Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage
Part 18
«En amour, dit Pascal, un silence vaut mieux qu'un langage. Il est bon d'être interdit. Il y a une éloquence de silence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse, quand il est interdit, et que d'ailleurs il a de l'esprit! Quelque vivacité que l'on ait, il est bon, dans certaines rencontres, qu'elle s'éteigne. Tout cela se passe sans règle et sans réflexion, et quand l'esprit le fait il n'y pensait pas auparavant. C'est par nécessité que cela arrive.» (_Discours sur les passions de l'amour_).
Ce silence qui survient tout à coup sans qu'on y pense, qui résulte, non d'un calcul, mais de la nécessité, est le plus tendre et le plus vrai langage des amants. Aucun discours ne rendrait aussi bien ce qu'ils sentent. Les paroles ne peuvent être que des signes d'une faible passion: elles sont comme ces bluettes qui ne jaillissent guère que d'un feu peu ardent. «Celui qui peut dire combien il aime, s'écrie Pétrarque, n'a qu'une petite ardeur.»
_Chi può dir com'egli arde, è un picciol fuoco._
(_Sonetto_ 137.)
L'amour s'introduit sous le nom de l'amitié.
C'est-à-dire que l'amitié entre homme et femme mène très-souvent à l'amour, ou, dans un autre sens, que celui qui veut se rendre maître du cœur d'une belle doit préluder au rôle d'amant par le rôle d'ami. C'est la tactique recommandée dans _l'Art d'aimer_ d'Ovide, vers la fin du premier livre d'où le proverbe est pris. Le poëte engage le jeune homme qui aspire à la conquête d'une femme à ne montrer aucun espoir d'y réussir, de peur de l'effaroucher: «Que l'amour, dit-il, s'introduise sous le nom d'amitié.»
_Intret amicitiæ nomine tectus amor._
«J'ai vu, ajoute-t-il, plus d'une beauté farouche dupe de ce manége, et son ami devenir bientôt son amant.»
Si l'amour est produit par une amitié feinte, il doit l'être à plus forte raison par une amitié réelle. Il y a de cette amitié à l'amour une pente qui entraîne, et l'on s'y laisse aller avec d'autant plus de facilité que le passage du premier sentiment au second, ou plutôt la fusion des deux ajoute à l'affection un surcroît de délices.
Voici quelques lignes charmantes de Mlle de Scudéri sur cet état:
«Lorsque l'amitié devient amour dans le cœur d'un amant, ou, pour mieux dire, lorsque cet amour se mêle à l'amitié sans la détruire, il n'y a rien de si doux que cette espèce d'amour, car tout violent qu'il est, il est pourtant toujours un peu plus réglé que l'amour ordinaire; il est plus durable, plus tendre, plus respectueux et même plus ardent, quoiqu'il ne soit pas sujet à tant de caprices tumultueux que l'amour qui naît sans amitié. On peut dire, en un mot, que l'amour et l'amitié se mêlent comme deux fleuves dont le plus célèbre fait perdre le nom de l'autre.»
Un sot, en amour, va plus vite et plus loin qu'un homme d'esprit.
Les femmes, en général, sont plus sensibles aux déclarations amoureuses d'un sot qu'à celles d'un homme d'esprit; car elles se persuadent volontiers que le premier a plus d'amour qu'il n'en exprime, et elles savent très-bien que le second en exprime toujours plus qu'il n'en a. La difficulté de l'un à s'expliquer passe à leurs yeux pour l'effet d'un saisissement produit par leurs charmes, et leur amour-propre en est infiniment touché, tandis que la facilité de l'autre à débiter de galants propos où l'art se montre plus que le naturel, où l'imagination a plus de part que le cœur, les avertit qu'il joue un personnage qui cherche à leur en imposer, et qu'elles doivent se défier de lui. Elles peuvent être déçues par les illusions qu'elles se font elles-mêmes, mais elles ne sont presque jamais dupes des beaux diseurs. Au reste, il est tout simple que celui à qui la parole fait défaut leur paraisse plus amoureux que celui qui parle beaucoup. L'amour muet n'est-il pas le moins menteur?
Un autre motif qui les porte également à préférer le sot à l'homme d'esprit, c'est qu'elles le supposent plus maniable, et se flattent de le gouverner plus aisément.
Peut-être aussi leur détermination en sa faveur est-elle due en partie à la secrète influence de quelques raisons inspirées par un sentiment peu platonique... Mais ces raisons-là, je ne les examinerai point, afin de ne pas trop m'écarter d'un précepte de goût autant que de décence, qui recommande de ne jamais tout dire, et je laisserai aux lecteurs le soin de s'expliquer, sous ce rapport, le penchant de la belle pour la bête.
L'amour est de tous les âges.
On dit que la vieillesse, affaiblissant et changeant même les organes, rend incapable d'aimer; mais on voit trop de vieilles personnes affriandées à l'amour pour ne pas croire à la vérité de ce proverbe, qu'il faut entendre dans le même sens que ces deux autres, expliqués plus haut: _Le cœur ne vieillit pas._--_Le cœur n'a point de rides._
On ne peut être aimé à tout âge, mais à tout âge on peut aimer, et l'on a toujours des raisons de le faire. Je ne veux pas énumérer ces raisons, plus nombreuses chez les femmes que chez les hommes, et je me contente de rappeler celles qu'a données Mme d'Houdetot dans ce charmant huitain où elle a esquissé en quelques traits pleins de grâce et de poésie l'histoire de son cœur aimant:
Jeune, j'aimai; le temps de mon bel âge, Ce temps si court, l'amour seul le remplit. Quand j'atteignis la saison d'être sage, Encor j'aimai; la raison me le dit. Me voici vieille, et le plaisir s'envole; Mais le bonheur ne me quitte aujourd'hui, Car j'aime encor, et l'amour me console: Rien ne saurait me consoler de lui.
L'amour fait les vieilles trotter.
Et si bien trotter que rien ne les arrête. Il y a un assez grand nombre de trotteuses de cette espèce, qui ne craindraient pas d'_user leurs jambes jusqu'aux genoux_ pour arriver au but où elles espèrent trouver ce qu'elles ne se lassent jamais de chercher.
Le comte de Bussy-Rabutin raconte qu'une d'elles parcourait un soir, à grands pas, les galeries de Fontainebleau, sans doute à la poursuite de quelque page, lorsqu'elle se trouva face à face avec le chevalier de Rohan qui lui dit: «Madame, que cherchez-vous?--Ce n'est pas vous, répondit-elle, en allant plus vite encore.--Oh! répliqua-t-il, je ne voudrais pas avoir perdu ce que vous cherchez.»
L'amour est le roi des jeunes gens et le tyran des vieillards.
C'est ce que disait Louis XII, qui avait appris la chose par sa propre expérience, quoiqu'il ne fût que dans le commencement de la vieillesse quand il mourut des suites de son troisième mariage. Ce mot passa en proverbe pour signifier que l'amour réserve ses douceurs pour les jeunes gens, et qu'il ne cause que des peines aux vieillards.
L'amour sied bien aux jeunes gens, et déshonore les vieillards.
C'est à peu près la pensée exprimée dans ce vers de Labérius:
_Amare juveni fructus est, crimen seni._
Suivant Ovide, Vénus en cheveux blancs est ridicule:
_Est in canitie ridiculosa Venus._
Le même poëte condamne l'amour sénile comme chose honteuse: _Turpe senilis amor._
«C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux.» (La Bruyère, ch. XI.)
L'amour, chez le vieillard, est-il donc une énormité si odieuse, et mérite-t-il d'être flétri comme un crime? C'est une question que Saint-Évremont me paraît avoir traitée et résolue d'une manière charmante. Voici ce que dit cet aimable épicurien, qui se plaisait à réchauffer l'hiver de sa vie de quelques rayons de feu de son printemps. «Vous vous étonnez mal à propos que les vieilles gens aiment encore, car leur ridicule n'est pas à se laisser toucher, c'est à prétendre imbécilement de pouvoir plaire. Pour moi, j'aime le commerce des belles personnes autant que jamais; mais je les trouve aimables sans dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que sur mes sentiments, et cherche moins avec elles la tendresse de leur cœur que celle du mien... Le plus grand plaisir qui reste aux vieillards, c'est de vivre: _Je pense, donc je suis_, sur quoi roule toute la philosophie de Descartes, est une conclusion pour eux bien froide et bien languissante. _J'aime, donc je suis_, est une conséquence toute vive, toute animée, par où l'on rappelle les désirs de la jeunesse jusqu'à s'imaginer quelquefois être jeune encore. Vous me direz que c'est une double erreur de ne pas croire être ce qu'on n'est plus. Mais quelles vérités peuvent être si avantageuses que ces bonnes erreurs qui nous ôtent le sentiment des maux que nous avons, et nous rendent celui des biens que nous n'avons pas?»
Saint-Évremont a raison, et l'on a tort de blâmer, de ridiculiser le vieillard qui cherche à ranimer sa vie défaillante par un amour purement platonique. Laissez-le se retremper discrètement dans cette fontaine de Jouvence et goûter le plaisir d'aimer pour compensation du malheur de ne pouvoir plus plaire, comme le dit ce vers latin traduit par Apulée d'un vers grec de Ménandre.
_Amare liceat, si potiri non licet._
Lorsqu'un vieux fait l'amour La mort court à l'entour.
C'est-à-dire que l'amour physique abrége la vie du vieillard. Le regain de cet amour dans le cœur du vieillard est souvent le signe et la cause de sa fin prochaine, et, sous ce double rapport, il ressemble au gui qui fleurit sur un arbre mourant.
Le _Florilegium_ de Grutter cite ce proverbe latin sur les vieilles amoureuses: _Anus cum ludit, morti delicias facit._ «Vieille qui se livre aux folâtreries de l'amour fait les délices de la mort.»
Vieillard qui fait l'amour est un agonisant en chemise de noce.
Ce proverbe, d'une originalité spirituelle, exprime la même idée que le précédent. Il fait allusion à une ancienne coutume qui consistait à conserver soigneusement la chemise qu'on portait le jour de son mariage pour la reprendre au lit funèbre, comme un suaire dans lequel on devait être inhumé. Cette coutume existe encore en Bretagne et dans plusieurs autres localités, où l'on se fait un pieux devoir de tenir en réserve la chemise nuptiale, afin de l'employer à une toilette de mort, à _une toilette dans laquelle on doit, dit-on, paraître devant le bon Dieu_.
Amour se nourrit de jeune chair.
Voilà le Cupidon mythologique transformé en un ogre à qui il faut la chair fraîche des jouvenceaux et des jouvencelles. Cet ogre-là pourtant ne fait peur à personne; on ne le fuit pas; on cherche, au contraire, à s'approcher de lui, on met tous ses soins à l'attirer, on veut lui servir d'aliment, et de toute part on n'entend que des voix qui lui crient, comme les enfants d'Ugolin à leur père: «_Mangia di noi_, mange de nous.» Les vieux et les vieilles ne sont pas moins empressés que les jeunes à s'offrir en sacrifice; mais il se montre fort peu disposé en leur faveur, leur viande coriace ne lui paraît pas propre à entretenir son appétit.
Ce proverbe était très-répandu au dix-septième siècle, et c'est sans doute à cause de cela que La Fontaine, dans son conte intitulé _Comment l'esprit vient aux filles_, ne craignit pas de risquer ces deux vers dont tout le sel ne consiste qu'à y faire allusion:
Amour n'avait à son croc de pucelle Dont il crut faire un aussi bon repas.
L'amour n'a point de règle.
C'est ce qu'a dit saint Jérôme vers la fin de sa lettre à Chromatius: «_Amor nescit ordinem._ L'amour ne connaît point l'ordre ou la règle.» Anacréon avait dit avant lui: «Bacchus, secondé de l'amour, _folâtre sans règle_.» (Od. 50.) L'amour, en effet, semble ne pouvoir s'astreindre à rien de régulier dans sa manière d'être, et ses élans passionnés ne peuvent se plier aux froids calculs de la réflexion. «Qui ne sçait en son eschole, combien on procede au rebours de tout ordre? l'estude, l'exercitation, l'usage sont voyes à l'insuffisance: les novices y regentent: _Amor ordinem nescit._ Certes, sa conduicte a plus de garbe (bonne grâce) quand elle est meslée d'inadvertence et de trouble; les faultes, les succez contraires, y donnent poincte et grace: pourveu qu'elle soit aspre et affamée, il chault peu qu'elle soit prudente: voyez comme il va chancellant, chopant et follastrant; on le met aux ceps (aux entraves, aux chaînes), quand on le guide par art et sagesse, et contrainct-on sa divine liberté, quand on la soubmet à ces mains barbues et calleuses.» (Montaigne, _Essais_, liv. III, ch. V.)
Le plaisir est le tombeau de l'amour.
Panard, dont les poésies sont pleines de proverbes, a pris celui-ci pour titre des vers suivants, qui en sont l'explication, et qui se terminent par un autre proverbe qu'il a littéralement emprunté aux Orientaux:
Quand un amant est sûr que ses soins ont su plaire, Son fortuné destin le rend, de jour en jour, Moins empressé pour sa bergère. _Le Plaisir est fils de l'Amour, Mais c'est un fils ingrat qui fait mourir son père._
On rapporte qu'un jeune Grec, nommé Thrasonidès, était si convaincu de cette vérité proverbiale et en même temps si amoureux de son amour, qu'il ne voulut jamais jouir de sa maîtresse, de peur d'amortir sa passion par la jouissance. Vous demanderez peut-être si, en aimant ainsi davantage, il fut plus aimé de sa belle. Je ne puis vous le dire, car l'histoire n'en parle pas: elle se borne à le signaler comme un amant inimitable.
L'amour des parents descend et ne remonte pas.
Helvétius a dit: «L'homme hait la dépendance. De là peut-être sa haine pour ses père et mère, et le proverbe fondé sur une observation commune et constante: _L'amour des parents descend, et ne remonte pas._» Il a pris le proverbe dans un sens affreusement exagéré. Le véritable sens est que l'amour des père et mère pour les enfants surpasse celui des enfants pour les père et mère. La nature, veillant à la conservation des espèces, a voulu donner la plus grande énergie au sentiment paternel et maternel, afin d'enchaîner les parents à tous les soins nécessaires pour protéger la frêle existence des enfants; et nous voyons qu'elle a agi ainsi dans tous les animaux comme dans l'homme. Elle n'a pas développé de même, il est vrai, le sentiment filial; mais de cette disproportion qu'elle a laissée dans l'amour il y a bien loin jusqu'à la haine. L'une est dans la nature et l'autre est dénaturée, dit La Harpe, en réfutant l'opinion d'Helvétius dans une de ces belles pages dont je viens de reproduire les traits principaux, et qui se termine par ces paroles remarquables: «Le plus funeste effet de ces calomnieux paradoxes, c'est qu'en les lisant l'ingrat et le fils dénaturé pourront se dire qu'ils sont comme les autres hommes. Méritent-ils le nom de philosophes, ceux qui n'ont écrit que pour la justification des monstres?»
Les Arabes disent: _Le cœur d'un père est dans son fils, le cœur du fils est dans la pierre._
Le cœur d'une mère est le miracle de l'amour.
Bossuet a expliqué ce miracle, et ceux qui connaissent son explication seront charmés de la retrouver ici, car elle est si belle de pensée, de sentiment et d'expression, qu'il est impossible de ne pas trouver un nouveau charme à la relire: «On ne peut assez admirer, dit-il, les moyens dont la nature se sert pour unir les mères avec leurs enfants, car c'est le but auquel elle vise, et elle tâche de n'en faire qu'une même chose: il est aisé de le remarquer dans l'ordre de ses ouvrages. Et n'est-ce pas pour cette raison que le premier soin de la nature est d'attacher les enfants au sein de leur mère? elle veut que leur nourriture et leur vie passent par les mêmes canaux; ils courent ensemble les mêmes périls; ce n'est qu'une même personne. Voilà une liaison bien étroite; mais peut-être pourrait-on se persuader que les enfants, en venant au monde, rompent le nœud de cette union: ne le croyez pas. Nulle force ne peut diviser ce que la nature a si bien lié; sa conduite sage et prévoyante y a pourvu par d'autres moyens. Quand cette première union finit, elle en fait naître une autre à sa place, elle forme d'autres liens, qui sont ceux de l'amour et de la tendresse: la mère porte ses enfants d'une autre façon, et ils ne sont pas plutôt sortis de ses entrailles, qu'ils commencent à tenir beaucoup plus au cœur. Telle est la conduite de la nature ou plutôt de celui qui la gouverne; voilà l'adresse dont elle se sert pour unir les mères avec leurs enfants, et empêcher qu'elles ne s'en détachent. L'âme les reprend par l'affection en même temps que le corps les quitte; rien ne peut les arracher du cœur: la liaison est toujours si ferme qu'aussitôt que les enfants sont agités, les entrailles des mères sont encore émues, et elles sentent tous leurs mouvements d'une manière si vive et si pénétrante, qu'à peine leur permet-elle de s'apercevoir que leur sein en soit déchargé.» (Premier _Sermon pour le vendredi de la Passion_.)
Tendresse maternelle Toujours se renouvelle.
Rien ne manque au cœur d'une mère, à ce _chef-d'œuvre de l'amour_. C'est une source de tendresse qui se renouvelle continuellement sans jamais s'épuiser, qui semble s'accroître, au lieu de diminuer par l'excessive effusion de sa substance. Qui pourrait dire les trésors de sentiment qui en découlent! «O ma mère, s'écrie un fils dans une pièce de poésie chinoise, vos bras furent mon premier berceau. J'y trouvai vos mamelles pour m'allaiter, vos vêtements pour me couvrir, votre sein pour me réchauffer, vos baisers pour me consoler, et vos caresses pour me réjouir.»
Mais ses bienfaits ne s'épanchent pas seulement sur le jeune âge. La nature n'a point limité chez la femme, comme elle l'a fait chez les femelles des animaux, l'énergie de l'amour maternel au temps où l'enfant ne peut se passer des soins de celle qui l'a mis au monde; elle a voulu, par un privilége exceptionnel en l'honneur de la dignité humaine, que cet amour subsistât inaltérable dans le cœur qui en est animé par delà les besoins de l'objet qui l'inspire. Il ne s'interrompt point, il ne perd rien de sa force en s'étendant à de nouveaux enfants; il se multiplie avec eux, il l'emporte sur toute autre affection. Les années ne l'usent point, il est de tous les jours et de tous les instants de la vie.
Une mère, vois-tu, c'est là l'unique femme Qui nous aime toujours, A qui le ciel ait mis assez d'amour dans l'âme Pour chacun de nos jours.
(A. de Latour.)
Les Allemands disent: «_Mutterlieb ist immer neu._ Amour de mère est toujours nouveau.» Ce proverbe a été développé d'une manière pleine d'intérêt dans une collection de jolies gravures faites d'après les dessins originaux de M. J.-Martin Ustéri. Les explications placées à côté de chaque estampe ajoutent au prix de cette collection, éditée à Zurich en 1803, et devenue le sujet d'un petit roman sentimental publié depuis à Paris.
Froides mains, chaudes amours.
Nous disons encore: _Il a les mains fraîches, il doit être fidèle_, et cela en vertu d'un axiome de chiromancie d'après lequel les mains froides ou fraîches sont le signe caractéristique d'un tempérament amoureux, parce que la chaleur du sang ne les quitte qu'afin de se concentrer dans le cœur, regardé comme le principal organe de la passion. Nous avons aussi ce proverbe corrélatif: _Chaudes mains, froides amours._
Amours qui commencent par anneaux finissent souvent par couteaux.
Les mariages d'inclination sont rarement heureux, parce qu'ils sont presque toujours mal assortis. La passion qui porte seule à les contracter ne permet pas de voir les incompatibilités de caractère qui devraient les empêcher. Mais ces incompatibilités, se découvrant et se faisant sentir à mesure que cette passion diminue, les deux époux en viennent bientôt à se détester aussi cordialement qu'ils s'étaient aimés.
Les Provençaux ont ce proverbe très-expressif: «_Qui d'amour si prend d'enrabi si quitto._ Qui se prend avec amour se quitte avec rage.»
Il y a très-peu d'exemples d'une alliance prospère qui ait été contractée dans l'ivresse de l'amour. Le dégoût survient, et à sa suite le cortége des ennuis, des repentirs, des tracasseries, des querelles.
«J'ai vu bien des mariages où l'on commençait par ressentir une telle passion que l'on aurait voulu se manger mutuellement: au bout de six mois, on était séparé.» (Luther, _Propos de table_.)
Il n'y a point de laides amours.
Ou, suivant un autre proverbe, _l'objet qu'on aime est toujours beau_. «Tout cœur passionné, dit Bossuet, embellit dans son imagination l'objet de sa passion; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle.»
_Feminam natura pulchram haud reddit, sed affectio._
Ce n'est pas la nature qui rend la femme belle, c'est l'amour.
Car sa beauté pour nous c'est notre amour pour elle.
(A. de Musset.)
Un proverbe roman dit: «_Non es bel so qu'es bel, mas es bel so qu'agrada._ N'est pas beau ce qui est beau, mais est beau ce qui agrée.» Ce proverbe s'est conservé en Provence et en Italie.
_Quisquis amat ranam, ranam putat esse Dianam._
Quiconque aime une grenouille, prend cette grenouille pour Diane.
C'est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs, dont il est ici question. Cette remarque n'est pas inutile pour faire sentir l'analogie d'un tel rapprochement.
Les habitants de l'île de Cypre avaient érigé des autels à _Vénus Barbue_. Les Romains adoraient _Vénus Louche_, comme on le voit dans le second livre de l'_Art d'aimer_ d'Ovide, et dans le _Festin de Trimalcion_ par Pétrone. Ils employaient même proverbialement l'hémistiche d'Ovide: «_Si pæta est, Veneri similis._ Si elle est louche, elle ressemble à Vénus,» en parlant d'une belle qui avait le rayon du regard un peu faussé. Horace nous apprend qu'un certain Balbinus trouvait une grâce particulière dans le polype qu'Agna sa maîtresse avait au nez. Il observe que les amants ressemblent à Balbinus (_Serm._ I, 3). Il n'en est aucun en effet qui n'aime, comme on dit, _jusqu'aux taches et aux verrues de sa belle_.
Le meilleur développement du proverbe _Il n'y a point de laides amours_ est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du second acte du _Misanthrope_:
... L'on voit les amants vanter toujours leur choix: Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, Et dans l'objet aimé tout leur paraît aimable. Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms: La pâle est au jasmin en blancheur comparable, La noire à faire peur, une brune adorable; La maigre a de la taille et de la liberté, La grasse est dans son port pleine de majesté; La malpropre, sur soi, de peu d'attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée; La géante paraît une déesse aux yeux; La naine, un abrégé des merveilles des cieux; L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne, La fourbe a de l'esprit, la sotte est toute bonne; La trop grande parleuse est d'agréable humeur, Et la muette garde une honnête pudeur: C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.
Le proverbe n'est pas toujours cité tel que je l'ai rapporté: on y fait quelquefois une addition, en disant: _Il n'y a point de belle prison ni de laides amours._
Il n'y a point d'éternelles amours ni de félicité parfaite.
Cette félicité qu'on cherche toujours sans jamais la trouver est la pierre philosophale de l'âme, et ces amours sans fin par lesquelles on espère y parvenir ne sont que des illusions qui passent aussi vite que les fleurs des champs. Les Chinois en assimilent la courte durée à celle des roses par cette jolie métaphore proverbiale: _Il n'y a pas de roses de cent jours_; et l'on peut dire, en continuant leur idée, que rêver l'éternité des amours, c'est, suivant une charmante expression de M. V. Hugo, _rêver l'éternité des roses_.
On revient toujours à ses premières amours.