Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage
Part 17
On l'a justement comparé au feu grégeois qui brûle sous les flots de la mer, et à la chaux vive que l'eau dont on l'arrose allume ou met en ébullition. Pauvres belles délaissées, n'espérez pas l'éteindre à force de pleurer. Toutes ces larmes qui vous retombent sur le cœur ne servent qu'à le rendre plus ardent.
_C'est le temps, et non la volonté, qui met fin à l'amour_, dit le proverbe latin:
_Amori finem tempus, non animus facit._
(P. Syrus.)
Il n'y a qu'un pas de l'amour à la dévotion.
Cela se dit surtout en parlant des femmes d'un certain âge qui, voyant les amants se détourner d'elles, tournent du côté des litanies. Cette transition d'une vie galante à une vie dévote ne leur paraît pas agréable sans doute, et elles la diffèrent tant qu'elles peuvent, mais le respect humain l'exige, et, faisant de nécessité vertu, elles franchissent enfin le pas moins difficilement qu'elles ne pensaient le faire. La raison en est toute simple; c'est que le point d'où elles partent confine à celui où elles vont, et que passer de l'un à l'autre n'est souvent pour la plupart d'entre elles qu'aller du même au même; car leur amour ne change point de nature pour être coulé dans le moule de la dévotion.
Saint-Évremont a très-bien dit, dans un chapitre dont le titre porte que la _Dévotion est le dernier de nos amours_: «La pénitence ordinaire des femmes, à ce que j'ai pu observer, est moins un repentir de leurs péchés qu'un regret de leurs plaisirs; en quoi elles sont trompées elles-mêmes, pleurent amoureusement ce qu'elles n'ont plus, quand elles croient pleurer saintement ce qu'elles ont fait.»
On pourrait appliquer à leur conversion le joli mot proverbial des Italiens sur celles qui abjurent une hérésie pour une autre, ou qui passent d'une fausse religion à une autre également fausse: «C'est, disent-ils, changer de chambre dans la maison du diable. _Cambiare di stanza nella casa del diavolo._»
Quand l'amour s'en va, c'est pour ne plus revenir.
Le _Code d'amour_ a exprimé la même idée en ces termes: _Si amor minuatur, cito deficit, et raro convalescit_, article 19. «Si l'amour diminue, il dépérit vite, et rarement il se rétablit.»
La Rochefoucauld dit dans une de ses pensées: «Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a véritablement cessé d'aimer.»
Vif attrait, charme inexprimable, Le cœur s'épuise à le sentir. Pourrait-il d'un feu qui dévore Éprouver deux fois les effets? Les cendres s'échauffent encore, Mais ne se rallument jamais.
(Andrieux.)
Un nouvel amour en remplace un ancien, comme un clou chasse l'autre.
Ou plus simplement par la substitution d'une métaphore allégorique à la comparaison: _Un clou chasse l'autre._ Ce proverbe se trouve dans la phrase suivante de la quatrième _Tusculane_ de Cicéron: _Novo amore veterem amorem tanquam clavo clavium ejiciendum putant._ «Ils pensent qu'un nouvel amour doit remplacer un ancien amour comme un clou chasse l'autre.»
_Novus amor veterem compellit abire._
(Art. XVII du _Code d'amour_.)
Louis Racine, dans le chant VI de son poëme _de la Religion_, a écrit ces quatre vers qui expriment très-bien le sens du proverbe, qu'il ne pouvait citer textuellement:
Le cœur n'est jamais vide. Un amour effacé Par un nouvel amour est toujours remplacé, Et tout objet qu'efface un objet plus aimable, Sitôt qu'il est chassé, nous paraît haïssable.
Lorsque Longchamp, secrétaire de Voltaire, lui remit la bague qu'il avait eu la précaution d'ôter du doigt de la marquise de Châtelet qui venait de mourir, et dans laquelle devait se trouver le portrait du poëte, il lui dit et lui fit voir que ce portrait avait été remplacé par celui de Saint-Lambert: «O ciel! s'écria Voltaire, en joignant les deux mains, voilà bien les femmes! j'en avais chassé Richelieu; Saint-Lambert m'en a chassé. Cela est dans l'ordre, _un clou chasse l'autre_. Ainsi vont les choses dans ce monde.»
Duclos a dit de l'amour qui se porte vers plusieurs objets et peut se remplacer par un autre: «Un tel amour n'est pas fort délicat, mais il est heureux, et le bonheur fait la gloire de l'amour.»
Cette maxime sent bien son auteur, à qui une dame du beau monde reprochait justement de se contenter de la première venue. Il y a une satisfaction sensuelle dans ces amours rapidement remplacés l'un par l'autre; mais s'il n'y a point de bonheur, il y a encore moins de gloire; et si quelque animal du troupeau d'Épicure prétend à une couronne pour les faciles succès qu'il a obtenus en ce genre, il faut lui en donner une faite des lauriers des jambons de ses confrères de Mayence.
L'amour fait passer le temps, et le temps fait passer l'amour.
En d'autres termes, il n'est rien de tel que l'amour pour tuer le temps, et rien de tel que le temps pour tuer l'amour.
Le comte de Ségur, donnant au verbe _passer_ un sens différent de celui qu'il a ici, a fait sur ce proverbe l'allégorie suivante:
A voyager passant sa vie, Certain vieillard, nommé le Temps, Près d'un fleuve arrive et s'écrie: «Ayez pitié de mes vieux ans. Eh quoi! sur ces bords on m'oublie, Moi, qui compte tous les instants! Mes bons amis, je vous supplie, Venez, venez passer le Temps.»
De l'autre côté, sur la plage, Plus d'une fille regardait, Et voulait aider son passage Sur un bateau qu'Amour guidait; Mais une d'elles, bien plus sage, Leur répétait ces mots prudents: «Ah! souvent on a fait naufrage En cherchant à passer le Temps.»
L'Amour gaîment pousse au rivage, Il aborde tout près du Temps; Il lui propose le voyage, L'embarque, et s'abandonne au vent. Agitant ses rames légères, Il dit et redit dans ses chants: «Vous voyez bien, jeunes bergères, Qu'Amour a fait passer le Temps.»
Mais tout à coup l'Amour se lasse, Ce fut toujours là son défaut; Le Temps prend la rame à sa place, Et lui dit: «Quoi! céder sitôt! Pauvre enfant, quelle est ta faiblesse! Tu dors et je chante à mon tour Ce vieux refrain de la sagesse: «Ah! le Temps fait passer l'Amour.»
Le succès trop facile rend l'amour méprisable.
Proverbe tiré de l'article 14 du Code d'amour: «_Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem._ C'est la difficulté qui fait le bonheur et le charme de l'amour.» Les faveurs d'une belle, dit Mme de Genlis, n'ont de prix que lorsqu'elles sont arrachées. On n'en jouit qu'en les dérobant.
L'amour apprend les ânes à danser.
La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens métaphorique est que l'amour polit le naturel le plus inculte.
On voit en effet de vrais rustres qui, sous l'influence de cette passion, parviennent à se défaire de leurs instincts grossiers, de leurs habitudes brutales, et y substituent des manières agréables, des mœurs courtoises, que leur communiquent des femmes aimables auxquelles ils cherchent à plaire.
L'amour porte avec soi la musique.
On dit aussi: _L'amour enseigne la musique._--Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce proverbe qu'on trouve expliqué dans les _Symposiaques_ de Plutarque, liv. I, quest. V.
_Primus amans carmen vigilatum nocte negata Dicitur ad clausas concinuisse fores; Eloquiumque fuit duram exorare puellam._
(Ovide, _Fast._ IV.)
«Un amant, dit-on, dans une nuit refusée à ses vœux, chanta le premier des vers devant la porte fermée de sa maîtresse, et l'éloquence ne fut d'abord que l'art d'attendrir une cruelle.»
Les Anglais disent: «_Love was the mother of poetry._ Amour engendre poésie,» ce qui a été ingénieusement développé dans le _Spectateur_ d'Addison, n. 377:
Le chant des premiers vers exprima: _Je vous aime._
(Saint-Lambert.)
L'amour est comme un flambeau, plus il est agité, plus il brûle.
Cette comparaison proverbiale est prise du vers suivant de P. Syrus, qui dit l'_amant_, et non l'_amour_:
_Amans ita ut fax, agitando ardescit magis._
Elle est parfaitement juste: «Les âmes propres à l'amour, dit Pascal, demandent une vie d'action qui éclate en événements nouveaux. Comme le dedans est mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion. C'est de là que ceux de la cour sont mieux reçus dans l'amour que ceux de la ville, parce que les uns sont tout de feu, et que les autres mènent une vie dont l'uniformité n'a rien qui frappe: la vie de tempête surprend, frappe et pénètre.» (_Discours sur les passions de l'amour._)
L'abbé de Bernis a dit aussi, d'une manière jolie: «Connaissez-vous un feu qui prend toutes les formes que le souffle lui donne, qui s'irrite, qui s'affaiblit, selon que l'impression de l'air est plus vive ou plus modérée? il se sépare, il se réunit, il s'abaisse, il s'élève; mais le souffle puissant qui le conduit ne l'agite que pour l'animer, et jamais pour l'éteindre. L'amour est ce souffle; nos âmes sont ce feu.» (_Réflexions sur l'amour._)
Les femmes savent très-bien que celui qui aime ne conserverait pas longtemps son ardeur si elle restait inactive, et qu'il a besoin pour l'entretenir, pour l'enflammer, d'une vie d'agitation, de remuement et de secousses, enfin d'_une vie de tempête_. Aussi remarquez avec quels soins prévoyants elles s'appliquent à préserver leurs adorateurs des dangers du calme, à les tenir constamment en haleine par la nouveauté des impressions qu'elles leur font éprouver, à les faire passer rapidement et sans relâche d'une situation paisible à une situation émouvante, à leur _faire voir du pays_, comme on dit.
Hommes peu clairvoyants, qui leur reprochez d'agir ainsi par coquetterie, par humeur, par caprice, par bizarrerie, etc., ne nommerez-vous jamais les choses par leur vrai nom, et les jugerez-vous toujours sur les apparences? Reconnaissez donc que toutes ces manières d'être, qui vous semblent d'étranges inégalités de caractère, ne sont, la plupart du temps, chez ces enchanteresses, que des procédés d'un art merveilleux par lequel elles veulent se rendre plus aimables et plus aimées, en renouvelant sans cesse leur beauté par des changements inattendus, ainsi que vos cœurs, par des désirs variés, et, loin de les accuser de troubler votre repos, rendez-leur la grâce de multiplier vos sensations pour vous sauver des ennuis de la monotonie.
Baiser le verrou.
S'est dit pour rendre hommage, par allusion à un usage féodal qui voulait que le vassal se présentât chez son seigneur pour lui rendre hommage, et, en son absence, baisât la serrure ou le verrou de la porte du manoir seigneurial. (_Cout. d'Auxerre_, art. 44;--_de Sens_, art. 181,--et _de Berry_, tit. V, art. 10.) Mais ce n'est pas sous ce rapport que je place ici cette expression proverbiale; c'est pour rappeler que le fait qu'elle signale avait lieu également dans l'amoureux servage. Il n'était pas de bon _serviteur_[12], ou servant d'amour, qui négligeât d'honorer la dame de ses pensées par un semblable témoignage de dévouement, quand il n'avait pas l'avantage d'être admis en sa présence. Les amoureux transis (voyez plus loin cette expression) ne manquaient jamais de baiser la serrure ou le verrou de la porte devant laquelle ils allaient chaque jour soupirer leur martyre.
[12] Le mot _serviteur_ était autrefois synonyme d'amant, comme on peut le voir dans la vingt-sixième des _Cent Nouvelles nouvelles_, dans les dixième, douzième, quatorzième, dix-neuvième, et vingt-quatrième nouvelles de l'_Heptaméron_ de la reine de Navarre, et dans le _Roman bourgeois_, de Furetière. J.-J. Rousseau lui a conservé cette acception dans le _Devin du village_, où Colette chante: _J'ai perdu mon serviteur._ Au reste, la même synonymie existait dans plusieurs langues, notamment en anglais. Voyez dans Shakespeare la scène première de l'acte deuxième des _Deux Gentilshommes de Vérone_.
Les amants, à Rome, se conduisaient aussi de cette manière, comme nous l'apprend Lucrèce, vers la fin du livre IV de son poëme.
_At lacrymans exclusus amator limine sæpe Floribus et sertis operit postesque superbos Unguit amaricino, et foribus miser oscula figit._
Cependant, l'amant en larmes, à qui l'accès est interdit, orne sa porte de fleurs et de guirlandes, répand des parfums sur les poteaux dédaigneux, et imprime sur le seuil de tristes baisers.
Cela se faisait de même en signe d'adieu, lorsqu'on s'éloignait avec regret d'un lieu chéri.
Rutilius, exprimant la douleur qu'il ressentait de partir de Rome, a dit:
_Crebra relinquendis infigimus oscula portis._
Nous imprimons de fréquents baisers aux portes qu'il faut quitter.
L'amour et la gale ne se peuvent cacher.
L'un et l'autre ont des démangeaisons irrésistibles qui les font bientôt découvrir. Les Anciens disaient: «_Amor tussisque non celatur._ L'amour et la toux ne se peuvent céler.» Proverbe cité par Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), qui dit l'avoir trouvé dans Antiphane le Comique, et dans Athénée.
_L'amour et le musc ne peuvent rester ignorés._
(Proverbe indoustani.)
Les Danois disent: «La pauvreté et l'amour sont difficiles à cacher. _Armod og kierlighed er ond at dölge._»
«L'amour est un de ces maux qu'on ne peut cacher; un mot, un regard indiscret, le silence même le découvre.» (Abeilard).
«L'amour est si puissant, dit le romancero espagnol, et ses effets sont tels que les yeux le publient, encore que la langue le taise.»
On connaît ces vers de Racine:
On a beau se cacher, l'amour le plus discret Laisse par quelque marque échapper son secret.
(_Bajazet_, act. III. sc. VIII.)
L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme: Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux, Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.
(_Androm_., act. II, sc. II.)
L'amour divulgué est rarement de durée.
Il en est de l'amour comme d'un parfum qui se conserve quand on le tient renfermé, et qui se gâte quand on l'évente. Ce proverbe est une traduction littérale de l'article treizième du _Code d'amour_: _Amor raro consuevit durare vulgatus._
Nous avons encore cette triade proverbiale: _Le secret, le vin et l'amour, ne valent rien quand ils sont éventés._
Le secret est la garde la plus assurée de l'amour.
C'est-à-dire que l'amour se conserve mieux quand il est tenu secret. Cette idée est sous une autre forme celle du proverbe précédent, dont le commentaire peut s'appliquer à celui-ci; qu'on me permette seulement d'y joindre cette chanson sur l'amour discret:
L'amour dans l'ombre du mystère, Se plaît à cacher ses secrets. Il fuit le jour qui les éclaire, Et punit les cœurs indiscrets. Au silence qu'il nous impose Soumettons notre vanité, Si nous voulons cueillir la rose Que nous garde la volupté.
L'amant trop fier de sa victoire, Qui partout vante son bonheur, Sacrifie à la vaine gloire Bien du plaisir pour peu d'honneur. Du triomphe qu'il se propose, Le sentiment n'est point l'objet, Et, quand il veut cueillir la rose, Elle échappe au bruit qu'il a fait.
Si, par son frivole étalage, L'indiscret perd l'heureux moment, Le jaloux, farouche et sauvage, Ne l'obtient point par son tourment; Par son humeur il indispose, Il obsède par son ennui, Et, quand il veut cueillir la rose, Il n'a que l'épine pour lui.
O toi qui veux plaire à ta belle, Sache prévenir ses désirs. Veux-tu qu'elle te soit fidèle? Sache occuper tous ses loisirs. Sur tous vos plaisirs bouche close, Avec soin garde ton secret. L'amour ne destine la rose Qu'à l'amant sincère et discret.
L'amour est le frère de la guerre.
C'est-à-dire que l'amour et la guerre se ressemblent sous beaucoup de rapports: l'un et l'autre ont leurs combats qui se renouvellent chaque jour, avec une tactique à peu près pareille, pour obtenir une victoire suivie d'une trêve plus ou moins longue, après laquelle une autre lutte recommence. Écoutez l'éternelle chanson des poëtes érotiques; vous croirez par moments entendre un chant guerrier; la plupart des termes caractéristiques en sont militaires: _blessé_, _blessure_, _vaincu_, _vainqueur_, _victoire_, _triomphe_, _chaîne_, _conquête_, etc.
Ovide a dit, dans le second livre de l'_Art d'aimer_: «L'amour est une sorte de guerre,» _Militiæ species amor est_; et dans la neuvième élégie du premier livre des _Amours_:
_Militat omnis amans, et habet sua castra Cupido._
Tout amant est soldat, et l'Amour a ses camps.
L'amour est le frère de la haine.
L'amour et la haine pour le même objet naissent assez souvent dans le même cœur, et s'y font sentir par des emportements, des malédictions, des violences, et d'autres effets communs à l'une et à l'autre passion. De là vient sans doute qu'on a regardé l'amour et la haine comme frère et sœur. Mais l'amant livré à leur double influence ne hait pas précisément. Il hait et aime tout ensemble, comme dit ce proverbe des anciens cité par Gilbert Cousin: _Non odi, odi et amo._ C'est ce qu'exprime très-bien la charmante épigramme de Catulle à Lesbie.
_Odi et amo. Quare id faciam fortasse requiris? Nescio: sec fieri sentio, et excrucior._
J'aime et je hais.--Comment est-ce possible? diras-tu.--Je ne sais, mais je le sens, et je souffre.
_L'amour est le frère de la haine_, peut s'expliquer aussi par cette pensée de La Bruyère: «On veut faire tout le bonheur, ou, si cela ne se peut, tout le malheur de ce qu'on aime.»
O amour, ô tumultueux amour, ô amoureuse haine!
(Shakespeare, _Roméo et Juliette_.)
A battre faut l'amour.
_Faut_ est ici la troisième personne de l'indicatif du verbe _faillir_, et ce proverbe, tiré du latin, _injuria solvit amorem_, signifie que les mauvais traitements font cesser l'amour.--Cependant le cas n'est point sans exception. On sait que les femmes moscovites mesuraient l'amour qu'elles inspiraient à leur mari sur la violence avec laquelle elles étaient battues, et qu'il n'y avait ni paix ni contentement pour elles avant d'avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. _Experientia testatur feminas moscoviticas verberibus placari._ (Drex., _de Jejunio_, lib. I, cap. II.)
Une chanson d'un troubadour anonyme attribue le même goût aux filles de Montpellier.
Las castanhas al brasier Peton quan no son mordudas; Las fillas de Mounpelier Ploron quan no son battudas.
Ce qu'un ancien troubadour a rendu vers pour vers de cette manière:
Les châtaignes au brasier Pètent quand ne sont mordues; Les filles de Montpellier Pleurent quand ne sont battues.
On voit dans le _Voyage en Grèce_ de Pouqueville que les femmes albanaises considèrent comme des marques d'amour les coups qu'elles reçoivent de leur mari.
Dans plusieurs tribus arabes, les épouses préférées se désolent lorsque les maris laissent reposer le bâton, parce que, dans ce cas, le divorce n'est pas loin.
Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, si connu dans l'histoire sous le nom de Guillaume le Conquérant, fit longtemps une cour assidue à Mathilde de Flandre, qui le traitait avec une froideur dédaigneuse. L'ayant rencontrée, en 1047, dans une rue de Bruges, lorsqu'elle revenait de la messe, il la saisit, la renversa, la roula dans la boue, et la battit outrageusement. La jolie Mathilde, soit que cette déclaration d'amour un peu brutale la convainquît de la violente passion de son amant, soit que la peur de le voir réitérer la même scène la disposât mieux pour lui, le traita désormais avec moins de rigueur, et consentit enfin à l'épouser en 1052. Les deux époux devinrent des modèles de tendresse conjugale. Cette anecdote est rapportée dans la _Vie de la reine Mathilde_, etc., par Shickland, t. I, ch. I.
Au reste, la violence dont usa Guillaume envers Mathilde était une conséquence logique de la passion qu'il avait pour elle, et on a vu maintes fois, avant lui et après lui, plus d'un amoureux dédaigné outrager publiquement sa belle inhumaine dans l'espérance qu'un tel outrage, l'empêchant de trouver un autre époux, elle consentirait enfin à s'unir avec lui.
Il y a encore une exception très-remarquable au proverbe, et ce sont les deux amants les plus célèbres qui l'ont fournie. Abeilard fustigeait quelquefois son Héloïse, qui ne l'en aimait pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, rappelle la chose dans une de ses lettres, où il confesse d'un cœur contrit les scandaleux excès de sa passion immodérée: «_In ipsis diebus dominicæ Passionis, te nolentem ac dissuadentem sæpius minis ac flagellis ad consensum trahebam._ Les jours mêmes de la Passion du Seigneur, lorsque tu me refusais ce que je demandais ou que tu m'exhortais à m'en priver, ne t'ai-je pas souvent forcée par des menaces et des coups de fouet à céder à mes désirs?»
Ausone avait deviné le cœur d'Héloïse, lorsqu'il disait en peignant les qualités d'une maîtresse accomplie (épigr. LXVII): «Je veux qu'elle sache recevoir des coups, et qu'après les avoir reçus elle prodigue ses caresses à son amant.»
L'auteur des _Mémoires de l'Académie de Troyes_, facétie spirituelle attribuée au comte de Caylus, mais que l'on croit plus généralement être de Grosley, a examiné d'une manière plaisante jusqu'à quel point est fondée l'opinion que battre est une preuve d'amour. Voyez dans cet ouvrage (pages 205 et suivantes) la _Dissertation sur l'usage de battre sa maîtresse_.
Après tant de faits généraux et particuliers, qui contredisent le proverbe, ne serait-on pas tenté de croire qu'il est l'expression d'une opinion erronée, et que Sganarelle a raison de dire à sa femme, à laquelle il vient de donner des coups: «Ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié, et cinq ou six coups de bâton entre gens qui s'aiment ne font que ragaillardir l'affection.» (_Médecin malgré lui_, act. Ier, sc. III.)
Heureux au jeu, malheureux en amour.
La passion du jeu captive celui qui s'y livre en proportion du gain qu'il y trouve, et lui fait oublier tout le reste. Dans cette situation il néglige sa maîtresse, et celle-ci se dédommage par des infidélités; telle est probablement la raison de ce proverbe, qui doit être fort ancien puisque le troubadour Bérenger de Puivert l'a rappelé dans les vers suivants:
_Pois de datz no sui aventuros Ben degra aver calque domna conquisa._
Puisque je n'ai point de chance aux dés, je devrais bien avoir quelque dame conquise.
Nous avons encore cet autre proverbe corrélatif: _Malheureux au jeu, heureux en amour_, lequel est fondé sur la supposition que le joueur maltraité de la fortune revient à sa belle, dont la reconnaissance et la fidélité font son bonheur. Supposition fréquemment démentie. Quoi qu'il en soit, tous les joueurs ressemblent à celui de Regnard, qui oublie sa belle Angélique lorsqu'il gagne, et lui adresse des invocations quand il a perdu.
Filer le parfait amour.
C'est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque.--Cette façon de parler fait allusion à la conduite d'Hercule filant aux pieds de la reine Omphale. Elle fut probablement introduite dans notre langue à l'époque où les confrères de la Passion représentaient le mystère d'_Hercule_ sur leur théâtre. On sait que ce titre de mystère, consacré à certains ouvrages dramatiques, s'appliquait à un sujet profane comme à un sujet religieux.
L'amour se paye par l'amour.
Ce proverbe se retrouve textuellement dans celui des Basques, _Maitazeac maitaze du harze_. Il peut avoir inspiré à Ninon de Lenclos le mot suivant, qui en est le commentaire: «L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique elle-même, et l'amour seul peut acquitter l'amour.»
Plus il y a paroles en amour, et moins y sied.