Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage

Part 19

Chapter 193,529 wordsPublic domain

Les vives impressions éprouvées dans ce premier épanouissement de la vie du cœur, et les ineffables illusions qu'elles ont fait naître, restent profondément gravées dans la mémoire, qui les pare de couleurs poétiques et en compose un type enchanteur, un idéal ravissant, dont l'éclat fait pâlir toutes les amours venues dans la suite. Celles-ci se montrent telles qu'elles sont avec les déplaisirs qui viennent souvent s'y mêler, tandis que les autres apparaissent telles qu'on se plaît à les supposer avec leurs voluptés fantastiques, et il résulte de la comparaison qu'on établit entre elles que les effets produits par l'imagination doivent sembler préférables à ceux de la réalité, et les premières amours à celles qui leur succèdent.

Le poëte Lebrun a dit d'une manière charmante, dans son ode intitulée _Mes Souvenirs, ou les Deux Rives de la Seine_:

Ce premier sentiment de l'âme Laisse un long souvenir que rien ne peut user; Et c'est dans la première flamme Qu'est tout le nectar du baiser.

Il ne faut pas croire que le proverbe signifie, comme le pensent mal à propos quelques personnes, que ce soit en réalité qu'_on revient à ses premières amours_: c'est uniquement en souvenir. Si c'était réellement, on les retrouverait, hélas! tout à fait dépourvues des attraits qu'on leur suppose, et l'on ressemblerait aux cerfs qui, après avoir successivement passé de biche en biche, reviennent à celle par laquelle ils ont commencé: _Cervi vicissim ad alias transeunt, et ad priores redeunt._ (Plin. _Natur. Histor._, X, 63.)

Un autre proverbe dit: _Il ne faut pas revenir sur ses premières amours, ni aller voir la rose qu'on a admirée la veille._

Que la nuit me prenne là où sont mes amours!

Pour dire qu'on s'attarde volontiers dans un endroit où l'on se plaît, auprès de l'objet de ses amours. Ce vœu tendre et délicat, exprimé avec une simplicité exquise, me semble offrir un doux reflet du vœu passionné de Léandre traversant l'Hellespont à la nage, au milieu de la tempête, pour se réunir à son amante Héro, prêtresse de Vénus:

Léandre, conduit par l'amour, En nageant, disait aux orages: «Laissez-moi gagner les rivages: Ne me noyez qu'à mon retour.»

Ce charmant quatrain de Voltaire est traduit fidèlement d'une épigramme de l'_Anthologie grecque_, épigramme que le poëte latin Martial avait reproduite dans le distique suivant:

_Clamabat tumidis audax Leander in undis: Mergite me, fluctus, quum rediturus ero._

(Lib. XIV, epigr. 181.)

D'oiseaux, de chiens, d'armes, d'amours, Pour un plaisir mille doulours.

Ce vieux proverbe, qu'on trouve dans le _Grand Testament_ de Villon, atteste combien les anciens seigneurs français devaient prendre à cœur tout ce qui concernait la fauconnerie, la vénerie, les tournois et la galanterie, quatre objets importants de leurs occupations et de leurs goûts. On sait qu'ils professaient un culte chevaleresque pour les dames, et qu'ils regardaient l'oiseau, le chien et l'épée comme des symboles qui caractérisaient les prérogatives de leur rang. Quand ils voyageaient, ils avaient toujours leur chien favori auprès d'eux, l'épervier sur le poing, et l'épée au côté. S'ils étaient faits prisonniers dans quelque combat, la loi ne leur permettait pas d'offrir pour rançon ces attributs de leur noblesse, mais elle leur laissait la faculté de livrer des centaines de paysans de leurs terres.

Le fait suivant, rapporté par Abbon de Saint-Germain dans son poëme latin sur le siége de Paris, est encore une preuve frappante de l'importance qu'ils attachaient particulièrement à leurs oiseaux. Douze gentilshommes près de périr dans la tour du Petit-Pont, à laquelle les Normands qui l'assiégeaient avaient mis le feu, donnèrent la volée à leurs autours pour les empêcher de tomber entre les mains de ces barbares, qu'ils jugeaient indignes d'une si précieuse conquête.

Sont aussi bien amourettes, Sous bureaux comme sous brunettes.

La brunette était une sorte de fin drap de soie de couleur brune, dont les personnes de qualité s'habillaient au treizième siècle, tandis que le bureau ou la bure était une étoffe grossière de laine à l'usage des gens du commun. De là ce proverbe qui se trouve textuellement dans le _roman de la Rose_, pour signifier que l'amour étend également son empire sur toutes les conditions, et qu'il n'a pas moins de charmes dans les petites que dans les grandes.

Un amoureux est toujours craintif.

Ce proverbe, usité chez beaucoup de peuples, est traduit du vingtième article du _Code d'amour_: _Amorosus semper est timorosus._ Il s'explique très-bien par les réflexions suivantes tirées de divers endroits du _Discours_ de Pascal _sur les passions de l'amour_. «Le premier effet de l'amour, c'est d'imposer un grand respect, l'on a de la vénération pour ce qu'on aime. Il est (c'est) bien juste: on ne reconnaît rien de grand comme cela.»--«Dans l'amour on n'ose hasarder de peur de tout perdre; il faut pourtant avancer; mais qui peut dire jusques où? L'on tremble toujours jusqu'à ce qu'on ait trouvé ce point.»--«Il n'y a rien de si embarrassant que d'être amant, et de voir quelque chose en sa faveur sans l'oser croire; l'on est également combattu de l'espérance et de la crainte. Mais enfin la dernière devient victorieuse de l'autre.»

Il y avait en langue romane un proverbe analogue: _Qui non tem non ama coralmen_, c'est-à-dire: «Qui ne craint pas, n'aime pas cordialement.»

Amoureux transi.

Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide, novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables volontaires de certaines cours d'amour, espèces d'énergumènes qui avaient fondé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée la _ligue des amants_, dont l'objet était de prouver l'excès de leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de l'été et les glaces de l'hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils allumaient de grands feux pour se chauffer et ils ne sortaient de chez eux qu'enveloppés d'épaisses fourrures; au contraire, quand il gelait à pierre fendre, ils se couvraient très-légèrement et allaient par le froid, par la neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils se tenaient jusqu'à ce qu'ils les eussent aperçues, _étant parfois tellement morfondus et transis dans l'attente_, dit un vieux chroniqueur, _qu'on entendait claquer leurs dents comme les becs des cigognes_: la crainte des catarrhes et des fluxions de poitrine n'était rien pour eux auprès du plaisir qu'ils paraissaient prendre à baiser la serrure ou le verrou de cette porte. Outre ces témoignages de leur vasselage amoureux, ils avaient pour se distinguer certaines devises et certaines démonstrations d'une singularité extraordinaire. Tel confrère élisait son domicile à l'enseigne de la Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l'Assiduité, etc., etc.

Il existe un ouvrage rare et curieux intitulé _l'Amoureux transy sans espoir_, par Jehan Bouchet. Cet ouvrage ne porte point de date. Selon toute apparence, il a paru vers 1505, et par conséquent il est postérieur à la locution qui en forme le titre.

Amoureux des onze mille vierges.

On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui s'offrent à sa vue.

Cette expression rappelle la légende des onze mille vierges. Voici ce que l'abbé Salgues a dit sur cette légende, qui passe aujourd'hui pour apocryphe:

«Croyez-vous que sainte Ursule soit partie de Londres pour la basse Bretagne, avec onze mille vierges qui devaient épouser les onze mille soldats du capitaine Conan, son fiancé, et peupler le pays? Croyez-vous qu'une tempête miraculeuse les ait jetées dans les bouches du Rhin, et qu'elles aient remonté le fleuve jusqu'à la ville de Cologne, alors occupée par les Huns, qui servaient l'empereur Gratien? Croyez-vous que ces impertinents aient voulu leur faire la cour un peu trop brusquement, et qu'irrités d'être repoussés avec trop de fierté ils les aient mises à mort pour leur apprendre à vivre? Nos bons aïeux le croyaient certainement, puisqu'ils célébraient annuellement, le 22 octobre, la fête de ces chastes héroïnes. Mais comme il n'est rien dans le monde sans contradiction, des critiques sourcilleux et difficiles ont contesté la vérité de ces récits. Ils ont fait d'abord observer que le nombre de onze mille vierges était un peu fort, qu'on aurait eu de la peine à le trouver dans les meilleurs temps du christianisme, et que le martyrologe de Wandelbert, composé en 850, et l'un des plus estimés des connaisseurs, n'en a porté le nombre qu'à mille, ce qui est encore beaucoup. Ensuite ils ont soutenu qu'il fallait pousser la réduction encore plus loin, et ils ont porté l'esprit de réforme jusqu'à effacer d'un trait de plume dix mille neuf cent quatre-vingt-neuf vierges, de sorte qu'ils n'en ont voulu accorder que onze; ce qui doit laisser beaucoup de places vacantes en paradis. Ils se sont autorisés d'une inscription qu'ils ont interprétée à leur manière: SANCTA URSULA ET XI M. V. Ceux qui tiennent pour les onze mille vierges ont traduit: _Sainte Ursule et onze mille vierges_. Mais nos critiques assurent que cette interprétation est fautive et erronée, et veulent que l'on traduise _sainte Ursule et onze martyres vierges_. Pour appuyer leur prétention, ils citent un catalogue de reliques tiré du _Spicilége_ du père D. Luc d'Acheri, dans lequel on lit: «_De reliquiis SS. undecim virginum_. Des reliques des SS. onze vierges.»

«Réduire ainsi onze mille vierges à onze, c'est déjà beaucoup: cependant d'autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les premiers et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent absolument que deux vierges. Ils protestent qu'on a très-mal lu les anciens martyrologes, qui portaient: _SS. Ursula et Undecimilla, Virg. Mart._, c'est-à-dire «SS. Ursule et Undecimille, vierges martyres.» Des copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre, et se sont imaginé que _Undecimilla_ était une abréviation de _undecim millia_.

«Voilà ce que pense le savant père Sirmond, je ne sais s'il se trompe. Il est au moins constant qu'on a peu de renseignements exacts sur l'histoire de sainte Ursule et de ses compagnes. Baronius assure que les véritables actes de son martyre ont été perdus.»

Le riche s'attriste pendant que l'amoureux danse.

Ce proverbe oppose franchement les joies de l'amour aux soucis de la richesse, et semble vous dire: Préférez ce qui dilate le cœur à ce qui le resserre. Il nous est venu de la langue romane, et il se trouve dans ce vers du troubadour Pierre Cardinal:

_El ric s'irais mentre l'amoros dansa._

Les tisons relevés chassent les amoureux.

Dicton fondé sur un usage très-ancien, d'après lequel une jeune fille, lorsqu'elle voulait se débarrasser des poursuites d'un jeune homme qui la recherchait en mariage, lui donnait rendez-vous chez elle, et courait se cacher, à son arrivée, après avoir relevé les tisons du feu, lui signifiant par là sans doute qu'ils ne devaient pas avoir l'un et l'autre un foyer commun.

Il se pratique encore aujourd'hui quelque chose d'analogue dans le département des Hautes-Alpes, où les belles congédient les galants en leur présentant le bout non allumé d'un tison.

Il va sans dire que si l'on éconduisait un prétendant en lui faisant voir les tisons éteints, on le retenait en les lui montrant allumés. C'étaient deux choses corrélatives passées en coutume, qui se rattachaient également aux antiques formalités du mariage, où le feu entrait comme élément symbolique, ainsi que je l'ai remarqué en expliquant la locution proverbiale: _Allumer la chandelle à quatre cornes._

On vient de lire deux exemples assez curieux de la première, en voici encore deux de la seconde qui ne le sont pas moins:

Dans la province d'Utrecht, principalement à Zeyst, près de cette ville, chez la secte indépendante des Hernudders, le jeune homme qui recherche une jeune fille en mariage va sonner à la porte de la maison qu'elle habite, et demande du feu pour allumer son cigare ou sa pipe. Cette visite est suivie d'une seconde, et si le feu lui est accordé, il se présente une troisième fois. Alors il est reçu comme épouseur, et la jeune fille lui donne une poignée de main. Si, pendant ce temps, il finit de fumer son cigare, elle lui en offre un nouveau, et l'affaire est conclue. Lorsqu'il n'est pas agréé, la porte reste fermée pour lui, et il faut qu'il aille chercher femme ailleurs.

Le même usage existe chez les Mormons; mais c'est la jeune fille qui prend l'initiative de présenter le cigare et le feu.

L'usage symbolique de notifier un refus de mariage en offrant aux yeux des prétendants les tisons relevés, c'est-à-dire le foyer sans feu, donna lieu dans la suite à une superstition dont il reste encore quelque vestige: «Lorsqu'il y a une femme veuve ou quelque fille à marier dans une maison, dit le curé Thiers, et qu'elles sont recherchées en mariage, il faut bien se donner de garde de relever les tisons, parce que _cela chasse les amoureux_.» (_Traité des Superst._, t. III, p. 455.)

C'est un Céladon.

Amoureux à beaux sentiments. Céladon est un personnage de _l'Astrée_, pastorale allégorique où son auteur, le marquis Honoré d'Urfé, homme célèbre dans le monde galant par sa beauté, sa grâce, son esprit et son tendre cœur, a décrit ses propres amours, dégagés de toute idée grossière. La scène de ce roman est placée sur les bords du Lignon, petite rivière du Forez. Les bergers et les bergères qui y figurent sont des portraits de grands seigneurs et de grandes dames de la cour de France. Astrée représente Mlle de Chateaumorand; Galathée, la reine Marguerite, sœur de Henri III; Céladon, c'est d'Urfé; Calidon, M. le prince; Calidée, madame la princesse; Euric, Henri le Grand. Le premier volume de _l'Astrée_ parut en 1610, quelque temps avant l'assassinat de Henri IV, et fut dédié à ce roi, qui trouva le présent fort agréable, quoique l'auteur ne le lui fût guère à cause de ses amours avec Marguerite de Valois. Le second et le troisième volume furent publiés l'année suivante, le quatrième en 1620, et le cinquième en 1625, après la mort de d'Urfé, par les soins de son secrétaire Baro, qui le termina d'après les manuscrits de son maître ou d'après sa propre imagination. Ces publications successives, signalées par divers bibliographes à qui j'ai emprunté les détails qu'on vient de lire, furent accueillies avec la plus grande faveur.

Ajoutons un fait qui montre bien l'influence extraordinaire que d'Urfé, par son roman, exerça sur ses contemporains. On assure qu'en 1624 il reçut, en Piémont où il résidait, une lettre signée de vingt-neuf princes ou princesses, et de dix-neuf seigneurs ou dames d'Allemagne qui lui demandaient avec instance la fin de l'ouvrage. Ces personnages l'informaient qu'ils avaient pris les noms des héros et des héroïnes de _l'Astrée_, et qu'ils s'étaient constitués en _académie des vrais amants_.

C'est de ces confréries pastorales, qui remontent à une époque beaucoup plus ancienne, que sont dérivés les noms de _berger_ et de _bergère_ employés comme synonymes d'_amant_ et d'_amante_.

Il ne faut pas découvrir le pot aux roses.

C'est-à-dire les choses qu'on veut tenir secrètes, et particulièrement les mystères de la galanterie ou de l'amour.

La rose, dont le Tasse a dit d'une manière si charmante: «_Quanto si mostra men, tanto è più bella_; moins elle se montre, plus elle est belle,» la rose était dans l'antiquité le symbole de la discrétion, et la riante mythologie avait consacré cette idée en racontant que l'Amour avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre à Harpocrate, dieu du silence, pour l'engager à cacher les faiblesses de Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles, on voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[13]. Quand on faisait une confidence à quelqu'un, on avait soin de lui offrir une rose comme une recommandation expresse de respecter les secrets dont il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout dans les festins: tressée en guirlandes destinées à couronner le front et la coupe des convives, ou placée par bouquets sous leurs yeux, elle servait à leur rappeler que les doux épanchements nés de la liberté qui règne dans les banquets doivent toujours être sacrés. Nos bons aïeux avaient adopté cet aimable usage, qu'ils rendaient plus significatif encore en exposant sur la table un vase de roses sous un couvercle, et le proverbe est venu de cet usage, qui n'est peut-être pas entièrement tombé en désuétude; en 1800, j'en ai été témoin dans une petite ville du département de l'Aveyron.

[13] C'est ce que dit saint Grégoire de Nazianze dans des vers grecs dont sir Thomas Brown a rapporté cette traduction en vers latins:

Utque latet rosa verna suo putamine clausa, Sic os vincla ferat, validisque arctetur habenis, Indicatque suis prolixa silentia labris.

Les Allemands, pour recommander de ne pas trahir une confidence, se servent de la formule suivante: _Ceci est dit sous la rose._

Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comme elle a été expliquée par Newton dans l'_Herbier de la Bible_, p. 233-234: «Quand d'aimables et gais compagnons se réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils emploient pour garantie de leur convention est que tous ces propos doivent être considérés comme _tenus sous la rose_, car ils ont coutume de suspendre une rose au-dessus de la table, afin de rappeler à la compagnie l'obligation du secret.»

Peacham, dans son ouvrage intitulé «_the Truth of our times_, la Vérité de notre temps,» (p. 173; édit. de Londres, in-12, 1638), rapporte qu'en beaucoup d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas on voyait une belle rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger.

L'ornement d'architecture nommé rosace dut probablement son origine à cet usage qui était connu des anciens, comme l'attestent ces quatre vers que Lloyd, dans son dictionnaire, dit avoir été trouvés sur une dalle antique de marbre:

_Est rosa flos Veneris, cujus quo forta laterent Harpocrati matris dona dicavit Amor. Inde rosam mensis hospes suspendit amicis, Convivæ ut sub ea dicta tacenda sciant._

La rose est la fleur de Vénus, l'Amour en consacra l'offrande à Harpocrate, pour l'engager à cacher les voluptés furtives de sa mère; et de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la table hospitalière, afin que les convives sachent qu'il ne faut pas divulguer _ce qui a été dit sous la rose_.

Conter fleurettes.

Cette expression, qui signifie tenir des propos galants, est venue, suivant la remarque de Le Noble, de _ce qu'il y avait_ en France, sous Charles VI, des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette raison, _florettes_ ou _fleurettes_, de même qu'on nomme encore _florins_ une monnaie d'or ou d'argent qui portait primitivement l'empreinte d'une fleur. Ainsi _conter fleurettes_ aurait d'abord signifié compter de l'argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le moyen le plus persuasif.

Ceux qui rejettent cette origine allèguent la différence qu'il y a entre _conter_ et _compter_; mais ce n'est point là une raison valable, puisque ces deux verbes étaient autrefois confondus sous le rapport de l'orthographe, ainsi que l'attestent des milliers d'exemplaires, où _conter_ est mis pour _compter_. Cependant je n'adopte point l'opinion de Le Noble: je crois qu'il est plus naturel d'entendre par _fleurettes_ les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥόδα εἴρειν, et les Latins de même, _rosas loqui_ (parler roses). On trouve dans quelques recueils français du quinzième siècle, _dire florettes_[14], et il existe un vieux livre intitulé «LES FLEURS DE BIEN DIRE, recueillies aux cabinets des plus rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l'un et de l'autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use en amour, par forme de dictionnaire.» Paris, 1598, chez Guillemot.

[14] On trouve aussi _écrire florettes_, expression qui signifie particulièrement _écrire en chiffre de fleurs_.

Voyager dans le pays de Tendre.

Se dit d'une personne dont les propos et la conduite annoncent un penchant décidé pour l'amour.

Fontenelle a fait usage de cette expression en parlant de la reine Élisabeth d'Angleterre, qui, comme on sait, joignit aux qualités d'un grand roi la coquetterie d'une femme. «Élisabeth, dit-il, faisait peut-être quelques pas dans le _pays de Tendre_, mais assurément elle se gardait bien d'aller jusqu'au bout.»

On emploie aussi dans le même sens l'expression _voguer_ ou _naviguer sur le fleuve de Tendre_, qu'on trouve dans ces vers de la dixième satire de Boileau:

Puis bientôt en grande eau sur le _fleuve de Tendre_ Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre.

Ces façons de parler font allusion au _pays de Tendre_, imaginé par Mlle de Scudéri, qui en a tracé la carte dans son roman de _Clélie_. Cette carte représente six rivières sur lesquelles sont situées six villes, toutes six nommées Tendre; savoir: Tendre sur Inclination; Tendre sur Estime; Tendre sur Reconnaissance; Tendre sur Désir; Tendre sur Passion; Tendre sur Tendre. On va de l'une à l'autre par une route très-accidentée dans laquelle on trouve le hameau des Billets doux, les bosquets des Billets galants, la place des Petits Soins et des Soupirs indiscrets, etc.

«Les amants, dit Voltaire, s'embarquent sur le fleuve de Tendre: on dîne à Tendre sur Estime, on soupe à Tendre sur Inclination, on couche à Tendre sur Désir. Le lendemain on se trouve à Tendre sur Passion, et enfin à Tendre sur Tendre. Ces idées peuvent être ridicules, surtout quand ce sont des Clélies, des Horatius Coclès et des Romains austères et agrestes qui voyagent; mais cette carte géographique montre au moins que l'amour a beaucoup de logements différents.» (_Dict. philos._, au mot ABUS.)

* * * * *

Je termine cette série de proverbes et de locutions proverbiales sur l'amour par un petit pastiche où j'ai fait entrer plusieurs idées qui n'ont pu trouver place dans les commentaires qui leur ont été consacrés. Il a été composé avec des phrases d'une foule d'auteurs dont il me serait aussi difficile de dire les noms qu'il le serait à un tailleur de nommer les fabricants des diverses étoffes d'où il a tiré les lambeaux qu'il a cousus ensemble pour en faire un habit d'arlequin.

* * * * *