Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage

Part 15

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C'est ce sentiment qui inspirait à Étienne de la Boétie les vers suivants, qui terminent son vingt-septième sonnet:

Vive le mal, ô dieux, qui me dévore! Vive à jamais mon tourment rigoureux! O bienheureux, et bienheureux encore Qui sans relâche est toujours malheureux!

On connaît ce vers charmant de Mme Dufresnoy:

Un amour malheureux est encore un bonheur.

Le quatrain suivant exprime la même idée qu'on a cherché à rendre plus gracieuse et plus touchante par la situation:

Les peines de l'amour ont d'ineffables charmes: Deux amants, qui pleuraient à l'ombre d'un tilleul, Se disaient, en mêlant des baisers à leurs larmes: _Souffrir deux est plus doux que d'être heureux tout seul._

Beaux pleurs d'amour valent mieux que ses ris.

Bels plors d'amor mais valon que sos ris.

Proverbe formulé probablement par le troubadour Bernard de Ventadour, qui l'a placé dans une de ses pièces, immédiatement après cette réflexion passée aussi en proverbe: _Peu aime qui n'est pas sujet à la tristesse._ Il y a en effet dans les tristesses de l'amour je ne sais quelle douceur secrète dont on a dit que les anges seraient jaloux.

Ce charmant proverbe a été reproduit ou imité dans beaucoup de langues, par une foule de poëtes érotiques; les deux meilleures imitations que j'en connaisse sont ce vers cité sur l'amour par Saint-Évremont:

Tous les autres plaisirs ne valent pas ses peines.

et ceux-ci de la chanson délicieuse de La Fontaine, qui est chantée à Psyché pour l'engager à aimer:

Sans cet amour, tant d'objets ravissants, Lambris dorés, bois, jardins et fontaines, N'ont point d'appas qui ne soient languissants, Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.

L'amour est la clef du mérite et un étang de prouesses.

Étang est ici employé au figuré pour quantité considérable, nombre infini, dans le même sens que les Latins disaient _pelagus bonorum_, une mer de biens, une mer d'abondance. Ce proverbe est traduit de ces deux vers du troubadour Arnaud Daniel.

_Amor es de pretz la claus Et de proeza us estanck._

Pour bien le comprendre, il faut savoir que les troubadours avaient donné au mot _amour_ une signification beaucoup plus étendue que celle que nous lui donnons. Ils le regardaient comme le principe et la source de tout mérite intellectuel et moral. «L'amour, disait Rambeaud de Vaqueiras, est le mieux de tout bien; il améliore les meilleurs et peut donner de la valeur aux plus mauvais; d'un lâche il peut faire un brave, d'un guerrier un homme gracieux et courtois.» Le roman de _Jauffre_ et _Brunissende_ disait à peu près de même: «Par l'amour tout homme devient meilleur et plus brave, plus libéral et plus joyeux, plus ennemi de toute bassesse.»

Le génie poétique, ou l'_art de trouver_, était considéré comme le résultat et l'expression de l'amour érigé en vertu suprême, et ses divers degrés correspondaient à ceux de cette vertu. De là l'espèce de synonymie établie par la langue romane entre _amour_ et _poésie_, synonymie adoptée par Pétrarque dans ces vers où il appelle le troubadour Arnaud Daniel _grand maître d'amour_, pour dire _grand maître de poésie_.

Gran maestro d'amor ch'alla sua terra Ancor fa onor _col dir_ polito e bello.

(_Trionfo d'amore_, IV.)

J'ai emprunté cette citation au savant auteur de la _Symbolique du droit_, M. Chassan, qui ajoute: «Ainsi le recueil composé à Toulouse au quatorzième siècle, et qui renferme une grammaire, une poétique et une rhétorique, est intitulé _Leys d'amor_, littéralement _Lois d'amour_, quoiqu'il ne fût pas à l'usage des cours d'amour. Les règlements de la Société des troubadours à Toulouse portent aussi le nom de _Leys d'amor_. Cette acception du mot _amour_ pour signifier _poésie_ est bien en rapport avec la nature et l'essence de la poésie romane.»

L'homme sans amour ne vaut pas mieux que l'épi sans grain.

Ce proverbe, qu'on trouve dans le troubadour Pierre d'Auvergne, qui paraît l'avoir formulé, est encore dérivé de l'idée exprimée dans le précédent, où l'amour est considéré comme le principe des vertus intellectuelles et morales, ainsi que des vertus guerrières; en un mot, comme la source de tout bien.

L'amour excite aux grandes prouesses.

C'est encore un proverbe roman qui se trouve dans plusieurs ouvrages des troubadours, notamment dans le roman de _Flamenca_. On dit dans le même sens: _L'amour fait les héros_, variante que J.-J. Rousseau a rapportée et expliquée dans sa _Nouvelle Héloïse_: «L'amour véritable est un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments et les anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisait les héros.»

Platon affirmait que, si l'on composait une armée de jeunes amoureux, il n'y aurait point d'actes héroïques dont ils ne fussent capables pour plaire à leurs maîtresses. On sait que le seigneur de Fleuranges s'écriait en montant à l'assaut sous le feu de l'ennemi: «Ah! si ma dame me voyait!» Trait que Lebrun a rappelé dans une de ses odes, où il a voulu démontrer par des exemples que l'amour est le plus puissant mobile de la valeur et du génie.

D'un assaut bravant la furie, J'entends Fleuranges qui s'écrie: «Ah! si ma dame me voyait!» Il vole, il frappe, tout succombe; De toutes parts l'ennemi tombe: Un jeune amant le foudroyait.

Cet amour héroïque, c'est l'amour élevé à sa plus haute puissance, l'amour sublimé, dit M. V. Hugo; Scudéri l'assimile ingénieusement «au feu d'Hercule, qui en le consumant, le fit dieu».

L'amour est le revenu de la beauté.

Revenu très-passager, car si la beauté a le don de produire l'amour, elle n'a pas celui de le conserver longtemps. Elle a besoin, pour maintenir les avantages qu'elle possède, d'y joindre les charmes du cœur et de l'esprit. C'est ce qu'expriment très-bien ces vers de Mme Verdier:

Pour inspirer un feu constant, Il ne suffit pas d'être belle: C'est à la beauté qu'on se rend, Mais c'est au cœur qu'on est fidèle. C'est à l'accord intéressant D'un esprit doux et sage et d'une âme sensible, Que se trouve attaché le secret infaillible De fixer un époux et d'en faire un amant.

Courtoisie fait amour durer.

Les tendres procédés, les complaisances délicates, les petits soins affectueux entretiennent et font durer l'amour. Le mot _courtoisie_ a gardé ici le sens plus étendu qu'il avait jadis, il se rapportait non-seulement à la politesse des manières, mais à celle de l'esprit et du cœur; il exprimait la réunion des principales qualités des preux, telles que la galanterie, la loyauté, la constance, le dévouement, etc. C'était en tout l'opposé des mœurs des vilains.

Un amour ainsi nourri de la fine fleur des sentiments chevaleresques, réunit plus que tout autre d'excellentes conditions de durée et de bonheur, et pourtant nous ne voyons pas qu'il s'établisse à demeure fixe dans les tendres cœurs. Il est tout différent aujourd'hui de ce qu'il fut au siècle des Amadis, et ce n'est plus que dans le domaine de l'imagination qu'on peut le retrouver sous la forme séduisante qu'il eut en ce bon vieux temps. Parviendra-t-on, à force de courtoisie, à le rappeler dans la vie réelle? La chose, hélas! paraît impossible, mais il y a tant de douceur à l'espérer qu'il est bon de le tenter quand même.

En amour mieux vaut espérer que tenir.

Parce que, dit un autre proverbe plus ancien, _jouir d'amours et tost finir ne vaut bon espoir à durer toujours_. En effet, l'amour s'use et finit vite par la possession, tandis qu'il se renouvelle et se prolonge par l'espoir. Les sensations physiques ne donnent qu'un plaisir fugitif; les sensations morales laissent après elles un charme durable, et l'esprit se fait une jouissance exquise de ce qui est dérobé aux sens. «Jamais, dit Pascal, il n'exista de femme qui ait connu tant de douceur dans l'amour satisfait qu'il y en a dans les désirs et dans les sollicitudes.»

L'amour ne peut rien refuser à l'amour.

C'est ce que dit textuellement le 26e article du _Code d'amour_: _Amor nihil potest amori denegare._ Il vaudrait mieux que l'amour pût refuser quelque chose à l'amour, car il durerait plus longtemps. Ce sont les privations mitigées par l'espérance qui le font vivre; il meurt dès qu'il n'a plus rien à désirer.

L'amour égalise toutes les conditions.

L'amour ne peut souffrir ni barrières ni distinctions entre les amants, dont il se plaît à confondre les existences. Il veut qu'ils méconnaissent toutes les prérogatives du rang et de la fortune pour vivre sous le régime bienfaisant de l'égalité, et chacun d'eux obéit à cette loi d'autant plus volontiers qu'il la trouve sanctionnée par son propre cœur. «Son vœu le plus cher, a dit M. Michelet dans son livre intitulé _le Peuple_, c'est de se faire un égal; sa crainte, c'est de rester supérieur, de garder un avantage que l'autre n'a pas.»

_Non bene conveniunt nec in una sede morantur Majestas et amor._

(Ovide, _Métam._ II, fab. XIX.)

«La majesté et l'amour ne s'accordent point et ne demeurent point ensemble.»

L'amour rapproche les distances.

L'amour fait disparaître les inégalités sociales entre les personnes qu'il unit: _princes et pastourelles, princesses et pastoureaux, vont de pair en se donnant la main_. C'est l'idée du proverbe précédent sous d'autres termes.

L'amour et la crainte ne mangent pas à la même écuelle.

L'amour et la crainte sont deux sentiments incompatibles, et, quand une personne inspire l'un, elle ne saurait inspirer l'autre. Il faut remarquer dans ce proverbe l'expression _manger à la même écuelle_, qui rappelle un usage introduit au temps de la chevalerie, où la galanterie avait imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme. «La politesse et l'habileté des maîtresses de maison consistaient alors, dit le Grand d'Aussy, à savoir bien assortir les couples qui n'avaient qu'une assiette commune, ce qui s'appelait _manger à la même écuelle_.»--L'expression, détournée du sens propre au figuré, s'employa pour marquer une liaison amoureuse. Elle servit aussi à caractériser l'intimité des relations amicales. Une des plus grandes preuves de confiance qu'un roi pût autrefois donner à un de ses ministres consistait à manger avec lui _à la même écuelle_. L'auteur du _Roman de Rou_ exprime la haute faveur dont Godwin jouissait auprès du monarque anglo-saxon par ces deux vers:

Salué l'aveit et baisié En s'escuelle aveit mengié.

Il en était de même d'un suzerain ou d'un supérieur envers un vassal ou un inférieur.

On lit dans le _Romancero_, partie IV, lettre du Cid au roi Alphonse: «Celui qui est craint est rarement aimé du cœur; _la crainte et l'amour ne mangent pas au même plat_.»

_Non el temor y amores comen en un plato, non._

Amour et seigneurie Ne souffrent compagnie.

Proverbe pris de ce vers du livre III de l'_Art d'aimer_ d'Ovide:

_Non bene cum sociis regna Venusque manent._

vers dont M. J. Janin, dans sa charmante étude sur le poëte latin, a donné cette traduction:

Et le trône et l'amour ne se partagent pas.

«L'amour, dit Pascal est un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut régner seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.» (_Discours sur les passions de l'amour_). Il en est de même du pouvoir souverain, il exclut tout partage et toute rivalité.

On dit, dans un sens analogue: _L'amour et l'ambition ne souffrent point de compagnon._

Ce proverbe est fort ancien dans notre langue, puisqu'il se trouve dans ces vers du _Roman de la Rose_, continué par Jehan de Meung.

Oncques amours et seigneurie Ne s'entrefirent compagnie, Ne ne demourèrent ensemble, Cil qui maîtrise les dessemble (disjoint).

Il ne faut pas jouer avec le feu ni avec l'amour.

Parce que, dans l'un et l'autre cas, on court risque d'être brûlé. Ovide remarque, dans le premier livre de l'_Art d'aimer_, qu'on a vu souvent des personnes qui d'abord faisaient semblant d'aimer, finir par aimer sérieusement, et passer de la feinte à la réalité.

_Sæpe tamen vero cœpit simulator amare, Sæpe, quod incipiens finxerat esse jocus._

C'est la peine que l'amour impose ordinairement à ses contrefacteurs.

«L'on ne peut presque faire semblant d'aimer, dit Pascal, que l'on ne soit bien près d'être amant, ou du moins que l'on n'aime en quelque endroit; car il faut avoir l'esprit et les pensées de l'amour pour ce semblant, et le moyen de bien parler sans cela? La vérité des passions ne se déguise pas si aisément que les vérités sérieuses.» (_Disc. sur les pass. de l'amour._)

Pascal dit encore, dans le même ouvrage: «A force de parler d'amour, on devient amoureux. Il n'y a rien de si aisé. C'est la passion la plus naturelle à l'homme.»

Corneille a une chanson qui exprime l'idée de Pascal et d'Ovide. En voici le premier couplet:

Toi qui, près d'un beau visage, Ne veux que feindre l'amour, Tu pourrais bien quelque jour Éprouver à ton dommage Que souvent la fiction Se change en affection.

Il n'y a point d'amour sans jalousie.

Saint Augustin a dit: «_Qui non zelat non amat._ (_Adv. Adamant._, XIII). Qui n'est point jaloux n'aime point.»--Le 21e article du _Code d'amour porte_: «_Ex vera zelotypia affectus semper crescit amandi._ La vraie jalousie fait toujours croître l'amour.»

Un jeu parti de je ne sais plus quel trouvère roule sur la question de jurisprudence amoureuse: «Lequel aime mieux, ou l'amant qui est jaloux ou celui qui ne l'est point? Molière, dans _les Fâcheux_, a consacré la quatrième scène du second acte de cette comédie à cette controverse sentimentale, qui est terminée par ce vers, digne de Molière:

Le jaloux aime plus, mais l'autre aime bien mieux.

On dit aussi: _La jalousie est la sœur de l'amour_, proverbe qui a suggéré au chevalier de Boufflers ce joli quatrain:

L'amour, par ses douceurs et ses tourments étranges, Nous fait trouver le ciel et l'enfer tour à tour: _La jalousie est la sœur de l'amour_, Comme le diable est le frère des anges.

Il ne s'agit pas ici, on le sent bien, de cette jalousie, _vera zelotypia_, qui est chez celui qui aime une défiance de lui-même, mais de cette jalousie grossière qui est une défiance de l'objet aimé. Cette dernière a encore donné lieu à la comparaison proverbiale: _La jalousie naît de l'amour comme la cendre du feu, pour l'étouffer._

Il n'y a pas d'amour sans espérance.

Proverbe tiré de l'article 9 du _Code d'amour_: «_Amare nemo potest nisi qui amoris suasione compellitur._ Personne ne peut aimer s'il n'y est engagé par la persuasion d'amour.» Il y a des gens qui prétendent que cette _persuasion d'amour_, ou espérance d'être aimé, n'est pas une condition indispensable de l'existence de l'amour, et ils se fondent sur l'observation faite par Boccace, maître expert en cette matière, qu'il arrive assez souvent qu'on voit l'amour plus fort à mesure que l'espérance devient plus faible: _Noi veggiamo sovente avvenire, quanto la speranza diventa minore, tanto l'amore maggior farsi._ Mais cela n'est pas une preuve en faveur de leur opinion. S'il est vrai que l'amour augmente à mesure que l'espérance diminue, il n'est pas vrai qu'il puisse se maintenir lorsqu'elle a cessé d'être. L'amour ressemble au flambeau qui jette une lueur plus vive au moment où la nourriture commence à lui manquer, et qui s'éteint aussitôt qu'elle est épuisée. L'espérance est l'aliment de l'amour. Tant qu'il lui en reste un peu, il subsiste, il se montre même plus vivace par l'ardeur qu'il met à se conserver. Dès qu'il ne lui en reste plus, il faut qu'il expire, et s'il nous paraît survivre comme se pouvant nourrir de lui-même, c'est que nous ne voyons pas qu'il espère encore, quand il n'y a plus de raison d'espérer.

Walter Scott a très-bien développé l'idée de ce proverbe dans un passage de son roman de _Waverley_, tom. III, ch. XXI. La question y est posée en ces termes: «Peut-on aimer longtemps sans avoir l'espoir d'être aimé?» Une dame répond à l'auteur de la question: «Avez-vous le projet de nous dépouiller de notre plus beau privilége? Voudriez-vous nous persuader que l'amour ne peut exister sans l'espérance, et qu'un amant peut être infidèle si celle qu'il aime lui montre trop de rigueur? Je ne m'attendais pas qu'un pareil blasphème sortît de votre bouche.--Je conviens, madame, qu'il n'est pas impossible qu'un amant persévère dans son affection en dépit des circonstances qui devraient le décourager, qu'il peut braver les dangers, supporter la froideur... mais une indifférence constante et soutenue est un poison mortel pour l'amour. Quelque puissante que soit l'attraction de vos charmes, croyez-moi, ne faites jamais cette expérience sur le cœur d'une personne qui vous serait chère. Je vous le répète, l'amour peut se nourrir de la plus faible espérance; mais, s'il la perd, il s'éteint bientôt.--Il doit avoir, dit Evan, le même sort que la jument de Duncan Magendie. Son maître voulut l'accoutumer par degrés à se passer de toute nourriture; il ne lui donnait qu'une petite poignée de paille par jour, et le pauvre animal mourut d'inanition.»

Plus l'amour vient tard, plus il ard.

C'est-à-dire plus il est ardent. _Ard_ est la troisième personne du présent de l'indicatif du vieux verbe _arder_ ou _ardre_, qui signifie brûler. Ce proverbe est pris du vers suivant d'Ovide dans l'héroïde de _Phèdre à Hippolyte_:

_Venit amor gravius quo serius, urimur intus, etc._

Veut-il dire, comme quelques-uns l'ont pensé, que l'amour qui se développe lentement acquiert plus d'intensité que celui qui naît à la première vue, ou bien que l'amour se fait sentir avec plus de violence dans un âge avancé que dans la jeunesse? Je trouve préférable la dernière explication, à laquelle on est amené naturellement par l'analogie de cet autre proverbe: _Le bois sec brûle mieux que le bois vert_, ainsi que de ce mot proverbial attribué au comte de Bussy-Rabutin: _L'amour est comme la petite vérole, qui fait d'autant plus de mal qu'elle vient plus tard._ D'ailleurs est-il vrai que l'amour qui se développe lentement devienne plus fort? Je ne le crois pas, et je partage le sentiment exprimé dans cette pensée de La Bruyère: «L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.» Le même auteur dit encore: «L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour être une passion violente.»

Rien ne se rallume si vite que l'amour.

C'est ce qu'a dit Sénèque: _Nihil facilius quam amor recrudescit_ (Epist. 69). Le comte de Bussy-Rabutin écrivait à Mme de Sévigné, à propos des recrudescences si promptes de l'amour, un mot charmant qu'elle louait en lui répondant ainsi: «Ce que vous dites que _l'amour est un recommenceur_ est tellement joli et tellement vrai, que je suis étonnée que, l'ayant pensé mille fois, je n'aie pas eu l'esprit de le dire.» (Lettre du 4 juillet 1656.)

Nous avons encore ce vieux proverbe rimé, qui exprime la même idée:

Vieilles amours et vieux tisons S'allument en toutes saisons.

En amour un blessé guérit l'autre.

L'amour compense le mal qu'il fait en blessant deux cœurs: il met dans la plaie de l'un le baume de celle de l'autre. Pourquoi donc les amants se plaignent-ils tant de ses rigueurs? Ne feraient-ils pas mieux de s'entendre pour les adoucir, en usant du remède qu'il leur a donné? C'est ce que pense l'auteur du roman de _Flamenca_. Ce troubadour, après quelques remarques sur les effets de l'amour, conclut que ce qu'il y a de meilleur pour les cœurs en peine, c'est leur mutuelle assistance; car, dit-il, l'_Us nafratz pot guerir l'autre._ «Un blessé peut guérir l'autre.»

L'amour est comme la lance d'Achille, qui blesse et guérit.

Comparaison proverbiale qui exprime la même idée que ce vers de P. Syrus:

_Amoris vulnus sanat idem qui facit._

«En amour, qui fait la blessure la guérit.»

Les mythologues et les poëtes racontent que Télèphe, ayant été blessé par Achille, ne put être guéri de sa plaie que par un emplâtre composé de la rouille du fer dont il avait été blessé.

_Mysus et Æmonia juvenis qua cuspide vulnus Senserat, hac ipsa cuspide sensit opem._

(Prospert., lib. II, eleg. I.)

«Le jeune roi de Mysie trouva la guérison de sa blessure dans la lance même d'Achille, dont il avait été blessé.»

_Vulnus in Herculeo quæ quondam fecerat hoste, Vulneris auxilium Pelias hasta tulit._

(Ovide, _Remed. amor._, I, 47.)

«La lance d'Achille cicatrisa la blessure qu'elle-même avait faite au fils d'Hercule.»

De là cette comparaison de l'amour avec la lance d'Achille, comparaison heureuse que Bernard de Ventadour a, le premier, employée dans une pièce de vers où il parle d'un baiser qu'il a reçu de la belle Agnès de Montluçon, femme du vicomte Èble. Ce troubadour s'écrie qu'un si doux baiser va le faire mourir, si un autre de la même bouche ne vient lui rendre la vie, et il le compare à la lance d'Achille qui faisait une blessure dont il n'était pas possible de guérir, si l'on n'en était blessé une seconde fois.

Com de Peleus la lansa Que de su colp non podi' hom guerir Se autra vez non s'en fesez ferir.

Ce traitement homéopathique de l'amour a été indiqué par ces paroles d'une chanson des Grecs modernes: «Tu m'as donné un baiser, et j'en suis devenu malade; donne m'en un autre pour que je guérisse, et un autre encore pour que je ne retombe pas malade à mourir.»

La petite oie de l'amour.

On appelle _petite oie_ au propre un ragoût formé du cou, des ailerons, des pattes, du foie, du gésier, qu'on a retranchés d'une oie qu'on fait rôtir.

Cette expression s'employait autrefois au figuré, comme on le voit dans les _Précieuses ridicules_ (sc. X), pour désigner les rubans, les plumes et les différentes garnitures qui ornaient l'habit, le chapeau, le nœud de l'épée, les gants, les bas et les souliers.--Elle désignait aussi par extension, les menus plaisirs de l'amour ou de la galanterie, tels que les serrements de mains, les baisers et autres caresses mignonnes qui cependant laissent encore quelque chose de plus à désirer, car la _petite oie n'est que la petite joie_.

L'amour est un grand maître.

Molière a employé et expliqué ce proverbe dans les vers suivants de l'_École des femmes_ (act. III, sc. IV).

Il le faut avouer, _l'amour est un grand maître_; Ce qu'on ne fut jamais, il nous enseigne à l'être; Et souvent de nos mœurs l'absolu changement Devient par ses leçons l'ouvrage d'un moment. De la nature en nous il force les obstacles, Et ses effets soudains ont de l'air des miracles. D'un avare à l'instant il fait un libéral, Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal; Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, Et donne de l'esprit à la plus innocente.

On dit aussi que _l'amour est inventif_, dans le même sens que le proverbe, qui doit s'entendre non-seulement des tours subtils et des expédients rusés qu'il suggère, mais aussi de quelques arts dont les poëtes ont attribué la découverte ou le perfectionnement à ses inspirations.

Le proverbe _l'amour est un grand maître_ a été formulé par saint Augustin. Mais ce n'est pas à l'amour profane que ce père de l'Église l'a appliqué; c'est à l'amour divin, principe et source de toutes les lumières et de toutes les vertus. Cet amour, dit-il, est _un grand maître_ dont les leçons comprennent toutes les parties de la philosophie.

_AMOR MAGNUS DOCTOR EST, atque omnes philosophiæ partes implet._

L'amour fait porter selle et bride aux plus grands clercs.

Ce proverbe a dû son origine au fabliau d'_Aristote_, où il se trouve formulé à peu près dans les mêmes termes.

Que tout le meillor clerc du mont Fait comme roncins enseler, Et puis à quatre piez aller, A chatonant par-dessus l'erbe A vous die example et proverbe.

Voici le canevas de ce fabliau, que j'ai retracé de mémoire en le modernisant, parce que je n'avais pas le texte sous les yeux pour en donner une traduction littérale.