Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage

Part 14

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On trouve dans une chanson des Grecs modernes: «L'amour se prend par les yeux, il descend sur les lèvres, des lèvres il se glisse dans le cœur, et y prend racine.»

Le cœur ne vieillit pas.

Pour signifier que le cœur, chez les personnes âgées, n'éprouve pas toujours le refroidissement que la vieillesse communique aux autres organes, qu'il conserve une certaine chaleur de sentiment, qu'il est quelquefois sujet à s'enflammer d'amour et qu'il ne doit pas être considéré comme une propriété assurée contre l'incendie.

Nous avons encore le proverbe _le cœur n'a point de rides_, c'est-à-dire qu'on est toujours jeune pour aimer.

On connaît cet autre proverbe: _Le bois sec brûle mieux que le bois vert_, vulgairement employé pour faire entendre qu'une personne âgée est quelquefois plus portée à l'amour qu'une jeune, et qu'elle éprouve cette passion avec plus d'ardeur.

Voici un sixain assez plaisant qu'il faut joindre aux _errata_ dont un tel proverbe paraît susceptible:

Un vieillard faisait les yeux doux A Lise, jeune et belle femme, Et lui redisait à tous coups Que _bois sec mieux que vert s'enflamme_ «Non pas, lui répondit la dame, Lorsque le bois vert est dessous.»

L'âme d'un amant vit dans un corps étranger.

Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la _Vie de Marc-Antoine_, signifie qu'un amant est tout entier à sa passion et ne s'appartient pas à lui-même. Suivant un autre adage, «l'âme d'un amant vit plus dans ce qu'elle aime que dans ce qu'elle anime, _anima plus vivit ubi amat quam ubi animat_,» parce que, disent les philosophes, elle est par nécessité là où elle anime, tandis qu'elle est par choix et par inclination là où elle aime.

L'amant se transforme en l'objet aimé.

Quand on est véritablement amoureux, on prend l'esprit de la personne qu'on aime, on pense d'après elle, on sent par son cœur, on voit par ses yeux, on renonce, pour ainsi dire, à ce qu'on est soi-même pour devenir ce qu'elle est et ne faire plus qu'un avec elle. Tel est le sens de cette maxime proverbiale dont Mme de Motteville a fait l'application à la reine épouse de Louis XIV, dans le passage suivant de ses _Mémoires_: «Si elle était chagrine, c'est parce que, selon ce que disent les philosophes, _l'amant se transforme en l'objet aimé_, et que, voyant le roi triste, il était impossible qu'elle fût gaie.»

M. Michelet a exhumé des œuvres de Morin, auteur peu connu qu'il appelle «un homme du moyen âge égaré dans le dix-septième siècle», le vers charmant que voici:

Tu sais bien que l'amour change en lui ce qu'il aime.

Ce vers, que M. Michelet loue avec raison, n'est qu'une variante du proverbe suivant, beaucoup plus ancien.

L'amant écoute du cœur les prières de sa belle.

Ce proverbe, plein de délicatesse dans la pensée et dans l'expression, s'emploie pour signifier qu'un amant a une sorte d'intuition qui lui fait sentir, deviner les désirs de sa maîtresse et qu'il ne pense qu'à les prévenir. Il est traduit de ce texte roman:

_L'amoros au de cor los precs de sa domna._

Racine a dit heureusement dans son _Andromaque_, par une expression dans le genre de celle du proverbe, qui lui était probablement inconnu:

Tu lui _parles du cœur_, tu la cherches des yeux.

(Acte IV, sc. V.)

_Écouter du cœur_ offre la même beauté poétique que _parler du cœur_.

La bourse d'un amant est liée avec des feuilles de poireau.

C'est-à-dire qu'elle n'est pas liée, parce que les feuilles de poireau, qui se rompent aussitôt qu'on veut les nouer, ne peuvent servir de lien.--Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, et qui est cité dans les _Symposiaques_ de Plutarque (liv. Ier, quest. 5), s'emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité, dont on pourrait citer des milliers d'exemples remarquables, ne s'est jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à J. Delille les vers suivants de son poëme de l'_Imagination_, chant IV:

Que j'aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse, Plein d'amour pour les lieux où jouit sa tendresse, De ses doigts que paraient des anneaux précieux Détache un diamant, le jette et dit: «Je veux Qu'un autre aime après moi cet asile que j'aime, Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même.» Cœur noble et délicat! dis-moi quel diamant Égale un trait si pur et vaut ton sentiment?

C'est ainsi, dit-on, que le duc de Buckingham témoigna l'ivresse de son bonheur à l'endroit où la reine de France, Anne d'Autriche, venait de lui avouer qu'elle l'aimait. Ce trait fut reproduit, dans la suite, par milord Albemarle, le même qui, voyant un soir Mlle Gaucher, sa maîtresse, occupée à regarder fixement une étoile, s'écria: «Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais vous la donner.»

Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s'est exprimé avec tant d'esprit et de délicatesse, se trouve sous une forme non moins naïve qu'originale dans ces vers d'une ballade qui est insérée parmi les ballades de Villon, mais qui n'est pas de Villon:

Or elle a tort, car haine ne rancune Onc n'eut de moi; tant lui fus gracieux Que s'elle eust dit: Baille-moi de la lune, J'eusse entrepris de monter jusqu'aux cieux.

Un barde gallois nommé Moke, qui florissait au treizième siècle, dit dans une pièce de vers où il loue l'excessive libéralité de je ne sais plus quel prince: «Si je souhaitais que mon prince me fît cadeau de la lune, il me la donnerait certainement.»

J'ignore si la phrase de Moke a été l'origine ou l'application de cette locution proverbiale par laquelle on caractérise un homme galant et magnifique qui ne refuse rien aux désirs de la femme qu'il adore: _Il décrocherait la lune pour elle._

Gœthe fait dire à Méphistophélès parlant de Faust: «Un pareil fou amoureux vous tirerait en feu d'artifice le soleil, la lune et les étoiles, pour peu que cela pût divertir sa belle.»

Un proverbe roman dit: «_Pauc ama qui non fai messis._ Peu aime qui ne fait dépenses.»

Querelles d'amants, renouvellement d'amour.

Traduction d'un proverbe des anciens encadré dans ce joli vers de l'_Andrienne_ de Térence (act. III, sc. VI):

_Amantium iræ, amoris integratio est._

Ovide a dit, dans son premier livre des _Amours_, que si les amants n'avaient point de démêlés ils cesseraient bientôt de s'aimer:

_Non bene, si tollas prælia, durat amor._

(Eleg. IV.)

On connaît le mot de Marivaux: «En amour querelle vaut mieux qu'éloge.»

Ainsi la colère est comme le sel de l'amour, elle le conserve. Ce n'est pas tout, à l'effet conservateur qu'elle produit sur lui elle en joint un autre non moins précieux: c'est le nouveau charme qu'elle lui communique par la douceur des raccommodements dont elle est suivie. D'après un proverbe latin traduit du grec, «l'amour après la colère est plus agréable, _amor fit ex ira jucundior_.» Ce que Plutarque a expliqué de cette manière: «De même que le soleil est plus ardent au sortir des nuages, ainsi l'amour sorti de la colère et du soupçon, lorsque la paix est faite et que les esprits sont apaisés, est plus agréable et plus vif.»

Il ne faut donc pas s'étonner que tant de femmes se plaisent à exciter la colère de leurs maris ou de leurs amants, puisqu'elles ont un double intérêt à le faire. La chose d'ailleurs leur est conseillée par un antique adage qui dit de pousser à la colère la personne qui aime, si l'on tient à son amour.

_Cogas amantem irasci, amari si velis._

(P. Syrus.)

Voilà le secret de la plupart des dépits amoureux chez les dames. Ils ne sont pas toujours de purs caprices, comme les sots le prétendent, mais le plus souvent des moyens calculés pour enflammer la passion qu'elles inspirent. Ils sont aussi des témoignages de celle qu'elles éprouvent, et, sous ce rapport, les hommes devraient leur en savoir gré.

Les amants qui se disputent s'adorent.

L'explication de ce proverbe se présente d'elle-même après ce qui a été dit dans l'article précédent, et elle n'a pas besoin d'être donnée de nouveau. Mais il n'est pas inutile d'ajouter que ceux et celles qui prétendent faire de la dispute un aiguillon d'amour doivent avoir soin de ne pas la prolonger, car elle produirait un effet contraire. C'est une recommandation d'Ovide dans ses _Amours_:

_Sed nunquam dederis spatiosum tempus in iram. Sæpe simultates ira morata facit._

(Lib. I, eleg. VIII.)

«Ne vous abandonnez pas trop longtemps à la colère; une colère prolongée a souvent engendré la haine.»

Le mouvement des yeux est le langage des amants.

Et nul autre ne saurait mieux leur convenir. Il leur offre l'avantage de converser au gré de leur cœur, au milieu d'un monde indiscret, sans en être entendus: il les dispense, en outre, des lenteurs obligées de la parole, qui ne pourrait exprimer que successivement les pensées qu'ils sont pressés de se communiquer, et il leur permet de les exposer d'une manière presque simultanée en un tableau vivant: par quels discours rendrait-on aussi bien ce qu'on sent, quand on aime? «On voudrait, dit Pascal, avoir cent langues pour le faire connaître; car, comme l'on ne peut pas se servir de la parole, l'on est obligé de se réduire à l'éloquence d'action... Un amour ferme et solide commence toujours par l'éloquence d'action. Les yeux y ont la meilleure part.» (_Discours sur les passions de l'amour_).

C'est tous les jours la fête du regard pour les amants.

On nommait autrefois «fête du regard» (_festum reguardi_), une entrevue publique qu'avaient un fiancé et une fiancée, en présence de leurs parents et amis, ordinairement le dimanche qui précédait la bénédiction nuptiale. Carpentier en a parlé dans son _Glossaire_, et a cité, en preuve du fait, des lettres de rémission de 1374, où se trouve cette phrase: «Comme le jour de Nostre-Dame le suppliant feut alez voir la _feste du regard_ qui se faisoit en l'hostel du prevost des marchands (de Paris) d'une sienne fille, etc.» C'est sans doute de cette fête, nommée aussi le _beau dimanche_, qu'est venu le proverbe employé pour signifier que deux amants ont toujours les yeux fixés l'un sur l'autre, avec un plaisir dont rien ne saurait les distraire.

«Oh! que ne puis-je, s'écrie Pétrarque, considérer, un jour entier du moins, ces yeux dont l'amour dirige les mouvements! Dans cette contemplation divine, je voudrais oublier autrui et moi-même; je voudrais suspendre jusqu'au battement de ma paupière.»

Cette exclamation passionnée rappelle un vers charmant du poëme grec _Héro et Léandre_: «J'ai fatigué mes yeux à la regarder; je n'ai pu me rassasier de la voir.»

Saadi, dans son style oriental, fait dire à un amant ravi en extase tandis qu'il contemple sa maîtresse: «Je verrais une flèche partir devant moi et venir chercher mes yeux, que je ne pourrais les détourner d'elle.»

Qu'on me pardonne de joindre à ces citations les vers suivants que j'ai mis dans la bouche d'un amant parlant à sa belle absente:

O de l'amour force et mystère! O sentiment impérieux! Je donnerais ma vie entière Pour ton aspect délicieux. A tout autre intérêt mon âme est étrangère; Eh! que m'importe, hélas! le jour qui vient des cieux Sans toi, le plus beau jour attriste ma paupière, Et je ne veux d'autre lumière Que celle qui part de tes yeux.

Les Anglais ont un proverbe qui dit qu'un aigle qui regarde fixement le soleil ne pourrait soutenir le regard d'un amant: «_A lover's eyes will gaze an eagle blind._ Les yeux d'un amant peuvent regarder un aigle de façon à l'aveugler.»

Il est un Dieu pour les amants.

De même que pour les fous, les enfants et les ivrognes, parce que les amants, non moins exposés que ces trois espèces d'individus à une foule d'accidents funestes, y échappent comme eux par un bonheur inespéré qu'on prend pour l'effet d'une protection spéciale du ciel. C'est de l'antiquité païenne qu'est venue cette idée proverbiale de l'intervention d'un dieu qui les préserve des dangers dont ils sont menacés. Elle se trouve exprimée dans la vingt-neuvième élégie du second livre de Properce. Ce poëte suppose qu'un amant est à l'abri du péril sous la garde des immortels, que la douleur d'être abandonné de l'objet de son amour peut seule lui donner la mort, et même que si la douce présence de sa maîtresse venait le rappeler à la vie, fût-il déjà descendu dans la barque infernale, l'immuable Destin ne l'empêcherait pas de revoir la lumière.

Les grands, les vignes, les amants, Trompent souvent dans leurs serments.

Ces deux vers, que Régnier a placés dans ses _Stances contre un amoureux transy_, était un proverbe de son temps. Ce proverbe est trop clair pour qu'il soit besoin d'en expliquer le sens. Je remarquerai seulement que le mot _serments_ appliqué aux rejetons du cep de vigne se disait autrefois pour _sarments_. En voici deux exemples curieux: «L'année que Charles VIII renvoya Marguerite d'Autriche pour épouser Anne de Bretagne fut si pluvieuse, que les raisins ne purent venir en maturité, de sorte que les vins furent extrêmement verts et incommodes à l'estomac, d'où il vint quantité de coliques. «Il ne faut s'étonner, dit Marguerite, si les vins sont verts et malfaisants cette année, puisque les _serments_ n'ont rien valu.» (_Mém. hist. sur Charles VIII._)

«Par le vray Dieu, dict Pantagruel des procureurs, puisqu'ils guaignent tant aux grappes, le serment leur peut beaucoup valoir.» (Rabelais, liv. V, ch. XVIII.)

Les belles ne sont pas pour les beaux.

Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les mères et les maris les redoutent et les surveillent; les femmes tendres croient qu'ils s'aiment trop; les fières ne leur trouvent pas assez de soumission; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux pour leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui payent, ils ne donnent rien à celles qui se font payer. D'ailleurs ils n'ont point ces craintes obligeantes d'être quittés qui flattent tant la vanité féminine; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils reçoivent les faveurs comme des tributs mérités.

_Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam._

(Ovide, _Fast._ I, 419.)

Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions.

La raison de cette observation proverbiale est très-bien développée dans ce passage de l'_Essai sur le Goût_, par Montesquieu: «Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grâce naturelle qu'on n'a pu définir et qu'on a été forcé d'appeler le _je ne sais quoi_; il me semble que c'est un effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu'une personne nous plaît plus qu'elle ne nous a paru d'abord devoir nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu'elle a su vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très-souvent des grâces, et qu'il est rare que les belles en aient: car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient à nous paraître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle nous surprend en mal; mais l'impression du bien est ancienne, et celle du mal est nouvelle. Aussi _les belles personnes font-elles rarement les grandes passions_, presque toujours réservées à celles qui ont des grâces, c'est-à-dire des agréments que nous n'attendions pas et que nous n'avions pas sujet d'attendre.»

Ajoutons cette réflexion de La Bruyère: «Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument, car il faut que ce soit par une étrange faiblesse de son amant ou par de plus secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beauté.»

L'amour vient sans qu'on y pense.

L'amour est de tous les sentiments le plus spontané, le plus indépendant de la réflexion et de la volonté. Il se glisse si subtilement dans le cœur et l'envahit si vite que l'on s'aperçoit qu'on aime avant d'avoir délibéré si l'on doit aimer. Qu'est-ce donc qui produit cet envahissement aussi imprévu que soudain?--Ceux mêmes qui l'ont éprouvé l'ignorent, ayant été toujours trop préoccupés d'en sentir l'effet pour qu'ils aient songé à en étudier la cause.

Mais si l'on ne sait pas comment l'amour vient, on sait beaucoup mieux comment il s'en va. Il n'y a plus rien de mystérieux dans la cause ou plutôt dans les causes de son départ. Elles se montrent telles qu'elles sont, malgré les soins qu'on prend de les dissimuler. Seulement il n'est pas aussi facile de les énumérer que de les reconnaître. Elles échappent au calcul et à l'analyse par leur multiplicité.

Amour et mort Rien n'est plus fort.

Rien ne résiste à l'amour ni à la mort.

Il n'est d'homme ici-bas Qui soit exempt d'amour non plus que de trépas.

(Régnier.)

C'est la belle pensée du _Cantique des cantiques_, où l'époux dit à la Sulamite: «Placez-moi comme un sceau sur votre cœur, parce que _l'amour est fort comme la mort_. _Pone me ut signaculum super cor tuum, quia fortis est ut mors dilectio_ (VIII, 6).»

L'amour fait perdre le repos et le repas.

Ce proverbe est le 23e article du _Code d'amour_ déjà cité, page 196. Voici cet article: _Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat._ Celui que la pensée d'amour tourmente dort moins et mange moins.»

Le souci ronge ceux qui aiment, comme l'observe Ovide dans ce joli vers de son héroïde de Pénélope à Ulysse:

_Res est solliciti plena timoris amor._

«L'amour est toujours plein d'un inquiet effroi.»

«On ne vit point sans douleur dans l'amour. _Sine dolore non vivitur in amore._» Paroles de l'_Imitation de Jésus-Christ_ (III, 5, 7), qu'on a détournées de l'amour de Dieu à l'amour profane.

Les Italiens ont ce proverbe: «_Chi ha l'amor nel petto ha sprone nei franchi._ Qui a l'amour au cœur a l'éperon aux flancs.»

Mlle de Lespinasse disait: «Il n'y a point d'esclaves plus tourmentés que ceux de l'amour.»

«Amour et repos peuvent-ils habiter un même cœur? La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui qu'elle n'a plus que ce terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.» (_Le Barbier de Séville_, act. II, sc. II.).

L'amour le plus parfait est le plus malheureux.

Il faut nécessairement qu'il en soit ainsi, puisque l'amour tire sa perfection des contrariétés, des privations et des sacrifices qui lui servent d'épreuves. Presque tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité de ce proverbe. On n'y voit que des amants poursuivis par une fatale destinée et dont la constance s'affermit sous les coups du malheur, et l'on peut dire que les plus vives inquiétudes font le meilleur sublimé de l'amour.

Le recueil de Philippe Garnier, imprimé à Francfort en 1612, donne cette variante: _Les plus parfaites amours sont celles qui réussissent le moins._

En amour les apprentis en savent autant que les maîtres.

Ils n'ont pas besoin pour cela de plus de leçons que les animaux. La nature y a si bien disposé les moins expérimentés et leur a marqué le but et la voie d'une manière si précise qu'ils n'ont pas à craindre de se fourvoyer, et leurs coups d'essai sont toujours des coups de maître.

Une conclusion à tirer de ce proverbe, c'est qu'il n'y a pas proprement d'art d'aimer. Mais il y a un art de plaire et de se faire aimer, et, dans ce cas, les leçons ne sont pas inutiles comme dans l'autre.

L'amour naît à la première vue.

Les Latins disaient, d'après les Grecs: «_Ex aspectu nascitur amor._ L'amour naît du regard.» Ces peuples, qui plus que nous avaient une foi aveugle à l'influence mystérieuse des émanations, ne doutaient pas que les personnes même les plus indifférentes ne fussent susceptibles de recevoir par les yeux des impressions capables de déterminer subitement la passion la plus vive. On ne saurait bien expliquer comment un regard peut produire des effets moraux si rapides, si imprévus, si irrésistibles; mais il semble qu'il y ait au fond du cœur je ne sais quelle idée innée de l'objet qu'on doit aimer, et que le premier coup d'œil qu'on lui donne soit comme un rayon de lumière qui le fait reconnaître, et comme un courant magnétique qui entraîne vers lui par d'indéfinissables affinités.

Virgile a peint d'une manière admirable cette commotion électrique qui enlève une personne à elle-même, et la livre corps et âme à l'objet offert à ses yeux fascinés:

_Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error._

(Éclog. VIII.)

Et Virgile a été imité par Racine d'une manière non moins admirable dans ces vers de la tragédie de _Phèdre_:

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue, Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.

(Acte I, sc. V.)

C'est ce qu'on appelle le _coup de foudre en amour_, dont l'article suivant donnera l'explication.

Le coup de foudre en amour.

Le coup soudain dont on se sent frappé à la première vue d'une personne, ou bien le sentiment passionné qui s'empare à la fois de deux personnes par l'effet d'un regard où se révèle spontanément la mutuelle ardeur de leur cœur.

Les romanciers du dix-septième siècle ont souvent employé cette expression pour caractériser le rapide mouvement de sympathie qui subjugue les héros et les héroïnes de leurs romans, et qui décide de la destinée des uns et des autres.

Le verbe _foudroyer_ est fort usité aujourd'hui dans la même acception.

L'amour est une fièvre au rebours.

La fièvre et l'amour sont deux maladies qui produisent les mêmes effets en sens inverse. La fièvre a d'abord des accès frileux que suivent des accès brûlants; l'amour, au contraire, commence par être tout de feu et finit par être tout de glace.

Il faut être fou en amour.

Les belles jugent l'amour incompatible avec la raison; elles ne se croient véritablement aimées que de ceux qui font des folies pour leur plaire. Les folies sont, à leur gré, les preuves les plus incontestables de la passion qu'elles inspirent, et il n'est pas besoin de dire que ce ne sont pas les plus courtes qu'elles trouvent les meilleures.

Louange engendre amour.

Proverbe littéralement traduit du roman, _lauzor engenr' amor_, dont le troubadour Amanieu des Escas s'est servi, et dont Colardeau a donné une variante dans ce joli vers:

On flatte l'amour-propre, on fait naître l'amour.

J'ai entendu employer dans le Midi, pour exprimer la même idée, cette comparaison proverbiale: _Les femmes se laissent prendre à la louange comme les alouettes au miroir._

«Il ne s'agit peut-être, pour s'emparer de ces êtres si subtils, si souples et si pénétrants, que de savoir manier la louange et chatouiller l'amour-propre. La flatterie est le joug qui courbe si bas ces têtes ardentes et légères. Malheur à l'homme qui veut porter la franchise dans l'amour!» (G. Sand, _Indiana_, ch. VII.)

Je ne sais qui a dit que les femmes aiment moins les hommes pour le mérite qu'ils ont que pour le mérite qu'ils trouvent en elles.

L'amour est la seule maladie dont on n'aime pas à guérir.

Parce que, dit la reine de Navarre, cette maladie donne tel contentement, que la guérison est la mort. (_Heptamér._, nouvelle XXIV.)

Ce proverbe se retrouve dans ces vers de Properce:

_Omnes humanos sanat medicina dolores, Solus amor morbi non amat artificem._

(II, Eleg. I.)

«La médecine guérit toutes les douleurs humaines; l'amour seul ne veut pas de guérisseur.»

Le cœur de l'homme étant fait pour sentir, et ne trouvant sa véritable vie que dans l'exercice de la sensibilité, doit nécessairement préférer une agitation, même douloureuse, à un repos apathique, surtout quand cette agitation est produite en lui par l'amour, c'est-à-dire par la passion la plus conforme à sa nature. Il n'y a donc rien d'étonnant qu'il veuille rester attaché aux tourments que cette passion lui cause, et qu'il les regrette dès qu'il en est affranchi. On connaît le mot de cette femme dont l'âme était tombée de la fièvre des émotions dans le marasme des langueurs: «Oh! le bon temps où j'étais malheureuse!» Ce mot si vrai est celui de tout amant qui est dans la même situation. La tranquillité retrouvée lui est importune; il soupire après les peines dont elle le prive; il regarde ces peines comme ses plus doux plaisirs.