Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage
Part 16
Alexandre le Grand, épris d'une jeune et belle Indienne, semblait avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais aucun d'eux n'était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement général. Son précepteur Aristote s'en chargea: il lui représenta qu'il ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour l'amour; que l'amour n'était bon que pour les bêtes, et que l'homme esclave de l'amour méritait d'être envoyé paître comme elles. Une telle remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller chez sa maîtresse; mais il n'eut pas le courage de défendre qu'elle vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée, afin de savoir la cause de son délaissement, et elle apprit ce qu'avait dit Aristote. «Eh quoi! s'écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l'humeur contre le penchant le plus naturel et le plus doux! il vous conseille d'exterminer par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous blâme d'aimer qui vous aime! C'est une déraison complète, c'est une impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant ne s'opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en œuvre pour séduire le philosophe. _Ce que veut une belle est écrit dans les cieux_, et l'égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l'apprit à ses dépens. Son cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre sa morale. Vainement il crut l'apaiser en recourant à l'étude et en se rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans cesse se placer devant ses yeux et attirait vers elle seule toutes les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l'étude et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était d'y céder. Dès l'instant il laissa là tous les livres et ne songea qu'aux moyens d'avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un jour qu'elle faisait sa promenade solitaire dans le jardin du palais impérial, il accourut auprès d'elle, et à peine l'eut-il abordée qu'il se jeta à ses pieds en lui adressant une pathétique déclaration. L'enchanteresse feignit de ne pas y croire... pour se la faire répéter. Cette manière de prolonger les jouissances de l'amour-propre était alors en usage chez le beau sexe. Obligé enfin de s'expliquer, elle répondit qu'elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu'il était possible d'exiger lui furent offertes. «Eh bien! reprit-elle, après cela, il faut satisfaire un caprice: toute femme a le sien; celui d'Omphale était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d'un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie; mais la folie est, à mes yeux, la meilleure preuve d'amour.» Il fut fait comme elle le désirait. Qu'y a-t-il en cela d'étonnant? Le dieu malin qui change _un âne en danseur_, comme dit le proverbe, peut également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l'aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et d'autre, et, pendant qu'il s'essouffle à trotter, elle chante joyeusement un lai d'amour approprié à la circonstance. Enfin, lorsqu'il est bien fatigué, elle le presse encore et le conduit... devinez où?... elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure, d'où il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d'Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats, l'apostropha de cette manière: «O maître! est-ce bien vous que je vois en ce grotesque équipage? Vous avez donc oublié la morale que vous m'avez faite, et maintenant c'est vous qu'il faut mener paître?» La raillerie semblait sans réplique, mais l'homme habile a réponse à tout. «Oui, c'est moi, j'en conviens, répondit le philosophe en se redressant: que l'état où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l'amour. De quels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu'il a pu réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie?»
Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut l'approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune et belle Indienne. C'était là qu'on lui reprochait d'avoir perdu sa raison; c'était là qu'il devait la retrouver. Il y réussit; mais ce fut, dit-on, par l'effet du temps plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour guérir de l'amour, en sait beaucoup plus qu'Aristote.
Ce fabliau, attribué à un chanoine de Rouen, nommé Henri d'Andely, trouvère du treizième siècle, est un conte tiré d'un auteur arabe qui l'a intitulé: _le Vizir sellé et bridé_. J.-M. Chénier a remarqué avec raison que l'idée de substituer Aristote à un vizir vient de l'autorité même qu'Aristote avait acquise dans les écoles du moyen âge. Mais il a eu tort, suivant moi, de traiter cette idée d'absurde, car elle sortait en quelque sorte de l'esprit du temps, et ménageait au trouvère un moyen sûr de rendre plus frappante la moralité qu'il voulait offrir à ses contemporains, en introduisant dans sa fable comme acteur principal l'homme célèbre qui avait été, à leurs yeux, la plus haute personnification de la sagesse.
Du même fabliau est dérivée l'expression _faire le cheval d'Aristote_, pour désigner une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage touché ou dans quelque autre semblable, et qui consiste à prendre la posture d'un cheval afin de recevoir sur son dos une dame qu'on est obligé de promener ainsi dans le cercle, où elle est embrassée tour à tour par tous les joueurs qui s'égayent aux dépens du pauvre patient qu'ils louent ironiquement à qui mieux mieux, les uns, de sa belle allure chevaline et les autres de sa bonne grâce à remplir le rôle d'intendant de leurs menus plaisirs.
Cette pénitence est une allusion à l'usage symbolique d'après lequel le vassal ou le vaincu se mettait aux pieds de son suzerain ou de son vainqueur, une bride à la bouche et une selle sur le dos. L'histoire offre plusieurs exemples de cet usage, depuis le fils du malheureux Psamménit, qui fut envoyé au supplice avec un mors dans la bouche par ordre de Cambyse (Hérodote, III, XIV), jusqu'à Hugues de Châlons qui, reconnaissant son impuissance contre l'armée des Normands, alla trouver le jeune duc Richard par qui elle était commandée, et se roula à ses pieds en signe de soumission, avec une selle de cheval sur les épaules. (_Chroniq. de Normandie._ Duc. VI, 337.--Guill. Gemet, liv. III, ch. IV.) C'est en vertu d'un pareil usage qu'Eustache de Saint-Pierre et cinq autres bourgeois de Calais se présentèrent à Édouard III, roi d'Angleterre, avec la corde au cou.
L'amour ôte le deuil.
L'amour est un sentiment passionné qui absorbe tous les autres: il asservit l'âme entière, il en devient l'objet unique, et comme il la rend indifférente aux plus grandes joies qui ne lui viennent pas de lui, il la console des plus vives afflictions dont il n'est pas le principe; il les lui fait même oublier. De là ce proverbe qui paraît avoir été suggéré par un passage charmant de la _Genèse_, où il est question de l'arrivée de Rébecca auprès d'Isaac, à qui elle était destinée pour épouse: «Isaac la fit entrer dans la tente de sa mère Sara et il la prit pour femme, et l'affection qu'il eut pour elle fut si grande qu'elle tempéra la douleur que la mort de sa mère lui avait causée.» (XXIV, 67).
Ces paroles bibliques, dont Chateaubriand, dans son _Génie du Christianisme_, a justement loué la simplicité, offrent une preuve orthodoxe qu'il est permis de chercher dans l'amour de doux oublis des peines de la vie, en tout honneur bien entendu.
On dit aussi: _L'amour est un grand consolateur._
En amour trop n'est pas assez.
On sait que ce charmant proverbe a été formulé par Beaumarchais, qui a dit dans _le Mariage de Figaro_ (act. IV, sc. I): «En fait d'amour, vois-tu, trop n'est pas même assez.» Mais il faut remarquer pourtant que cet ingénieux auteur, en le formulant, peut avoir été inspiré par l'observation déjà faite sur toute passion extrême dont les _désirs_, suivant l'expression de Sénèque, _n'obtiendront tout que pour vouloir quelque chose de plus que tout_, ou par ce délicieux passage de Montesquieu dans _Arsace et Isménie_: «Lorsque l'amour renaît après lui-même, lorsque tout promet, que tout demande, que tout obéit, lorsque _l'on sent qu'on a tout et qu'on n'a pas assez_, lorsque l'âme semble s'abandonner et se porter au delà de la nature même, etc.»
Beaumarchais peut avoir eu encore l'idée d'enchérir sur cette maxime d'amour du comte de Bussy-Rabutin:
Vous me dites que votre feu Est assez grand, belle Climène; Vous ignorez donc, inhumaine, Qu'_en amour assez est trop peu_, Cependant la chose est certaine. Ah! si sur ce chapitre on croit les gens sensés, _Quand on n'aime pas trop on n'aime pas assez._
Peut-être aussi a-t-il eu présent à l'esprit cet autre proverbe: _L'amour et le feu ne disent jamais: C'est assez._
Du reste, c'est avec raison qu'on a fait honneur du proverbe à Beaumarchais, quoique la pensée puisse lui en avoir été suggérée par les pensées analogues que j'ai citées. Il a su reproduire cette pensée sous la forme la plus originale et la plus heureuse. Il a dit le vrai mot de l'amour.
Plus l'amour est nu, moins il a froid.
Ce proverbe se retrouve textuellement dans ce vers d'Owen (épigr. II, 88):
_Quo nudus magis est, hoc minus alget Amor._
et dans ce quatrain de Corneille:
Depuis que l'hiver est venu, Je plains le froid qu'Amour endure, Sans songer que _plus il est nu Et tant moins il craint la froidure_.
Il faut interpréter ce proverbe décemment en n'y voyant qu'une idée analogue au mot d'Hésiode: «L'amour est le fils de la pauvreté,» ou celui de Diolime de Mégare: «L'amour est le fils du travail et de la pauvreté.» C'est-à-dire que les pauvres gens ressentent cette passion avec plus de vivacité que les riches. Ceux-ci peuvent y apporter plus de délicatesses et de raffinements, mais non autant de vives et franches ardeurs. Toutes les fleurs artificielles dont ils parent la couche de l'amour ne valent pas cette floraison naturelle qui semble éclore sur le grabat des indigents de la séve même de leur cœur.--On connaît ces vers de Béranger, qui forment un tableau si gracieux:
Quel dieu se plaît et s'agite Sur ce grabat qui fleurit? C'est l'Amour qui rend visite A la Pauvreté qui rit.
Alfred de Musset a dit avec une simplicité charmante au début de son conte intitulé _Simone_:
Les gens d'esprit et les heureux Ne sont jamais bien amoureux: Tout ce beau monde a trop à faire. Les pauvres en tout valent mieux; Jésus leur a promis les cieux, L'amour leur appartient sur terre.
Faire l'amour en toute saison est ce qui distingue l'homme des bêtes.
«Il n'est permis aux animaux de se livrer aux plaisirs de l'amour qu'en une saison de l'année. L'homme seul peut les goûter en tout temps jusque dans l'extrême vieillesse.» (_Entretien de Socrate_, I, 19).
Cette observation proverbiale a été réunie par Beaumarchais, d'une manière piquante et spirituelle, à une autre observation également proverbiale, dans cette phrase que le jardinier Antonio, pris de vin, adresse à la comtesse Almaviva: «Boire sans soif et faire l'amour en tout temps, madame, il n'y a que ça qui nous distingue des autres bêtes.» (_Mariage de Figaro_, act. II, sc. XXI).
On connaît la répartie de Mme de La Sablière à son oncle, qui la moralisait en lui disant: «Quoi! ma nièce, toujours et toujours des amours! mais les bêtes mêmes n'ont qu'un temps pour cela.--Eh! mon oncle, c'est que ce sont des bêtes.»
Ce mot plaisant, que l'on attribue aussi à d'autres dames galantes, n'est, comme la plupart des bons mots, qu'une redite. Il est cité par Macrobe, qui en fait honneur à l'esprit de Populia, fille de Marcus:
«_Populia, Marci filia, miranti cuidam quid esset qua propter bestiæ nunquam marem desiderarent, nisi cum prægnantes vellent fieri, respondit: _Bestiæ enim sunt_._» (Saturn. II, 5.)
Voici des vers inédits qu'un de mes amis, M. L. de Fos, a improvisés sur ce sujet. Ils ne peuvent manquer de prêter de l'agrément à cet article:
Des bêtes, a-t-on dit, ce qui distingue l'homme, C'est de faire l'amour en toutes les saisons. De ce mot si connu je sais plusieurs leçons, Voici celle qui vient de Rome. La fille de Marcus, dans ses joyeux ébats, Aux jeunes débauchés prodiguait ses appas. «Quoi! toujours, lui dit-on, des amours, des conquêtes! Les bêtes cependant n'ont qu'un temps pour cela. --Oui, répondit Populia. Mais c'est qu'aussi ce sont des bêtes.»
L'amour et la pauvreté font mauvais ménage ensemble.
Le ménage le plus uni cesse de l'être quand il est pauvre: la pauvreté tue l'amour.--Les Anglais disent: «_When poverty comes in at the door, loves flies out at the window._ Quand la pauvreté entre par la porte, l'amour s'envole par la fenêtre.» Proverbe que Shakespeare avait peut-être présent à l'esprit lorsqu'il disait dans le _Conte d'hiver_: «La prospérité est le plus sûr lien de l'amour.» (Act. IV, sc. III).
Notre proverbe est très-bien expliqué par Molière dans ces vers des _Femmes savantes_ (act. V, sc. V.)
Rien n'use tant l'ardeur de ce nœud qui nous lie Que les fâcheux besoins des choses de la vie; Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.
On dit trivialement: _Quand il n'y a pas de foin au râtelier, les ânes se battent._
Les lunettes sont des quittances d'amour.
C'est-à-dire qu'on doit n'aimer qu'à l'âge où l'on peut être aimé, et ne pas afficher la prétention de plaire aux belles quand on est réduit à porter des lunettes, ce qui arrive malheureusement à une époque de la vie où l'on a souvent le cœur en meilleur état que les yeux, et où l'on est d'autant plus à plaindre qu'en amour on se sent abandonné de tout sans qu'on veuille renoncer à rien.
On dit aussi: _Bonjour, lunettes; adieu, fillettes_; pour exprimer qu'il faut cesser de prétendre aux faveurs des jeunes filles quand on commence à prendre des lunettes.
Ce conseil était juste et convenable autrefois, où les lunettes n'étaient guère qu'à l'usage des vieillards; mais on sent qu'il serait déplacé aujourd'hui à l'égard d'une foule de jeunes gens pour qui elles sont des objets de nécessité ou des objets de mode...
Il faudrait donc n'appliquer les deux proverbes qu'à ces vieux barbons qui, possédés de la manie de se poser en verts-galants, reluquent sans cesse avec des binocles ou des lorgnons les jouvencelles à qui ils savent si bien faire tourner la tête... de l'autre côté.
Remarquons, puisque l'occasion s'y adonne, que la mode des lunettes fut très-répandue en Espagne au commencement du dix-septième siècle, sous le règne de Philippe III. Elles y faisaient partie du costume des gens comme il faut, qui croyaient, par cette nouvelle espèce d'insignes, se donner plus de gravité et obtenir plus de considération. Elles étaient proportionnées au rang des personnes. Les grands du pays en mettaient de magnifiques dont les verres surpassaient en circonférence les piastres fortes, et ils y tenaient tant, dit-on, qu'ils ne les quittaient pas même pour se coucher.
Les dames, à leur tour, les avaient adoptées, parce que ce complément de parure signalait aussi la noblesse de leur condition et surtout parce qu'il offrait à leur vanité une foule d'avantages qu'il serait trop long de spécifier. Bornons-nous à rappeler qu'en général elles les arboraient comme enseignes des prétentions qu'elles voulaient afficher. Quelques-unes les portaient afin de passer pour lettrées ou savantes (c'étaient les précieuses de l'époque); beaucoup d'autres s'en servaient afin de mieux observer l'effet que leur présence pouvait produire dans les salons, et de mieux cacher aux regards indiscrets les sentiments dont elles se trouvaient affectées. Cette seconde catégorie comprenait la plupart des jeunes et jolies femmes.
Il est permis de supposer que les diverses espèces de lunettes avaient des noms correspondant à leurs divers usages. Un poëte gongoriste appelait celles qui cachaient de beaux yeux, _les couvre-feu de l'amour_.
L'amour ne loge point sous le toit de l'avarice.
Le _Code d'amour_ dit, art. 10: _Amor semper ab avaritiæ consuevit domibus exsulare._ Sentence dont notre proverbe est la reproduction.
Quoi de plus opposé à l'amour que l'avarice? Dans l'amour on est d'une prodigalité excessive, on ne s'occupe pas du tout de sa fortune: dans l'avarice, au contraire, on ne pense qu'à sa fortune. Si un avare aimait, il cesserait de l'être. «Un avaricieux même qui aime, dit Pascal, devient libéral; il ne se souvient pas d'avoir eu une habitude opposée.» (_Disc. sur les pass. de l'amour._)
La faim fait oublier l'amour.
C'est ce que disait le philosophe Cratès, et il avait bien raison, car l'estomac maîtrise le cœur, et quand le besoin fait crier le premier, l'autre est réduit à se taire. Telle est la loi de la nature, à laquelle les amoureux les plus robustes ne sauraient échapper.
Il ne s'en trouverait pas un seul peut-être qui, dans ce cas, ne fût de l'avis de ce paysan à qui l'on demandait s'il aimait les femmes: «J'aime beaucoup une fort belle fille, répondit-il; mais j'aime encore mieux une fort bonne côtelette.»--Il n'y a point d'amour qui tienne contre la fringale.
On connaît ces vers de La Fontaine, dans _la Fiancée du roi de Garbe_:
On ne vit ni d'air ni d'amour, Les amants ont beau dire et faire, Il en faut revenir toujours au nécessaire.
Sans pain ni vin l'amour est vain.
C'est-à-dire _l'amour n'est rien_, comme porte une variante. Ce proverbe est une traduction familière de celui des Latins cité dans l'_Eunuque_, de Térence: «_Sine Cerere et Libero friget Venus._ (Act. IV, sc. VI.) Sans Cérès et Bacchus Vénus est transie.»--Il faut remarquer, à ce sujet, que l'amour n'était guère pour les anciens qu'un acte sensuel auquel ils préludaient par les bons mets et les bons vins, qui leur paraissaient les moyens les plus propres à l'exciter et à le favoriser. Ils le regardaient comme le couronnement de l'orgie. De là ces paroles de saint Jérôme, que je n'oserais même traduire, sur les débauchés qui avaient le cœur au ventre: _Distento ventre distenduntur ea quæ ventri adhærent.--Venter plenus despumat in libidinem._
Les Romains avaient encore ce proverbe analogue, qui leur était venu des Grecs: «_Saturo Venus adest, famelico nequaquam adest._ Vénus ou l'amour est pour celui qui a le ventre plein, et non pour celui qui l'a vide.»
Les Languedociens disent: «_Vivo l'amour! maï që iëou dînë._ Vive l'amour, mais que je dîne!»
C'est exactement ce qu'on dit en français: _Vive l'amour après dîner_!
Après l'amour le repentir.
Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et bien souvent le repentir nous prend où l'amour nous laisse. «Les amours s'en vont et les douleurs demeurent,» dit le proverbe espagnol: _Vanse los amores y quedan los dolores._
Un troubadour anonyme a comparé l'amour à l'églantier, dont les fleurs passent et tombent en peu de temps, tandis que les épines restent toujours.
Guarini a dit de l'amour dans son _Pastor fido_: «La racine en est douce et le fruit amer. _La radice è suave, il frutto amora._»
La Rochefoucauld prétend que «il y a peu de gens qui ne soient honteux de s'être aimés, quand ils ne s'aiment plus.»
On fait l'amour, et quand l'amour est fait, c'est une autre paire de manches.
Tout le monde comprend ce que signifie ce proverbe, dont la dernière partie, devenue une locution à part, est continuellement répétée; il rappelle un usage pratiqué au douzième siècle par des individus de sexe différent qui voulaient former ensemble un tendre engagement. Ils échangeaient une paire de manches comme gage du don mutuel qu'il se faisaient de leur cœur, et ils se les passaient aux bras en promettant de n'avoir pas désormais de plus chère parure, ainsi qu'on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun, où il est parlé de deux amants qui se jurèrent de _porter manches et anneaux l'un de l'autre_. Ces enseignes ou livrées d'amour, destinées à être le signe de la fidélité, devinrent presque en même temps celui de l'infidélité; car toutes les fois qu'on changeait d'amour on changeait aussi de manches, et il arrivait même assez souvent que celles qu'on avait prises la veille étaient mises au rebut le lendemain. Vainement un autre proverbe recommandait de respecter cette sorte d'investiture d'amour par la manche en disant: «_La manega no i es gap, car senhals es de drudaria_; la manche, ce n'est pas un badinage, car c'est un signal d'amourette.» Comme une pareille recommandation n'avait aucune force légale, chacun et chacune y contrevenaient à qui mieux mieux. Aussi tel ou telle qu'on s'était flatté de _tenir dans sa manche_ s'en débarrassait au plus vite, sans le moindre scrupule, et, en définitive, c'_était toujours une autre paire de manches_.
Vieil amour, vieille prison.
Un vieil amour est un esclavage où l'on éprouve beaucoup de peines et d'ennuis. «Dans la vieillesse de l'amour comme dans celle de l'âge, dit La Rochefoucauld, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.»
Ce proverbe est pris du latin: _Antiquus amor carcer est._ Il s'applique le plus souvent à l'amour conjugal, que les deux époux sont obligés de subir jusqu'à ce que mort s'ensuive, pour l'un ou l'autre. Aussi arrive-t-il quelquefois que le mari voit mourir sa femme ou la femme son mari du même œil qu'un prisonnier voit briser ses fers.
Philémon, poëte comique grec, a dit dans une de ses pièces: «Le mariage est une prison qui n'a de beau que la porte par laquelle on y entre, et de consolant que celle par laquelle on a vu la mort faire sortir la personne avec qui on avait fait son entrée.»
Ce Philémon était bien loin de penser comme son homonyme, le mari de Baucis, tendrement aimée de lui, ainsi qu'il fut aimé d'elle jusque dans l'extrême vieillesse. La Fontaine a dit de ces deux modèles de l'amour conjugal:
Ni le temps, ni l'hymen, n'éteignirent leur flamme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'amitié modéra leurs feux sans les détruire, Et par des traits d'amour sut encor se produire.
L'amour meurt rarement de mort subite.
Il meurt presque toujours d'une maladie de langueur, beaucoup plus longue que ne le voudraient ceux qui en sont atteints. C'est une observation qu'ont faite plusieurs poëtes érotiques.
_Difficile est longum subito deponere amorem._
(Catulle.)
Il est difficile de se défaire tout à coup d'un long amour.
_Longus at invito pectore sedet amor._
(Ovide.)
Mais le cœur malgré lui conserve un long amour.
Cette ténacité de l'amour chez des personnes qui ne demanderaient pas mieux que d'en être affranchies est produite par l'habitude, par la paresse de changer, par la difficulté de former une nouvelle liaison, par l'impossibilité de vivre seul, et par beaucoup d'autres causes qui font qu'on a bien de la peine à rompre quand on ne s'aime déjà plus, et à plus forte raison quand on s'aime encore un peu. «Tant que l'amour dure, dit La Bruyère, il subsiste de lui-même et quelquefois par les choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les rigueurs, par l'éloignement, par la jalousie» (ch. IV, _du Cœur_). L'indignité même de l'objet qui l'a inspiré ne parvient pas toujours à lui donner une mort soudaine, comme le dit très-bien ce vers de Saurin:
Longtemps on aime encore en rougissant d'aimer.