Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage
Part 20
Quelques mythologues supposent que l'Amour est né de l'Érèbe et de la Nuit, pour exprimer la confusion qu'il apporte dans nos sens et l'aveuglement dont il frappe notre esprit. D'autres prétendent qu'il est issu de Vénus sans père, ce qui montre que la beauté seule peut produire l'amour. Il y en a qui assurent, au contraire, que la déesse lui donna l'être avec la coopération de plusieurs dieux. Lorsqu'elle était au moment de le mettre au jour, le conseil de l'Olympe s'assembla: De quoi accouchera-t-elle? se demandaient les immortels.--De la foudre, dit Jupiter;--de la guerre, s'écria Mars;--du Tartare, ajouta Pluton; et Vénus accoucha de l'Amour. Le Destin avait décidé qu'on ne pouvait attendre d'une fille de la Mer que des tempêtes; d'une épouse de Vulcain, que des incendies; et d'une maîtresse de Mars, que des batailles. Ainsi l'Amour fut un composé de divers fléaux. A peine eut-il vu la lumière qu'il sema le trouble dans la cour céleste, et Jupiter, malgré le faible qu'il avait pour lui, se vit contraint de l'exiler sur la terre. L'apparition de ce petit dieu ici bas excita parmi les hommes un mouvement extraordinaire. Toutes les femmes coururent après lui pour le prendre, mais il avait des ailes; il échappa à leur poursuite, et se réfugia chez Protée, qui lui révéla le secret des métamorphoses. Depuis lors il se multiplia sous mille formes, et il ne garda pas deux jours de suite la même figure. Il prit tour à tour l'air de la timidité et de l'espièglerie, de l'innocence et de la malice, de la mélancolie et de la gaieté, du sentiment et du caprice, de la constance et de la légèreté, de l'amitié et de la haine, de la sagesse et de la folie, etc., etc., etc. Souvent il emprunta les traits réunis de plusieurs passions, et les assortit de manière à se composer une physionomie toujours nouvelle. Enfin il voulut ressembler à tout, et ne ressembler à rien. C'est ce qui fait qu'on ne peut jamais bien le peindre, et qu'on le peint de tant de façons diverses, mettant d'ordinaire ce qu'on imagine à la place de ce qui est, et imaginant quelquefois les choses les plus singulières; témoin cet auteur castillan qui l'a dépeint tout à fait semblable au Grand Turc.
Les effets que l'amour produit ne sont pas moins nombreux ni moins variés que ses métamorphoses. Ils pourraient se caractériser d'après les degrés de latitude des différents pays. En Espagne ils se font sentir dans la tête et dans l'imagination; en Italie, dans le cœur et dans le fiel; en Angleterre, dans la rate et dans la cervelle; en Allemagne, dans l'estomac et dans le foie; en France, un peu partout. Chez les Espagnols, c'est une folie qui éclate surtout pendant la nuit, temps des mystères et des aventures; chez les Italiens, une affaire principale dont ils s'occupent dès l'aurore; chez les Anglais, une humeur noire mère du _spleen_, à laquelle ils se livrent dans les jours nébuleux; chez les Allemands, un remède pour le lendemain matin, quand la digestion est faite; chez les Français, un sentiment doux et léger qui se joue parmi des fleurs artificielles, un art d'agrément, un amusement qu'ils prennent et quittent sans façon, comme bon leur semble.
On peut ajouter à ces observations les vers suivants d'un auteur dont j'ai oublié le nom:
Quand un objet fait résistance, L'Anglais fier et vain s'en offense, L'Italien est désolé, L'Espagnol est inconsolable, L'Allemand se console à table, Le Français est tout consolé.
Le meilleur parti qu'il y ait à prendre quand on veut se délivrer des peines de l'amour, c'est de le traiter à la manière française. Mais comme cela ne convient pas à tous les tempéraments, je vais indiquer une recette médicale dont la généralité des individus peut faire usage au besoin. Je l'ai trouvée dans les œuvres du célèbre Huet, évêque d'Avranches. Ce docte prélat, plein de compassion pour les cœurs en souffrance, les avertit très-sérieusement que l'amour est, comme la fièvre, une maladie qui se guérit par les secours de la médecine, en provoquant d'abondantes sueurs et en pratiquant de copieuses saignées. Et certes on ne contestera point que l'amour ainsi purgé de ses humeurs malignes et dégagé de ses esprits enflammés ne soit réduit à l'impuissance. Mais, dira-t-on, n'est-il pas à craindre qu'il reprenne dans la suite ses premières ardeurs? Notre auteur a prévu cette objection, et l'a réfutée par le fait suivant, qu'il rapporte en ces termes: «Un grand prince que nous avons connu, atteint d'une passion violente pour une demoiselle d'un grand mérite, fut contraint de partir pour l'armée. Tant que son absence dura, sa position s'entretint par le souvenir et par un commerce de lettres très-fréquent et très-régulier, jusqu'à la fin de la campagne, où une maladie dangereuse le réduisit à l'extrémité. On proportionna les remèdes au mal, et on mit en usage tout ce que la médecine enseigne de plus efficace: il reprit la santé, mais sans reprendre son amour, que de grandes évacuations avaient emporté à son insu.»
Il est clair, d'après cela, que si l'on désire un bon remède d'amour, ce n'est pas à Ovide, mais à M. Purgon qu'il faut le demander.
* * * * *
On a remarqué sans doute que, dans la série des proverbes sur l'amour, il s'en trouve un assez grand nombre qui ont été formés de comparaisons ou de métaphores fort ingénieuses.
Frappé du caractère original qui les distingue, je m'étais plu à les mettre en vers dans l'intention d'en illustrer les dernières pages de ce chapitre, espérant atténuer leur double emploi par les agréments de la forme métrique; mais je renonce à ce dessein dont la mise en œuvre ne serait en dernière analyse qu'un duplicata bien ou mal versifié.
Qu'on me permette pourtant de donner ici deux quatrains consacrés à deux de ces proverbes oubliés dans la série en question.
On aime à se flatter de l'espoir décevant D'être toujours aimé de sa douce compagne; Mais _l'amour d'une belle est un sable mouvant Où l'on ne peut bâtir que châteaux en Espagne_.
L'amour sincère et pur n'est jamais soucieux. Rien ne peut altérer l'essence sublimée De cet amour délicieux; _C'est un feu d'aloès qui brûle sans fumée._
Qu'on me permette aussi de joindre à ces citations une chanson dont chaque couplet offre une ressemblance et une différence entre l'Amour et le Médecin comparés.
L'Amour et le Médecin.
1er COUPLET
Le médecin, le dieu d'amour, Sont de service nuit et jour: Voilà la ressemblance. L'un est fameux dans ses vieux ans, Et l'autre l'est dans son printemps: Voilà la différence.
2e COUPLET
Ils sont aveugles tous les deux, Malgré cela fort curieux: Voilà la ressemblance. L'un est grave et de noir vêtu. L'autre est sémillant et tout nu: Voilà la différence.
3e COUPLET
On a recours à tous les deux Quoique tous deux soient dangereux: Voilà la ressemblance. Il faut payer un grand docteur, L'amour payé perd sa valeur, Voilà la différence.
4e COUPLET
Tous deux nous donnent du ressort, Et même la vie et la mort: Voilà la ressemblance. L'un nous blesse en nous guérissant, L'autre caresse en nous blessant, Voilà la différence.
5e COUPLET
Tous deux regardent dans les yeux, Si ça va mal, si ça va mieux: Voilà la ressemblance. C'est le pouls que tâte un docteur, Mais l'amour nous touche le cœur: Voilà la différence.
6e COUPLET
Tous deux s'en vont courants, trottants, Et sont tant soit peu charlatans: Voilà la ressemblance. L'un s'en va quand nous allons bien, L'autre, quand nous ne valons rien: Voilà la différence.
PROVERBES
SUR
LE MARIAGE
Le mariage est une loterie.
Et dans cette loterie, comme dans les autres, il est très-rare qu'on obtienne un bon lot.
Un proverbe italien dit que _l'homme et la femme qui se marient mettent la main dans un sac où sont dix couleuvres et une anguille_. D'après cela il y a dix contre un à parier qu'ils n'attraperont pas l'anguille; encore, s'ils viennent à l'attraper, courent-ils grand risque qu'elle leur glisse des mains.
On s'est amusé à démontrer, par un tableau statistique dont je ne garantis pas la vérité, que sur huit cent soixante-douze mille cinq cent soixante-quatre mariages, il faut compter:
1,360 Femmes qui ont quitté leurs maris pour suivre leurs amants.
2,361 Maris qui se sont enfuis pour ne plus vivre avec leurs femmes.
4,120 Couples séparés volontairement.
191,025 Couples vivant en guerre sous le même toit.
162,320 Couples qui se haïssent cordialement, mais qui cachent leur haine sous un extérieur poli.
510,132 Couples qui vivent dans une indifférence marquée.
1,102 Couples réputés heureux dans le monde, et privés, dans leur intérieur, du bonheur qu'on leur suppose.
135 Couples heureux par comparaison à la grande quantité des malheureux.
9 Couples véritablement heureux.
Ce tableau, s'il est exact, prouve que la félicité conjugale est semblable à la félicité céleste, à laquelle tous sont appelés et que très-peu obtiennent.
C'est un triste résultat qui va être mis dans tout son jour par les proverbes que j'ai à rapporter et par les commentaires que j'y ajouterai. Mais je dois avertir préalablement qu'il doit être moins attribué au mariage tel qu'il est de sa propre nature, qu'au mariage faussé et perverti par les vices de la nature humaine.
Cet état est dans l'ordre des lois de Dieu et de la société. Il n'y en a point qui convienne autant aux besoins des deux sexes, qui soit aussi propre à les rendre meilleurs, et je crois fermement que, s'ils y entraient dans les conditions qu'il exige, ils y trouveraient les douceurs d'une tendre amitié, les plaisirs épurés des sens et de la raison; en un mot, tous les agréments qui peuvent embellir l'existence.
«Le mariage, dit Rœderer, ce lien sacré qui forme une unité forte et parfaite de deux existences incomplètes, rend communs à toutes deux les avantages propres à chacune, fait jouir chaque époux des dons différents que les deux sexes ont reçus de la nature, communique à l'un la force, à l'autre la douceur, à l'un la justice de l'esprit, à l'autre la sagacité, ajoute à la conscience de chacun d'eux celle de l'autre; double la force intellectuelle et l'énergie morale de tous deux, et enfin assure aux fruits de leur union un constant accord, une vive émulation de soins, une tradition fidèle des intérêts, des principes, des mœurs, auxquels le bonheur est attaché. Cette institution est le principe de la supériorité de notre civilisation actuelle sur celle de l'antiquité; c'est la plus importante amélioration qu'ait reçue l'espèce humaine, le plus beau présent que la religion chrétienne ait fait aux sociétés modernes, son titre le plus évident et le plus incontestable à leur reconnaissance et à leurs respects.»
Le mariage est le plus grand des biens ou des maux.
Voltaire, dans _l'Enfant prodigue_, acte II, scène I, a développé ce proverbe dont on exprime aussi l'idée de cette autre manière: _Le mariage est ce qu'il y a de meilleur et de pire_, formule calquée sur celle dont Ésope se servit pour marquer les avantages et les malheurs que la langue peut produire.
Voici les vers de Voltaire:
A mon avis, l'hymen et ses liens Sont les plus grands ou des maux ou des biens. Point de milieu, l'état du mariage Est des humains le plus cher avantage, Quand le rapport des esprits et des cœurs, Des sentiments, des goûts, et des humeurs, Serre les nœuds tissés par la nature, Que l'amour forme et que l'honneur épure. Dieu! quel plaisir d'aimer publiquement Et de porter le nom de son amant! Votre maison, vos gens, votre livrée, Tout vous retrace une image adorée; Et vos enfants, ces gages précieux, Nés de l'amour, en sont de nouveaux nœuds. Un tel hymen, une union si chère, Si l'on en voit c'est le ciel sur la terre. Mais tristement vendre par un contrat Sa liberté, son nom et son état Aux volontés d'un maître despotique, Dont on devient le premier domestique: Se quereller ou s'éviter, le jour Sans joie à table, et la nuit sans amour: Trembler toujours d'avoir une faiblesse; Y succomber ou combattre sans cesse; Tromper son maître ou vivre sans espoir Dans les langueurs d'un importun devoir; Gémir, sécher dans sa langueur profonde: Un tel hymen est l'enfer de ce monde.
En mariage il y a fort lien.
Si fort que ceux qu'il lie en sont blessés et gémissent continuellement de ne pouvoir le rompre.--Ce proverbe, qui se trouve parmi les _proverbes galliques_ recueillis dans le quinzième siècle, est bien peu saillant; mais ce qui lui manque sous ce rapport sera compensé par le commentaire que je vais y joindre. Je le tire des paroles que don Quichotte adresse à Sancho Pança. «La femme légitime n'est pas une marchandise qu'on puisse, après l'achat, rendre, échanger ou céder. C'est un accident inséparable qui dure ce que dure la vie; c'est un lien qui, une fois qu'on se l'est mis autour du cou, se transforme en nœud gordien, lequel ne peut plus se détacher, à moins d'être tranché par la faux de la mort.» (_Don Quichotte_, part. II, ch. XIX.)
On sait que cette opinion du chevalier de la Manche était aussi celle de son écuyer, qui l'exprimait à sa manière par ce joli mot proverbial: _Pour peu qu'on soit marié, on l'est beaucoup._
Un proverbe anglais de James Howel dit d'une façon plus originale encore: «_In marriage the toung tieth a knott that all the teeth in the head cannot untie afterwards._ Dans le mariage la langue forme un nœud que toutes les dents de la bouche ne peuvent jamais défaire.»
Un bon mariage se dresse (se fait) d'une femme aveugle avec un mari sourd.
Je rapporte ce proverbe tel que Montaigne l'a cité dans un passage de ses _Essais_, liv. III, ch. V, où il parle de la _tempeste de la femme_, quand elle se livre aux emportements de la jalousie. On dit aujourd'hui: _Pour faire un bon ménage, il faut que le mari soit sourd et la femme aveugle_; ce qui peut se passer de commentaire, car il n'est personne qui ne comprenne, sans qu'on le lui explique, combien la surdité d'un mari et la cécité de sa femme seraient propres à empêcher les disputes conjugales, qui viennent presque toujours de ce que la femme a la vue trop perçante pour les désordres du mari, et le mari a l'oreille trop sensible aux criailleries de la femme.
Puisqu'il est reconnu que la paix entre époux ne peut résulter que des infirmités indiquées, ils ne sauraient mieux faire que d'acheter à ce prix un si grand bien. Il n'est pas nécessaire, après tout, qu'ils soient réellement affectés de ces infirmités, mais qu'ils se montrent comme s'ils l'étaient, que l'un s'étoupe les oreilles et que l'autre se mette un bandeau sur les yeux; en d'autres termes, qu'ils soient pleins d'indulgence pour les défauts qu'ils ont à se reprocher. «Il n'y a de bon ménage, écrivait La Fontaine à sa femme, que celui où les conjoints se souffrent mutuellement leurs sottises.»
Mariage et pénitence ne font qu'un.
Ce dicton a donné lieu à l'épigramme suivante, dont il forme la pointe:
Malgré Rome et ses adhérents, Ne comptons que six sacrements: Croire qu'il en est davantage C'est n'avoir pas le sens commun, Car chacun sait que _mariage Et pénitence ne font qu'un_.
Millevoye a reproduit cette vieille plaisanterie dans ce petit dialogue qui lui donne une forme un peu plus piquante:
Damon disait à son épouse Hortense: «Les sacrements sont objets d'importance; Sais-tu leur nombre?--Oui, sept.--C'est trop commun, Six.--Depuis quand?--Depuis que _pénitence Et mariage_, hélas! _ne font plus qu'un_.»
Tout traité de mariage porte son testament.
Il y a presque toujours dans les contrats de mariage des clauses qui sont stipulées dans la prévision où l'un des deux époux viendrait à mourir, et qui règlent, comme des dispositions testamentaires, les droits du survivant sur la succession. De là ce proverbe qui, détourné de son vrai sens, s'emploie dans un sens critique contre le mariage, dont on prétend faire un funèbre épouvantail.
On lit dans la _Veuve_, comédie de Pierre de Larivey, cette phrase qui paraît avoir été proverbiale: «Fais ton compte que _la messe des épousailles t'est une extrême-onction_.» (Acte I, sc. III.)
La même idée railleuse se retrouve dans plusieurs locutions, par exemple dans celles-ci, qu'on applique à un nouveau marié: _C'est un homme perdu_,--_un homme mort_,--_un homme enterré_.
Ces locutions figurées, qu'on pourrait croire d'un tour moderne, sont peut-être renouvelées des Grecs. Elles ont du moins beaucoup d'analogie avec cette saillie piquante d'Antiphane le Comique, rapportée par Athénée: «Marié, lui!... Moi qui l'avais laissé si bien portant!»
Il n'y a si bon mariage que la corde ne rompe.
Proverbe fondé sur une disposition de notre vieille jurisprudence, qui condamnait au supplice de la corde l'homme convaincu d'avoir séduit une fille, bien qu'il eût ensuite réparé sa faute en se mariant avec elle, du consentement de la famille à laquelle il l'avait ravie; car la réparation ne désarmait pas toujours la loi. Ce proverbe n'est point tombé en désuétude, malgré l'abrogation d'une loi si rigoureuse: les mauvais plaisants l'ont conservé, en lui donnant une acceptation nouvelle. Ils l'emploient quelquefois pour signifier que le meilleur mariage est fort sujet à tourner à mal, et que la joie dont les nouveaux époux s'enivrent finit par se changer en un violent désespoir qui les porte à se pendre.
Le mariage est comme le figuier de Bagnolet, dont les premières figues sont bonnes, mais dont les tardives ne valent rien.
Cette comparaison proverbiale a deux significations: la première, généralement adoptée comme la plus naturelle, est que le mariage commence bien et finit mal; la seconde est qu'il peut donner quelques jours de bonheur aux jeunes gens, mais qu'il ne saurait produire que des malheurs pour les vieillards. C'est ce que me paraît indiquer le passage suivant de la comédie de la _Veuve_, par Pierre de Larivey, où Ambroise, qui veut se marier, malgré son âge un peu avancé, dit: «J'ai toujours vécu seul, sans compagnie, et par ainsi gardé mon suc en moi-même.» A quoi Léonard répond: «Ce suc sera comme celui du _figuier de Bagnolet, dont les premières figues sont bonnes, mais les tardives ne valent rien_.» (Act. I, sc. III.)
En mariage trompe qui peut.
C'est-à-dire que les personnes qui peuvent tromper le font avec impunité, car il n'y a pas de recours légal contre les tromperies et les fraudes au moyen desquelles le mariage a été conclu. Ce proverbe est rapporté dans les _Institutes coutumières_ de Loisel, dont les éditeurs l'expliquent en ces termes: «Le dol commis à l'égard des biens, de l'âge, de la qualité, de la profession ou de la dignité de ceux qui se marient, n'annule pas l'union.»
Ainsi notre formule proverbiale est l'expression d'une loi qui donne raison aux plus habiles dans ce grand combat de ruses entre les prétendus et les prétendues qui cherchent à faire ensemble, aux dépens de l'un et de l'autre, un de ces traités de mariage _dont la dissimulation est le lien et l'intérêt le fondement_. Elle peut être regardée comme une sorte de _væ victis_ prononcé contre les dupes. Nous recommandons à ceux qui se marient de s'en souvenir, et à ceux qui sont mariés de l'oublier.
Le mariage est comme une forteresse assiégée, ceux qui sont dehors veulent y entrer, ceux qui sont dedans veulent en sortir.
Proverbe emprunté aux Arabes. Dufresny, dans une de ses comédies, en a donné cette variante: «Le pays du mariage a cela de particulier, que les étrangers ont envie de l'habiter, et que les naturels voudraient en être exilés.»
Socrate disait: «Les jeunes gens cherchant à se marier ressemblent aux poissons qui se jouent de la nasse du pêcheur. Tous se pressent pour y entrer, tandis que les malheureux qui sont retenus font tous leurs efforts pour en sortir.»
Montaigne fait une plaisanterie de cette sorte dans un endroit même de ses _Essais_, où il cherche à rendre au mariage l'honneur qu'il mérite. «Ce qu'il s'en veoid si peu de bons, dit-il, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n'est point de plus belle piece en nostre société: nous ne nous en pouvons passer et l'allons avilissant. Il en advient ce qui se veoid aux cages: les oyseaux qui en sont dehors desesperent d'y entrer; et d'un pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans.» (Liv. III, chap. V.)
Il y a beaucoup d'autres comparaisons dans lesquelles le mariage est tourné en plaisanterie. Je ne citerai que la suivante: «Le mariage est comme une armée composée d'une avant-garde, d'un corps de bataille et d'une arrière-garde. A l'avant-garde se trouvent les amours, enfants perdus qui périssent au premier choc; au corps de bataille est le sacrement, dont la force résiste à toutes les attaques et tient bon jusqu'à la fin; à l'arrière-garde sont les regrets et les dégoûts, qui semblent se multiplier et devenir plus terribles, tant que l'action reste engagée.»
Les quinze joies de mariage.
Cette expression ironique, par laquelle on désigne les contrariétés inhérentes à l'état de mariage, sert de titre à un ouvrage anonyme qui date du milieu du quinzième siècle, et qui est attribué à Antoine la Sale, ingénieux écrivain à qui nous devons le _Petit Jehan de Saintré_. Le livre des _Quinze Joyes de mariage_, ainsi nommé par une railleuse antiphrase, offre l'analyse de toutes les déceptions et de toutes les douleurs irrémédiables que peut produire l'union conjugale: la préface en avertit en ces termes: «Celles _quinze joyes de mariage_ sont les plus graves malheuretés qui soient sur terre, auxquelles nulles autres peines, sans incision de membres, ne sont pareilles à continuer.»
Le mariage est le tombeau de l'amour.
«Au bout d'un certain temps, la beauté des femmes perd toute sa force à l'égard de leur mari, telle étant la nature des choses qu'elles ne touchent plus quand on y est accoutumé... Si la beauté fait les conquêtes, ce n'est pas elle qui les conserve. Un mari, qui n'était devenu amoureux que parce que sa maîtresse était belle, ne continue point à être amoureux parce que sa femme continue à être belle. La coutume le rend dur contre cette espèce de charme; il s'avance peu à peu vers l'insensibilité. Les uns y arrivent plus tôt, les autres plus tard; mais enfin on y arrive, et la tendresse qu'on peut conserver, et que l'on conserve en effet assez souvent, se trouve fondée, non sur la beauté, mais sur d'autres qualités. L'expérience fait voir que les maris dont l'amitié est la plus longue et la plus ferme ne sont pas pour l'ordinaire ceux qui ont de belles femmes.» (Bayle, art. _Junon_.)
On a dit que l'amour pouvait aller au delà du tombeau, mais on n'a jamais dit qu'il pût aller au delà du mariage.
Euripide a dit, dans une de ses tragédies: «Le lit nuptial est funeste à l'homme et à la femme.» Ce lit, en effet, est comme un bûcher funèbre où leur amour se réduit bientôt en cendres.
On connaît ce distique proverbial:
De l'amour à l'hymen telle est la différence Que le premier finit quand le second commence;
et cette pensée ingénieuse de Chamfort: «L'hymen vient après l'amour comme la fumée après la flamme.»
Lord Byron a dit plus ingénieusement encore: «L'amour et le mariage peuvent rarement se combiner, quoiqu'ils soient nés tous deux sous le même climat; le mariage, de l'amour comme le vinaigre du vin, triste, acide et froid breuvage que le temps aigrit, et dont il abaisse l'arome à la saveur vulgaire d'une boisson de ménage.»
Le mariage est un enfer où le sacrement nous mène sans péché mortel.
C'est dire assez spirituellement que l'union conjugale est la tribulation des justes mêmes.