa compagne malheureuse. C'est un état de tribulation et d'assujettissement très-pénible auquel il faut se préparer en esprit de pénitence.»
Fénelon dit encore dans un autre endroit de ses _Lettres spirituelles_: «Demandez, voyez, écoutez; que trouvez-vous dans toutes les familles, dans les mariages mêmes qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà ces tribulations dont parle l'Apôtre, lorsqu'il dit: _Ceux qui entrent dans les liens du mariage souffrent les tribulations de la chair, et je voudrais vous les épargner._ Il n'en a point parlé en vain; le monde en parle encore plus que lui; toute la nature est en souffrance. Laissons là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs. Il n'y paraît rien de malheureux; mais, pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme souffrent l'un de l'autre! Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez (chose très-rare et qu'il n'est guère permis d'espérer); mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelque convenance qu'il y ait entre eux, les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquente, dans une société si longue, où l'on se voit de si près, si souvent, avec ses défauts de part et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues, où l'on ne peut être préparé. On se lasse, le goût s'use, l'imperfection toujours attachée à l'humanité se fait sentir de plus en plus. Il faut à toute heure prendre sur soi et ne pas montrer tout ce qu'on y prend; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue, le cœur se dessèche, on se devient une croix l'un à l'autre... Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus, ou par une certaine estime sèche, ou par une amitié altérée et sans goût qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux; le cœur ne s'y repose guère: c'est plutôt une conformité d'intérêt, un lien d'honneur, un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale.»
Saint Nicolas marie les filles avec les gaz[15].
[15] _Gaz_ ou _gars_ signifie garçon. Ce mot a un féminin qui aujourd'hui fait frémir la pudeur, et qui autrefois figurait dans le proverbe à la place du mot _filles_, sans offenser les plus chastes oreilles, puisque le bon Saint François de Sales l'a fréquemment employé dans ses écrits religieux, au commencement du dix-septième siècle. C'est le cas de dire avec Voltaire que la pudeur se réfugie sur les lèvres quand elle n'est plus dans le cœur.
Saint Nicolas, évêque de Myre, se distingua, durant tout son épiscopat, par sa charité évangélique et par son zèle éclairé pour le maintien des bonnes mœurs. Ayant appris un jour qu'un gentilhomme, père de trois filles qu'il ne trouvait pas à marier, faute de pouvoir les doter, se disposait à leur faire contracter des unions illégitimes, il alla de nuit se poster devant la maison de cet homme, et, profitant d'un moment où la fenêtre de sa chambre était ouverte, il y jeta une bourse remplie d'or pour qu'elle servît de dot à l'aînée des trois sœurs. Puis il renouvela, en temps opportun, le même acte de générosité en faveur de chacune des deux autres, qui devinrent, grâce à lui, de pieuses mères de famille au lieu d'être de malheureuses courtisanes.
De là est venue la croyance que saint Nicolas, dans le ciel, prend plaisir à continuer le beau rôle qu'il a rempli sur la terre. Il est le patron des pauvres filles à marier, et son nom est invoqué dans les _litanies des amoureux_, où elles s'écrient:
Patron des filles, saint Nicolas, Mariez-nous, ne tardez pas.
J. Delille a consacré à ce saint, dans la première édition du poëme de la _Pitié_, les quatre vers suivants, qui ont été supprimés dans les autres éditions:
Le grand saint Nicolas dont l'oreille discrète Écoute des amants la prière secrète, Qui, des sexes divers le confident chéri, Donne à l'homme une épouse, à la femme un mari.
Saint Nicolas est aussi le patron des garçons et le patron des mariniers, pour des raisons tirées de deux faits consignés dans sa légende, et inutiles à rapporter ici.
Celui qui se marie trop tard se marie pour ses voisins.
C'est ce que disait un vieillard de l'antiquité, le jour même de son mariage. Ce joli mot, passé en proverbe, est rapporté par Plutarque.--Nous avons encore ce vieux dicton, qui exprime la même idée par une antithèse assez plaisante: _Qui recule trop à se marier, il s'avance d'être sot._
Il résulte de là qu'il faut se marier dans la jeunesse, et qu'il vaut mieux renoncer tout à fait au mariage que de le remettre à la grande année climatérique.
Un sage et spirituel sexagénaire, qui mérite, en ce cas, d'être proposé comme modèle, répondait aux conseils qu'on lui donnait de se marier: «Je m'en garderai bien, car je n'ai aucun goût pour les vieilles femmes, et je suis sûr que les jeunes, par la même raison, n'en auraient aucun pour moi.»
Les fiançailles chevauchent en selle, et les repentirs en croupe.
_Post equitem sedet atra cura._
(Horat., lib. III, od. I.)
Il n'y a qu'une remarque à faire sur ce proverbe maintenant peu usité; c'est qu'à l'époque où il fut introduit, les fiancés, du moins ceux d'une condition au-dessus de l'ordinaire, se rendaient à cheval à l'église, n'ayant pas, comme aujourd'hui, des voitures pour y être transportés.
Tel fiance qui n'épouse pas.
Proverbe qu'on emploie au figuré pour faire entendre qu'une espérance qui est très-bien fondée, qui est même en voie de réalisation, peut être frustrée tout à coup.
On lit dans les _Institutes_ de Loisel: _Fille fiancée n'est ni prise ni laissée_ (liv. I, tit. II, reg. 1), et dans les _Maximes du droit français_ de L'Hommeau: _Fille fiancée n'est pas mariée_ (liv. III, max. 41).
Les fiançailles ne sont qu'une promesse qui peut être rompue, sauf l'action en dommages et intérêts.
Chateaubriand dit que l'intention de la coutume des fiançailles est de laisser aux deux époux le temps de se connaître avant de s'unir. «Saint Augustin, ajoute-t-il, en rapporte une raison aimable: _Constitutum est ut jam pactæ sponsæ non statim tradantur, ne vilem habeat maritus datam quam non suspiraverit sponsus dilatam._»
Boire tanquam sponsus, ou boire comme un fiancé.
Cette expression proverbiale, qui signifie boire copieusement, se trouve dans le cinquième chapitre de _Gargantua_. Un commentateur croit qu'elle a dû son origine à un mauvais jeu de mots sur _sponsus_ et _spongia_ (éponge), ce qui est tant soit peu ridicule. Fleury de Bellingen la fait venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi l'abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu'à ces noces le vin manqua, mais non pas que l'on y but beaucoup, encore moins que l'époux donna l'exemple de l'intempérance. J'aimerais mieux tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à boire, à causer, etc. Horace appelle _sponsos Penelopes_ les personnes livrées à la débauche.»
Aucune de ces explications ne me paraît admissible. En voici une nouvelle que je propose, et dont la vérité me paraît incontestable. Autrefois, en France, on était dans l'usage de _boire le vin des fiançailles_. Dans cette circonstance, le fiancé devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui portaient des brindes ou des santés, et de là vient qu'on dit: _Boire tanquam sponsus_, ou _boire comme un fiancé_.
Don Martène cite un missel de Paris du quinzième siècle, où il est dit en latin: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain et le présente à l'époux ainsi qu'à l'épouse, pour qu'ils y mordent. Le prêtre bénit aussi le vin, et leur en donne à boire; ensuite il les introduit lui-même dans la domicile conjugal.»
Aujourd'hui encore, dans plusieurs localités, on offre aux époux qui reviennent de l'église une soupière de vin chaud et sucré.
En Angleterre, on faisait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin sucré dans des coupes qu'on gardait à la sacristie parmi les vases sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu'ils trempaient dans ce vin. De vieux missels attestent cette coutume, qui fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II, roi d'Espagne. Shakespeare y a fait allusion dans sa comédie intitulée _la Méchante Femme mise à la raison_, où il est dit de Pétruchio épousant Catherine: «Il a avalé des rasades de vin muscat, et il en a jeté les rôties à la face du sacristain.» (Acte III, sc. II.)
Selden (_De Uxore hebraica_) a signalé parmi les rites de l'Église grecque une semblable coutume, qu'il regarde comme un reste de la confarréation des anciens.
J.-O. Stiernhook (_De Jure Suevorum et Gothorum vetusto_, p. 163, édit. de 1672) rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles, chez les Suèves et les Goths. «Le fiancé, entrant dans la maison où devait se faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et, après avoir écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il vidait cette coupe, en témoignage de constance, de force et de protection, à la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennatique (_morgennaticam_[16]), c'est-à-dire une dot pour prix de la virginité. La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour quelques instants, et, ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le costume de l'épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était présentée, et jurait amour, fidélité, diligence et soumission.»
[16] Ce mot de basse latinité, et le mot français _morganatique_, viennent de l'Allemand _Morgen Gabe_ (présent du matin), et désignent proprement la dot que la mariée, le lendemain des noces, recevait du mari, comme dit Stiernhook, pour prix de sa virginité. De là vient aussi le nom de _mariage morganatique_ ou _à la morganatique_, qu'on donne à l'union contractée entre un prince et une femme d'un rang inférieur, entre un noble et une roturière, sous cette clause expresse que l'épouse doit avoir en toute propriété les biens qui lui sont assignés par l'époux, sans aucun droit au reste de la fortune et aux titres qu'il possède. Ce mariage, où les enfants sont soumis aux mêmes conditions que la mère, s'appelle encore _mariage de la main gauche_. Il est particulièrement en usage chez les princes souverains d'Allemagne.
Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n'offrent pas de tableau plus gracieux.
Deux bons jours à l'homme sur terre: Quand il prend femme et qu'il l'enterre.
Ce proverbe, littéralement traduit du provençal, a inspiré à Saint-Évremont ces deux vers fameux:
L'hymen avec l'amour a tant d'antipathie Qu'il n'a que deux bons jours: l'entrée et la sortie.
Les vers et le proverbe sont tout à fait identiques à cette pensée que Stobée attribue à Hipponax, poëte comique grec: «Une femme donne à son mari deux jours de bonheur: celui où il l'épouse, et celui où il l'enterre.»
Les femmes provençales, qui maigrissent dans les soucis du ménage, ont plusieurs proverbes opposés à cette plaisanterie renouvelée des Grecs. En voici deux d'une originalité piquante: «_Sé uno marlusso vénië véouso, sérië grasso._ Si une merluche devenait veuve, elle serait grasse. _Sé uno sardino vénië véouso, sérië grasso coumo un thoun._ Si une sardine devenait veuve, elle serait grasse comme un thon.»
C'est pain de noces.
Se dit d'une chose très-agréable dont on se promet ou dont on reçoit un grand plaisir; on prétend que cette façon de parler est venue par altération de _paix de noces_, baiser qu'on donne aux nouveaux mariés en Languedoc, et qu'on appelle _pa de nobis_ ou _novis_ dans l'idiome de ce pays; mais une telle origine ne me paraît pas admissible. Voici la véritable: dans le mariage par confarréation chez les Romains, les deux époux mangeaient, en signe d'union, un pain ou gâteau fait de la farine du froment nommé _far_ en latin (le froment rouge, à ce qu'on croit généralement). L'usage de ce gâteau s'était conservé dans les noces chrétiennes au moyen âge, et de là vient l'expression _pain de noces_. Nous disons aussi de deux époux qui conservent longtemps l'un pour l'autre des procédés galants et tendres: _Ils font durer le pain de noces._
Le pain de noces coûte cher à qui le mange.
Les Espagnols disent: «_Pan de boda, carne de buitrera._ Pain de noces, chair de piége à vautour.» Cette métaphore proverbiale est d'une effrayante énergie. En transformant le mariage en une sorte de guet-apens où ceux qui se laissent prendre sont assimilés aux vautours, elle met pour ainsi dire sous les yeux, par cette image terrible, toute la fureur de la guerre intestine qu'ils auront à soutenir. Elle a été évidemment inspirée par le génie de la haine contre le joug conjugal.
Noces de mai, noces mortelles.
Les Romains avaient soin de ne pas se marier pendant le mois de mai. Ils croyaient que le mariage contracté en ce temps, qui, chez eux, était consacré au culte des tombeaux, devait tourner à mal et entraîner la mort de l'épouse, ainsi que l'attestent ces vers du chant V des _Fastes_ d'Ovide:
_Nec viduæ tædis eadem nec virginis apta Tempora: quæ nupsit non diuturna fuit. Hac quoque de causa si te proverbia tangunt, Mense malas maio nubere vulgus ait._
«Ce temps n'est pas favorable pour allumer les flambeaux de l'hymen d'une veuve ni d'une vierge. Celle qui s'est mariée alors a peu vécu, et si les proverbes peuvent être ici de quelque poids, je rappellerai le dicton populaire: _Ce sont des malheureuses qui se marient au mois de mai_[17].
[17] C'est ainsi que se dit en français ce proverbe dans lequel le mot _malheureuses_ répond mieux que le mot _méchantes_, employé par tous les traducteurs, au sens qui ressort de tout le passage d'Ovide. L'idée d'infortune est aussi bien impliquée dans le latin _malas_, que celle de méchanceté, et toutes deux se trouvent dans le français _malheureuses_.--Il en est de même du mot _infelix_ que Properce a mis pour _scelestus_ dans ce vers de l'élégie 23 du livre II.
_Infelix hodie vir mihi rure venit._
«Mon scélérat de mari m'arrive, ce soir, de la campagne.»
Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses _Demandes des choses romaines_, a recherché les causes de cette superstition, et voici ce qu'il en a dit: «Pourquoi les Romains ne se marient pas au mois de mai? Est-ce parce qu'il est entre avril et juin, dont l'un est consacré à Vénus et l'autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et la surintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains) avancent ou retardent un peu? ou est-ce parce que, ce mois-là, ils font la cérémonie de la plus grande purgation?... En ce temps-là, la prêtresse de Junon, ou la Flaminea, vit toujours triste, comme en deuil, sans se laver ni se parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples latins font oblation aux trépassés en ce mois? et c'est pourquoi ils adorent Mercure, en ce même mois, joint qu'il porte le nom de Maia, mère de Mercure.» (Trad. d'Amyot.)
La superstition qui a donné lieu au proverbe est, comme on vient de le voir, tout à fait païenne, et, quoique les motifs qui l'avaient introduite n'existent plus, elle se maintient encore en plusieurs pays, notamment en Provence. On a prétendu même la justifier par des exemples célèbres, parmi lesquels se trouvent les trois suivants:
Marie Stuart épousa Bothwell le 15 mai 1567, et, le lendemain, le dernier des quatre vers latins cités plus haut fut placardé sur la porte de son palais comme un sanglant reproche de cette indigne union avec l'assassin de son mari, et comme une prophétique menace des malheurs qui devaient la suivre.
Henriette de France, fille de Henri IV, fut mariée, le 11 mai 1625, avec Charles Ier, roi d'Angleterre, qui périt sur l'échafaud, et la vie de cette reine fut un long enchaînement de douleurs.
Les noces de Marie-Antoinette d'Autriche et du duc de Berry, depuis Louis XVI, furent célébrées à Paris le 16 mai 1770, et l'on sait à quelles infortunes la Révolution française vint livrer ces augustes époux.
Noces réchauffées.
Cette expression par laquelle on désigne les secondes noces est traduite de celle du moyen âge _maritagia recalefacta_, qui s'employait dans le même sens.