Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage
Part 22
Je citerai à propos de ce proverbe un passage curieux extrait du commentaire plein d'érudition et d'élégance sur les œuvres de Coquillart par M. Charles d'Héricault: «_Trop tost marié_ et _Trop tard marié_ étaient deux types des maris malheureux. Leurs infortunes furent soigneusement racontées dans ce cycle de poésies contre la femme, qui compose presque toute la littérature des derniers temps du moyen âge. Il existe une pièce sur _Trop tost marié_, Gringoire a fait la complainte de _Trop tard marié_, et l'on peut voir la résolution de _Ny trop tost ny tard marié_ dans les _Anciens poëtes françoys_, tome III, page 129.»
Cette _résolution_ est une pièce de vers dans laquelle son auteur anonyme énumère les malheurs des sots qui se sont trop pressés ou ont trop différé de s'enrôler dans la grande confrérie matrimoniale, et décrit les délices dont il s'enivre avec sa jeune compagne, qu'il a eu l'esprit de prendre en temps opportun. Mais il ne dit point précisément à quel âge il a contracté cette union. C'est probablement entre la trentième et la trente-cinquième année, conformément à l'usage assez généralement observé vers la fin du quatorzième siècle.
Platon, au livre VI de la _République_, avait prescrit de se marier dans cet intervalle, qui se conciliait fort bien avec le précepte d'Hésiode: «L'âge de trente ans convient pour l'union conjugale.» (_Jours et Œuvres_, chap. II.) Mais Aristote, dans sa _Politique_, VII, XVI, conseillait d'attendre jusqu'à trente-sept ans.
J.-J. Rousseau, dans son _Projet de constitution pour la Corse_, prive du droit de cité tout homme qui n'est point marié à l'âge de quarante ans révolus.
On trouve dans les _Conseils et Maximes_ de Panard, ce sixain qui revient à notre proverbe:
L'époux, pour être gracieux, Doit n'être trop vert ni trop vieux. Belles, que tente l'hyménée, Apprenez ces deux vers par cœur: _Bois vert se consume en fumée, Bois vieux ne fait plus de chaleur._
Qui va loin se marier Sera trompé ou veut tromper.
La moralité à tirer de ce proverbe, dont la raison s'offre d'elle-même, c'est qu'il est bon de se marier dans son pays avec une personne que l'on connaisse bien. Si cela ne met pas tout à fait à l'abri des mauvaises chances que présente le mariage, cela du moins peut les diminuer beaucoup.
La recommandation de ne pas se marier loin remonte à une haute antiquité. Elle se trouve rappelée par Hésiode dans le poëme des _Jours et des Œuvres_.
Avant de te marier, Aie maison pour habiter.
C'est-à-dire: Ne cherche pas à fonder une famille, si tu ne possèdes point ce qui est nécessaire pour la loger et la nourrir.
Tel est le sens littéral de ce proverbe, qui contient en germe la doctrine que Malthus et ses disciples ont développée dans un odieux système, où ils ne tiennent pas le moindre compte de l'action providentielle du bon Dieu, qui, certainement, n'a pas dit aux créatures humaines: _Croissez et multipliez_, pour qu'elles fussent réduites à mourir de faim par suite de leur multiplication.
S'il ne fallait se marier que lorsqu'on a pignon sur rue, la plupart des hommes seraient obligés de vivre dans le célibat, et qui sait ce que deviendrait la société avec de pareils citoyens?... Mais consultons l'esprit plutôt que la lettre du proverbe, et nous y verrons un assez bon conseil, dont l'expression a été probablement exagérée à dessein pour faire mieux comprendre aux indigents qui aspirent à se mettre en ménage combien le travail et l'économie leur sont indispensables. Il serait déraisonnable et immoral s'il les engageait à renoncer au mariage, qui leur convient encore mieux qu'aux riches. Cet état est dans les vues de Dieu, dont la parole ne peut les tromper comme le calcul hasardé des économistes, et ils ne doivent plus craindre de s'y engager, s'ils ont la ferme résolution de remplir les obligations qu'il leur impose. Ils ont droit, en ce cas, d'espérer, de compter même, qu'avec l'aide de la Providence et une conduite sage et laborieuse ils ne manqueront pas des moyens d'entretenir leur famille, si nombreuse qu'elle soit. _Celui qui envoie les bouches envoie aussi les vivres_, dit un proverbe qu'on voit presque toujours se vérifier par une bénédiction spéciale du ciel. Les enfants sont la richesse du pauvre qui vit honnêtement; ils attirent sur lui l'intérêt général, et, suivant une sainte maxime, ils lui sont donnés comme un héritage du Seigneur et comme une récompense: _Ecce hæreditas Domini, filii; merces, fructus ventris._ (Psalm. CXXVI. 3.)
Il ne faut pas se marier si l'homme n'a de quoi dîner et la femme de quoi souper.
C'est absolument l'idée du proverbe précédent que celui-ci reproduit sous une forme différente. Ainsi les réflexions qui ont été faites sur l'un sont tout à fait applicables à l'autre, et nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'y en ajouter de nouvelles pour démontrer que le second ne doit pas plus que le premier être interprété conformément à cette détestable doctrine malthusienne, qui voudrait interdire le mariage aux pauvres afin d'en étouffer la race, et qui semble ne faire consister le bien-être qu'elle promet que dans le résultat d'une action dénaturée, c'est-à-dire dans l'augmentation des subsistances par la diminution de l'espèce humaine.
Nous remarquerons seulement sur le dernier proverbe que, s'il était pris à la lettre, il placerait dans une fâcheuse alternative deux personnes qui n'auraient aucun bien et qui s'aimeraient; car elles seraient condamnées à la misère en se mariant, et au malheur en ne se mariant pas.
Il faut se marier en face de l'église.
Il faut que le mariage soit consacré par la religion. C'est une maxime dans le développement de laquelle je n'ai pas l'intention d'entrer: je veux seulement examiner quelle a été l'origine de l'expression _en face l'église_, qui semble un peu étrange aujourd'hui, et démontrer qu'elle est une de celles dont on ne saurait trouver la juste explication que dans les usages de nos pères. On a prétendu à tort qu'elle désignait par le mot _église_ l'autorité ecclésiastique. Elle n'emploie pas ce mot dans un sens figuré, mais dans un sens matériel; elle prend l'église pour le bâtiment sacré où les fidèles se rassemblent, et elle fait allusion à l'ancienne coutume de célébrer devant la porte de ce bâtiment la cérémonie du mariage qui se fait maintenant dans l'intérieur. C'est de là très-certainement qu'elle est née, et elle date d'une époque fort reculée. On la trouve au XXVIe chapitre du IIIe livre de Guillaume de Newbridge, savant anglais qui écrivait en latin, il y a plus de six cents ans. Voici le passage où cet auteur l'a consignée, en faisant mention du mariage de Henri II, Plantagenet, avec Éléonore d'Aquitaine, épouse divorcée du roi de France Louis VII, dit le Jeune: _Solutamque a lege prioris viri in facie ecclesiæ, quadam illicita licentia, ille mox suo accepit conjugio._
Dans un missel de 1555, à l'usage de l'église de Salisbury, on lit cette recommandation: «_Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ, sive in faciem ecclesiæ, coram Deo et sacerdote et populo._ Que l'homme et la femme soient placés devant la porte de l'église ou EN FACE DE L'ÉGLISE, en présence de Dieu, du prêtre et du peuple.»
On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu, le 18 avril 1572, par le ministère du cardinal de Bourbon sur un brillant échafaud dressé à la porte de l'église de Notre-Dame de Paris.
Ces faits et beaucoup d'autres semblables que je pourrais y joindre prouvent qu'en France et en Angleterre on se mariait encore devant la façade de l'église vers la fin du seizième siècle. Cependant il faut observer que, dans la mauvaise saison et dans les jours pluvieux, on faisait la cérémonie sous le porche, d'où l'on ne tarda pas à passer dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu faire adopter le mariage en plein air? Quelques auteurs pensent que cet usage était un reste des mœurs païennes. Ils disent que plusieurs peuples de l'antiquité, particulièrement les Étrusques, se mariaient dans la rue devant la porte de la maison, où l'on entrait pour la conclusion de la cérémonie.
A cette raison Selden en ajoute une autre dans son _Uxor hebraica_ (opera, t. III, pag. 680): c'est que la dot ne pouvait être légalement assignée qu'en face de l'église.
Il ne faut pas se marier pour la première nuit de ses noces.
Il faut consulter la raison, les convenances et l'intérêt dans le choix d'une épouse, et ne pas se marier uniquement pour satisfaire un fol amour. Celui qui ne prend femme que dans la vue si spirituellement indiquée par le proverbe se mécompte presque toujours, car l'amour passe et la femme reste, sans conserver pour le mari cette beauté qui avait exercé sur lui une irrésistible fascination.
Tout est fini ou bien près de finir pour l'amour sitôt que l'union de deux cœurs devient celle de deux corps, et les charmantes illusions qu'il faisait naître cèdent la place à de tristes réalités. C'est un mirage fantastique après lequel on ne voit plus que les sables arides du désert.
Bailler ou donner le chapelet à une fille.
C'est la marier. Le chapelet ou petit chapeau, auquel a succédé la guirlande de fleurs d'oranger, était une couronne de romarin ou de myrte qu'on mettait autrefois sur le front des jeunes filles dans la cérémonie nuptiale, à l'imitation de la couronne de marjolaine que prenaient les nouvelles mariées chez les Romains, comme on le voit dans ces deux vers de l'épithalame de Julie et de Manlius par Catulle:
_Cinge tempora floribus Suaveolentis amarari._
Ceins tes tempes des fleurs de l'odorante marjolaine.
Il y avait sans doute en cela une allégorie qui recommandait aux épousées de conserver soigneusement l'honneur conjugal dont cette couronne présentait l'emblème.
Prendre le collier de misère.
C'est se marier. Les nombreux éléments dont se compose cette misère étant exposés en assez grand détail dans les proverbes qui précèdent ou qui suivent, je me bornerai à joindre à celui-ci une anecdote orientale propre à lui servir de commentaire.
Bahalul, que les saillies de son esprit firent surnommer Al-Mégoun, c'est-à-dire le Fou, plaisait beaucoup au calife Haroun al-Raschid par son humeur enjouée, ses reparties ingénieuses et ses traits vifs et facétieux. Ce calife lui dit un jour: «Bahalul, pourquoi ne te maries-tu pas? je veux te donner une épouse jeune, bien faite et riche. Elle te procurera toutes les douceurs de la vie.» Bahalul, cédant à ces raisons et plus encore à la volonté de son maître, consentit au mariage, et, les noces s'étant faites, il entra avec sa femme dans la couche nuptiale. Mais à peine y fut-il, qu'il entendit ou feignit d'entendre un grand bruit dans le sein de sa compagne. Effrayé, il s'élance aussitôt du lit et s'enfuit bien loin hors de la ville. Le calife, instruit de son escapade, ordonne de le chercher: on le trouve et on le lui amène. Le monarque le réprimande d'abord, et lui demande ensuite où est le mot pour rire dans cette affaire. «Sublime commandeur des croyants, répond Bahalul, vous m'aviez promis que je goûterais avec ma femme toutes les douceurs de la vie. Cependant, à peine étais-je couché auprès d'elle, que toutes mes espérances furent trompées. J'entendis un bruit alarmant qui sortait de ses entrailles, il était formé d'une foule de voix qui tour à tour me demandaient une chemise, un habit, un turban, des souliers, du pain, du riz, de la viande, etc. Il y avait, en outre, des cris, des pleurs, des rires de plusieurs enfants qui allaient, venaient, folâtraient, se battaient, se plaignaient ou s'égayaient à qui mieux mieux. Je fus si épouvanté de ce vacarme, que je laissai là ma femme pour échapper aux malheurs dont sa fécondité me menaçait. Je n'aurais pu rester avec elle sans devenir encore plus fou que je ne suis.»
Allumer la chandelle à quatre cornes.
Vieille expression proverbiale dont on se sert quelquefois encore en certaines provinces et même à Paris, pour marquer le contentement d'un père et d'une mère qui marient la dernière de leurs filles, après avoir marié toutes les autres. Elle rappelle la coutume anciennement observée, en pareil cas, de faire une espèce d'illumination de joie en allumant toutes les mèches d'une grande lampe de famille, qui avait ordinairement quatre cornes ou becs. Cette coutume était un reste des antiques formalités du mariage, où l'on employait le feu comme élément symbolique. Le recueil manuscrit des anciens statuts de Marseille (_Statuta Massiliensia_, année 1274) nous apprend que, le jour des noces, on avait soin d'entretenir des luminaires dans l'intérieur des maisons. On peut voir, à ce sujet, l'_Histoire de Marseille_ par Fabre (II, 204).
Il y a une remarque grammaticale à faire sur le mot _chandelle_, qui pourrait paraître avoir été improprement introduit dans l'expression que je viens d'expliquer: c'est qu'autrefois _chandelle_ était un terme générique, désignant à la fois et la substance qui éclairait et l'ustensile où cette substance était placée. D'autres en ont fait la remarque avant moi.
Qui se marie à la hâte se repent à loisir.
Un mariage contracté trop vite devient une source intarissable de regrets, parce qu'il est rarement fondé sur le rapport des caractères sans lequel la bonne intelligence ne saurait guère exister entre les époux. Les Allemands disent: _Mariage prompt, regret long_.
_Heirath in Eil' Bereut man mit Weil._
«En général les mariages conclus après une longue fréquentation, pendant laquelle on a appris des deux parts à se connaître, sont ceux dans lesquels on trouve plus d'amour et de constance. Il faut que l'amour ait jeté de profondes racines et se soit bien fortifié avant d'y enter le mariage. Une longue suite d'espérances et d'attentes nous fixe l'idée dans l'esprit et nous accoutume à sentir une véritable tendresse pour la personne dont on a fait choix.» (Addison, _Spectateur_.)
En effet, une longue fréquentation, où l'on apprend à se connaître, à s'estimer mutuellement, doit produire une tendre amitié, et cette amitié est le plus heureux commencement ainsi que la meilleure garantie de l'amour conjugal. Malfilâtre a développé une idée semblable en vers élégants dans le premier chant de son poëme intitulé _Narcisse dans l'île de Vénus_. Je vais les citer, pour donner de la variété et de l'agrément à cet article:
Vénus voulut, avant l'âge où l'on aime, Voir ses sujets, voir ces couples charmants, Couples futurs, déjà s'unir d'eux-mêmes Par le rapport des goûts, des sentiments. Elle voulut que ces enfants aimables, Pour rendre un jour leurs chaînes plus durables, Fussent amis avant que d'être amants: Qu'en attendant les amoureuses flammes, D'avance un sexe à l'autre fût lié; Qu'enfin l'amour, prêt d'entrer dans leurs âmes, En arrivant, y trouvât l'amitié; Car l'amitié, la confiance intime Nourrit l'amour, le soutient, le ranime, Et rend ses feux plus touchants de moitié. De leur concours, de leur souffle unanime, Naît ce plaisir pur, délicat, sublime, Plaisir cherché par nos vœux superflus, Plaisir moqué des mortels corrompus. Mais quoi? l'amour n'est point connu du crime, Puisque l'amour sans l'amitié n'est plus, Que l'amitié se fonde sur l'estime, Et que l'estime est fille des vertus.
On se marie pour soi.
C'est la réponse que fait le jeune homme écervelé qui refuse de se laisser guider dans le choix d'une épouse par ses parents ou ses amis, et qui, poussé par un désir aveugle, s'obstine à s'unir à celle dont les appas seuls l'ont séduit, sacrifiant toutes les convenances à sa folle passion, et bravant tous les effets malheureux que ne peut manquer de produire cette union disproportionnée ou mal assortie. Le mariage est un état trop important et trop sérieux pour s'y engager avec étourderie et par caprice. Suivant Montaigne, «l'alliance, les moyens y poisent (doivent y entrer en compte) par raison, autant ou plus que les grâces et la beauté. On ne se marie pas pour soy, quoy qu'on en die; on se marie autant ou plus pour sa postérité, pour sa famille; l'usage et l'intérest du mariage touche notre race, bien loing par delà nous.» (_Essais_, liv. III, chap. V.)
Cervantes pensait que les parents devaient décider du mariage de leurs enfants et ne pas les laisser libres de le conclure eux-mêmes par fantaisie ou par amour. Voici les réflexions qu'il a mises dans la bouche de don Quichotte sur ce sujet: «Si tous ceux qui s'aiment pouvaient ainsi se marier, ce serait enlever aux parents le droit de choisir pour leurs enfants et de les marier quand ils le jugent convenable; et si le choix des maris était abandonné à la volonté des filles, telle se trouverait qui prendrait le valet de son père, et telle autre le premier venu qu'elle aurait vu passer dans la rue fier et pimpant, ne fût-il qu'un débauché et un spadassin. L'amour aveugle aisément les yeux et l'esprit, si nécessaires pour le choix d'un état; et, en fait de mariage surtout, rien de plus facile que de se tromper: il faut un grand tact et une faveur particulière du ciel pour rencontrer juste. Quelqu'un veut-il entreprendre un long voyage, s'il est sage, avant de se mettre en route, il cherchera un compagnon sûr et agréable. Pourquoi donc ne ferait-il pas de même celui qui doit cheminer tout le cours de la vie jusqu'au terme final, la mort; surtout si son compagnon de route doit le suivre au lit, à la table, partout, comme fait la femme pour son mari?» (Partie II, ch. XIX.)
Il n'y a pas de législation qui n'ait jugé nécessaire le consentement des pères au mariage des enfants. «Cette nécessité, dit Montesquieu dans l'_Esprit des lois_ (liv. XXIII, ch. VII), est fondée sur leur puissance, c'est-à-dire sur leur droit de propriété. Elle est aussi fondée sur leur amour, sur leur raison et sur l'incertitude de celle de leurs enfants, que l'âge tient dans l'état d'ignorance, et les passions dans l'état d'ivresse.»
Le jour où l'on se marie est le lendemain du bon temps.
Dès ce jour-là tout devient sérieux dans la vie; les jeux et les divertissements cessent d'être de saison, et les préoccupations de l'avenir doivent commencer. Il faut pourvoir aux besoins du ménage, travailler sans relâche pour l'entretien de la femme qu'on a prise et des enfants qu'on aura, enfin se dévouer tout entier à l'accomplissement des graves obligations qu'impose le nouvel état où l'on vient d'entrer.
Bacon a dit dans un style noblement figuré: «Quiconque a épousé une femme et mis des enfants au jour a donné des otages à la fortune.»
Il en a donné aussi à la morale, dont les lois ont alors sur lui plus d'autorité et l'attachent à ses devoirs par des liens plus forts et plus sacrés. Le mariage est essentiellement moralisateur; il éloigne du vice et mène à l'honnêteté. «Plus vous aurez d'hommes mariés, dit Voltaire, moins il y aura de crimes. Voyez les registres affreux de vos greffes criminels; vous y trouverez cent garçons de pendus, ou de roués, contre un père de famille.
«Le mariage rend l'homme plus vertueux et plus sage. Le père de famille ne veut pas rougir devant ses enfants; il craint de leur laisser l'opprobre pour héritage.» (_Dictionnaire philosophique_, art. _Mariage_.)
Joignons à cela un morceau remarquable extrait de la charmante mosaïque composée par M. L. Veuillot, sous le titre modeste de _Çà et Là_: «Je suis éperdu d'admiration--hélas! et d'épouvante--quand je songe à la grandeur morale où quelque petit individu de ma sorte, par exemple, peut et doit s'élever, sans avoir cependant ni puissance, ni richesse, ni génie, par cette seule raison qu'il est homme et chef de famille. Voilà autour de cet homme un monde à protéger, à aimer, à servir, à édifier, à réjouir même. Il faut que l'on vive de ses labeurs, que l'on se fortifie de ses exemples, que l'on s'honore de ses œuvres, que l'on soit heureux par lui.»
Qui se marie fait bien, et qui ne se marie pas fait encore mieux.
Ce proverbe, dans lequel se trouve une sorte d'approbation ou plutôt de tolérance pour le mariage, est dérivé d'un passage de la première épître de saint Paul aux Corinthiens. Cet apôtre, après avoir dit qu'il est avantageux de ne pas se marier, afin que le soin des choses du monde ne détourne pas du soin des choses du Seigneur, reconnaît cependant ce qui doit être accordé au besoin de la nature humaine, et conclut en ces termes: «_Qui matrimonio jungit virginem suam bene facit, et qui non jungit melius facit_ (cap. VII, 38). Celui qui marie sa fille fait bien, et celui qui ne la marie pas fait mieux.»
Un père, qui avait ses raisons pour ne pas vanter devant la sienne les avantages de l'état conjugal, lui répétait les paroles de saint Paul, elle lui dit: «Mon père, faisons bien, fera mieux qui pourra.»
Qu'on se marie ou non, l'on a toujours à s'en repentir.
C'est ce que Socrate répondit à un jeune Athénien qui, hésitant à prendre femme, lui demandait s'il valait mieux se marier ou ne pas se marier. Sa réponse devint un proverbe dont on se sert encore aujourd'hui et dont l'idée a été reproduite dans plusieurs variantes vulgaires; je me borne à signaler celle-ci: _Femme est marchandise trompeuse: qui n'en a point s'en plaint, qui en prend s'en repent._
La réponse du philosophe n'était pas conforme à la demande. Il n'avait pas à dire si celui qui se mariait et celui qui ne se mariait point s'exposaient également au repentir, mais bien auquel des deux ce repentir devait être plus amer. Il jugea à propos d'éluder la question et de la laisser indécise. Qu'on se garde pourtant de conclure de là qu'il n'appréciait pas mieux le mariage que le célibat. C'est à tort qu'on a prétendu que les contrariétés que lui suscitait l'humeur fort difficile de sa femme Xantippe le lui avaient rendu antipathique, il ne cessa jamais de le regarder comme l'institution la plus utile qui a produit la famille, fondement de la société. Il en parla dans une nombreuse assemblée en termes si honorables et si persuasifs, il en exposa les avantages sous un si beau jour, que les célibataires, dont son auditoire était en grande partie composé, se marièrent tous dans l'année. C'était prendre le bon parti, car le mariage, malgré ses désagréments et ses chagrins, est bien préférable au célibat, je ne parle pas du célibat des hommes voués à la religion ou à la science et capables d'acquitter leur dette envers la société par des vertus ou des talents, je parle de celui des vils égoïstes et des lâches voluptueux, qui sacrifient tous leurs devoirs pour satisfaire leurs vices.
On ferait bien mieux de ridiculiser les célibataires que les gens mal mariés. C'est ce que faisaient les peuples antiques, et quelques-uns même de ces peuples les traitaient plus sévèrement. On sait que, chez les Spartiates, les femmes avaient le droit de les fouetter tous les ans, au pied de la statue de Junon qui présidait aux mariages.
Je ne prétends pas assurément qu'il faille renouveler contre eux une pareille punition. Je pense qu'ils ne sont que trop punis par les vices qu'ils contractent dans la vie qu'ils mènent et par l'abandon où ils sont réduits dans leurs dernières années.
Quant aux plaisanteries sur le mariage, il faut bien les tolérer, et j'aurais mauvaise grâce à vouloir les proscrire. Tout ce que je demande, c'est qu'elles ne soient pas sérieuses, et qu'au lieu de porter sur l'institution elle-même, elles tombent sur ce qui tend à fausser cette institution, qui est la plus respectable du monde puisqu'elle est le fondement de la famille, sur laquelle est fondée la société.