Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage

Part 13

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Ce proverbe est du moyen âge, où le culte de l'amour pouvait faire des martyrs. Il trouve rarement son application dans notre siècle d'égoïsme. On dit, au contraire, aujourd'hui: _Mort d'amour et d'une fluxion de poitrine._

Le troubadour Pons de Breuil avait écrit, à ce que nous apprend Nostradamus, un roman jadis très-goûté, dont le titre était: «_Las amors enrabyadas de Andrieu de Fransa._ Les amours enragées d'André de France.» Il se pourrait que le proverbe fût venu d'une allusion au héros de ce roman, mort d'amour pour une reine du pays, et fréquemment cité comme le parfait modèle des amants.

Le _Romancero_ espagnol nous offre l'histoire de l'amoureux don Bernaldino, qui disait: «Ma gloire est à bien aimer,» et qui se tua de désespoir parce que le père de son amie Léonor avait emmené cette belle en pays lointain. Ses vassaux, désolés de sa mort, lui élevèrent un mausolée tout de cristal, où ils gravèrent une épitaphe touchante terminée par ces deux vers:

Aqui está don Bernaldino Que murió por bien amar.

«Ci-gît don Bernaldino, qui mourut pour bien aimer.»

Sahid, fils d'Agba, demandait un jour à un jeune Arabe: «A quelle tribu appartiens-tu?--J'appartiens à celle chez laquelle on meurt d'amour.--Tu es donc de la tribu des Arza?--Oui, j'en suis, et je m'en glorifie.»

Ajoutons que cette tribu, célèbre par son caractère d'amour passionné, a fourni presque tous les noms qui figurent dans un livre ou nécrologe arabe fort curieux, intitulé _Histoire des Arabes morts d'amour_.

Feindre d'aimer est pire que d'être faux monnayeur.

Cette maxime proverbiale est sans doute du temps des Amadis, où le faux amour était _plus décrié que la fausse monnaie_. Je le remarque, afin qu'elle ne paraisse pas trop étrange, aujourd'hui qu'on ne reconnaît plus rien de sérieux ni de vrai dans l'amour, et qu'on en fait un jeu de société qui ne se joue qu'avec de faux jetons, et où tout le monde triche. Autres temps, autres mœurs.

Mieux vaut aimer bergères que princesses.

On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe, qui est né peut-être de la simple réflexion, et l'on a trouvé cette origine dans l'affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands, Philippe d'Aulnai et Gauthier d'Aulnai, son frère, convaincus d'avoir eu, pendant trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite et Blanche, épouses de Louis et de Charles, fils de Philippe le Bel. Les chroniques en vers de Godefroy de Paris (Manuscrits de la Bibliothèque nationale, nº 6,812) nous apprennent que les deux coupables furent mutilés, écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie de Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par les aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée dans la suite au château Gaillard, par ordre de son époux, Louis le Hutin, qui voulut se remarier en montant sur le trône. Blanche passa le reste de sa vie dans une triste captivité.

Aimer à la franche marguerite.

Cette locution, employée pour dire être dans une disposition d'amour pleine de sincérité et de confiance, fait allusion à une superstition amoureuse bien connue dans les campagnes, et que je vais expliquer.

Telle est la disposition du cœur de l'homme que, dans toutes les passions qu'il éprouve, il ne saurait jamais s'affranchir d'une sorte de superstition. On dirait que, ne trouvant dans le monde réel rien qui réponde pleinement aux besoins d'émotion et de sympathie produits par l'exaltation de son être, il cherche à étendre ses rapports dans un monde merveilleux. C'est surtout dans l'amour que se manifeste cette disposition. L'amant est curieux, inquiet, il veut pénétrer l'avenir pour lui arracher le secret de sa destinée. Il rattache ses craintes et ses espérances à toutes les pratiques mystérieuses que son imagination lui fait croire capables de changer la volonté du sort et de la disposer en sa faveur. Il veut trouver dans tous les objets de la nature des assurances contre les craintes dont il est assiégé. Il les interroge sur les sentiments de celle qu'il adore. Les fleurs, qui lui présentent son image, lui paraissent surtout propres à révéler l'oracle de l'amour. Lorsqu'il va rêvant dans la prairie, il cueille une marguerite, il en arrache les pétales l'un après l'autre, en disant tour à tour: «M'aime-t-elle?--pas du tout,--un peu,--beaucoup,--passionnément,» dans la persuasion que ce qu'il tient à savoir lui sera dit par celui de ces mots qui coïncidera avec la chute du dernier pétale. Si ce mot est _pas du tout_, il gémit, il se désespère; si c'est _passionnément_, il s'enivre de joie, il se croit destiné à la suprême félicité, car la marguerite est trop franche pour le tromper.

Les amoureux villageois emploient aussi la plante vulgairement appelée pissenlit pour savoir s'ils sont aimés. Ils soufflent fortement sur les aigrettes duveteuses de cette plante, et s'ils les font toutes envoler d'un seul coup, c'est un signe certain qu'ils ont inspiré un véritable amour.

Les bergers de Sicile, comme on le voit dans la troisième idylle de Théocrite, se servaient d'une feuille de la plante que ce poëte nomme _téléphilon_ (espèce de pavot). Ils la pressaient entre leurs doigts de manière à la faire claquer; car ils regardaient ce claquement comme un heureux présage que leur tendresse ne pouvait manquer d'être payée de retour.

Les jeunes paysans anglais, lorsqu'ils aiment, ont soin de porter dans leurs poches des boutons d'une certaine plante qui sont appelés, en raison d'un tel usage: _bachelor's buttons_ (boutons de jeunes gens), persuadés que la manière dont ces boutons s'ouvrent et se flétrissent doit leur faire connaître s'ils réussiront ou non auprès de l'objet de leur passion: Shakespeare a rappelé cette coutume dans les _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ (act. III, sc. II).

S'aimer comme deux tourterelles.

Les naturalistes et les poëtes du moyen âge ont fait de ces oiseaux le symbole de la tendresse et de la fidélité conjugales. Ils nous apprennent que le mâle ne s'attache qu'à une seule femelle, et la femelle qu'à un seul mâle; qu'ils vivent dans la plus étroite union, et que si l'un d'eux vient à mourir, le survivant renonce à s'apparier avec un autre.

On lit à ce sujet dans le _Bestiaire divin_ composé par le clerc ou trouvère Guillaume: «O vous, hommes et femmes, que l'Église a unis par les liens éternels du mariage, vous qui avez juré d'être fidèles, et qui tenez si mal vos serments, instruisez-vous par l'exemple de la tourterelle. Dans les bois épais qu'elle habite, elle aime sans partage et veut être aimée de même. Lorsqu'elle perd sa compagne, il n'est point de saison, point de moment où elle ne gémisse. Elle ne se pose ni sur le gazon, ni sous la feuillée; mais elle attend toujours celle qu'elle a perdue, et ne forme jamais de nouveaux liens. Elle n'oublie point son premier ami, et, s'il meurt, le reste de la terre lui est indifférent.

«O vous qui vivez dans le tourbillon du monde, apprenez de cet oiseau l'inviolable fidélité des regrets, et ne faites point comme ces maris qui, en revenant de l'enterrement de leurs femmes, s'occupent, dès le soir même, de la remplacer.» (Ch. XXXI.)

L'abbé Salgues dit: «La tourterelle est si douce qu'on regrette de lui enlever la réputation qu'on lui a faite d'être un modèle de fidélité; mais la douceur est souvent compagne de la faiblesse, et je suis forcé d'avouer que j'ai vu des tourterelles oublier les lois de la constance pour coqueter avec des amants. Peut-être était-ce la contagion du mauvais exemple, car ces tourterelles étaient domestiques et vivaient parmi nous. Cependant Le Roy (naturaliste) assure qu'il en a vu de sauvages faire deux heureux de suite, sans quitter la même branche.»

S'aimer comme Robin et Marion.

S'aimer d'un amour tendre et fidèle. Il y a une espèce de pastorale du douzième siècle, le _Jeu du Berger et de la Bergère_, par Adam de la Halle, où Robin et Marion sont représentés comme les parfaits modèles des amants. Le chevalier Aubert, épris de Marion, l'accoste en lui demandant pourquoi elle répète si souvent et avec tant de plaisir le nom de Robin. Elle répond: «C'est que j'aime Robin, et que Robin m'aime.» Il lui déclare qu'il l'aime aussi, qu'elle serait plus heureuse avec lui, et il cherche à la séduire par les plus belles promesses. Voyant enfin qu'il ne peut y réussir, il veut l'enlever. Mais elle résiste, et il est forcé de la laisser aller vers son cher Robin, avec qui l'auteur nous la montre échangeant les plus doux témoignages d'une tendresse mutuelle.

Cette pièce que les jongleurs jouaient et chantaient dans les festins publics, entre les mets ou après les mets, a sans doute donné lieu à l'expression proverbiale: _s'aimer comme Robin et Marion_, ainsi qu'à cette autre expression analogue: _être ensemble comme Robin et Marion_, c'est-à-dire en parfaite intelligence.

On dit aussi de deux amants inséparables: _L'un ne va pas sans l'autre, non plus que Robin sans Marion._

On ne peut aimer et être sage tout ensemble.

C'est un apophthegme que Plutarque, dans la _Vie d'Agésilas_, attribue à ce grand capitaine. Il s'explique par le proverbe: «_Omnis amans amens_, tout amant est fou.» Les Latins disaient encore qu'aimer et être sage à la fois était à peine possible à un dieu.

_Amare et sapere vix deo conceditur._

(P. Syrus.)

Il y a bien des dames, disons-le à leur gloire, qui cherchent tous les jours à démentir ce proverbe; plus elles font l'amour, plus elles s'efforcent de passer pour sages: _e sempre bene_.

Aimer n'est pas sans amer.

Ou plus simplement _aimer est amer_. Ce jeu de mots était un vrai calembour dans l'ancien temps, où l'on disait _amer_ pour _aimer_. Le sens est suffisamment expliqué par cette apostrophe à l'amour, tirée des _Stances sur le déplaisir d'un départ_, partie IV, liv. XI du roman d'_Astrée_.

Que nos sages Gaulois savoient bien ta coustume, Lorsque pour dire _aimer_, ils prononçoient amer! Amers sont bien tes fruits, et pleines d'amertume Sont toutes les douceurs qu'on a pour bien aimer.

Qui ne sait pas céler ne sait pas aimer.

Le mystère est nécessaire à l'amour, et il ajoute beaucoup à la vivacité de cette passion, dont il est la preuve. Ce proverbe est traduit du texte latin, _qui non celat amare non potest_, qui forme le second des trente et un articles du _Code d'amour_, qu'on trouve dans l'ouvrage intitulé _Livre de l'art d'aimer et de la réprobation de l'amour_, par maître André, chapelain de la cour royale de France, vers 1176.

«L'amour aime de sa nature tellement le secret et le mystère, qu'on peut dire que tout ce qui n'est ni secret ni mystérieux n'est point amour.» (Mlle de Scudéri.)

Le comte de Bussy-Rabutin, qui regardait aussi le mystère comme un assaisonnement nécessaire de l'amour, a dit dans une de ses maximes:

Aimez, mais d'un amour couvert, Qui ne soit jamais sans mystère. Ce n'est pas l'amour qui nous perd, Mais la manière de le faire.

Aimer mieux de loin que de près.

Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu'Alcyone adresse à Céyx, dans les _Métamorphoses_ d'Ovide (liv. XI, fab. XI):

_Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens._

Il est bien vrai qu'on aime mieux certaines personnes lorsqu'on n'est plus auprès d'elles, celles surtout qui sont d'un caractère conciliant, parce que leurs défauts, rendus moins sensibles et presque effacés par l'éloignement, ne contrarient plus la tendre impulsion du cœur, d'où le proverbe russe: _Ensemble, à charge; séparés, supplice_, proverbe qui peut avoir été suggéré par ce joli vers latin:

_Nec possum tecum vivere, nec sine te._

Je ne puis vivre avec toi ni sans toi.

Mais ce n'est pas là ce qu'on entend d'ordinaire quand on dit _aimer mieux de loin que de près_. Cette phrase n'a pas été faite pour exprimer ce que Mme de Sévigné appelle si heureusement _les unions de l'absence_, et elle ne s'emploie guère que pour signifier qu'on ne se soucie point d'avoir un commerce assidu avec une personne.

Qui bien aime tard oublie.

Un sentiment vif et sincère laisse dans le cœur qui l'éprouve un souvenir qui dure longtemps. Ce proverbe usité en langue romane, _qui ben ama tart oblida_, est passé dans plusieurs autres langues, et ce qui est assez curieux, il a été employé en vieux français par Chaucer, poëte anglais du quinzième siècle, dans son poëme intitulé: _The Assemble of foule_ (st. 97),

Hom ki bien aime tart ublie.

Chaucer l'avait peut-être tiré d'un poëme relatif aux aventures de Tristan, où il se trouve sous les mêmes termes.

Il y a beaucoup d'autres proverbes formulés primitivement en langue d'oc et en langue d'oïl qui sont devenus communs aux Italiens, aux Espagnols, aux Anglais, aux Allemands. J'en ai compté plus de quinze cents dont l'invention a été attribuée à ces peuples, qui n'ont fait que les emprunter à notre ancienne littérature. Ce que je dis n'est pas une assertion hasardée, c'est une vérité établie sur des preuves chronologiques qu'on ne saurait contester, et que j'ai données, en grand nombre, dans mes _Études historiques, littéraires et morales sur le langage proverbial_.

Il fait bon voir vaches noires en bois brûlé, quand on aime.

Les amants se plaisent à bercer leur tendre rêverie de félicités imaginaires; «et c'est bien ce qu'on dict en proverbe, qu'il faict bon voir vasches noyres en boys bruslés, quand on jouit de ses amours.» (Rabelais, liv. II, c. XII.)

_Voir vaches noires en bois brûlé_ est une locution qui signifie se forger d'agréables chimères, poursuivre de douces illusions, comme font les vachers lorsque, devant leur feu, ils rêvent au bonheur d'avoir de bonnes vaches noires, réputées meilleures laitières que les autres, et croient les voir apparaître avec leurs mamelles pendantes dans les figures fantastiques que les tisons, en se consumant, offrent à leurs yeux. Les _vaches noires en bois brûlé_ sont les châteaux en Espagne des vachers.

Qui aime vilement s'avilit.

Proverbe traduit du roman _qui ama vilmen si eis vilzis_. Il exprime une opinion qui régnait aux époques chevaleresques et qui interdisait à tout gentilhomme de choisir pour son épouse ou pour sa dame une femme issue de basse condition. Cette mésalliance, réputée honteuse et avilissante, surtout dans le mariage, exposait celui qui l'avait contractée à une pénalité dégradante que les autres nobles lui infligeaient. Saint-Foix cite, à ce sujet, dans ses _Essais historiques sur Paris_, le passage suivant d'un écrit du roi René: «Un gentilhomme qui se rabaissoit par mariage, et qui se marioit à une femme roturière et non noble, devoit subir la punition, qui étoit qu'en plein tournoi tous les autres seigneurs, chevaliers et écuyers, se devoient arrêter sur lui et tant le battre qu'ils lui fissent dire qu'il donnoit cheval et qu'il se rendoit.»

Un cheveu de ce qu'on aime Tire plus que quatre bœufs.

Proverbe pris d'une ancienne chanson et employé pour marquer l'empire que peut exercer une femme sur les volontés de l'homme qui l'adore. Il y a dans l'_Anthologie grecque_ de Planude (VII, 39) une épigramme de Paul le Silentiaire, où un amant dit que sa Doris l'a attaché avec un cheveu de sa blonde tresse, et que ce lien, qu'il se flattait de rompre avec facilité, est devenu une chaîne d'airain contre laquelle tous ses efforts sont impuissants. «O malheureux que je suis! s'écrie-t-il, je ne suis lié que par un cheveu, et ma Doris me mène ainsi comme elle veut!»

Nous disons encore: _On tire plus de choses avec un cheveu de femme qu'avec six chevaux bien vigoureux._ Ce qui signifie que l'entremise d'une belle dans une affaire est un des plus puissants moyens de succès.

Les Persans disent dans un sens analogue: _Celui qui est aimé d'une belle femme est à l'abri des coups du sort._--Rapprochons de cela cet autre proverbe: _Une belle solliciteuse vaut bien une bonne raison_; c'est-à-dire une belle solliciteuse obtient tout ce qu'elle veut. Et comment résister à une femme aimable qui vous implore, qui a des regards ravissants, des souris gracieux, des paroles pleines de charme, des mains blanches qui vous pressent et des baisers qui vous enivrent! il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement que par la réponse que M. de Calonne, ministre, fit à une princesse charmante qui lui recommandait une affaire: «Madame, si la chose est possible, elle est déjà faite, et si elle est impossible, elle se fera.»

Un peu d'absence fait grand bien.

Les personnes qui s'aiment se revoient avec plus de plaisir après une courte séparation. Le sentiment, affaibli par l'habitude d'être ensemble, se retrempe dans l'absence. «L'imagination, dit Montaigne, embrasse plus chauldement et plus continuellement ce qu'elle va querir que ce que nous touchons. Comptez vos amusements journaliers, vous trouverez que vous estes le plus absent de votre ami quand il vous est présent. Son assistance relasche votre attention et donne liberté à votre pensée de s'absenter à toute heure, pour toute occasion.» (_Ess._, III, IX.)

Les deux passages suivants de Saady offrent une explication plus sensible: «Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet, à qui Dieu veuille être propice! Le prophète lui dit: Abuhurra, viens me voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s'accroisse, de trop fréquentes visites l'useraient trop promptement.»

Un plaisant disait: «Depuis le temps qu'on vante la beauté du soleil, je n'ai jamais ouï dire que personne en soit devenu plus amoureux.--C'est, répondit-on, parce qu'on le voit tous les jours, excepté en hiver, où il se cache quelquefois sous les nuages. Mais alors même on en connaît mieux le prix.»

Un amant dit à sa maîtresse dans une épigramme d'Owen:

_Sol fugitur præsens, idemque requiritur absens: Quam similis soli est, Nævia, noster amor!_

«On fuit le soleil présent, on le cherche absent. O Névia, combien notre amour ressemble au soleil!»

Raynouard parle d'un tenson manuscrit où est discutée cette question: «Laquelle est plus aimée, ou la dame présente ou la dame absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette question, ajoute-t-il, fut soumise à la décision de la cour d'amour de Pierrefeu et de Signe, mais l'histoire ne nous apprend pas quelle fut la décision.

Le silence de l'histoire fait supposer celui de la cour d'amour. Les dames siégeant à ce tribunal sentirent sans doute qu'il valait mieux se taire que de prononcer sur une question qu'elles ne pouvaient résoudre sans se placer dans une alternative nuisible à leurs intérêts; car, en décidant pour la présence ou pour les yeux, elles eussent donné à leurs amants une sorte de droit d'avoir toujours les yeux sur elles, ce qui serait devenu incommode ou compromettant sous plusieurs rapports, et, en accordant gain de cause à l'absence ou au cœur, elles se fussent exposées à ne jouir que par passades de leurs adorateurs changés en chevaliers errants: situation incompatible avec les sentiments des femmes, qui sont toujours plus jalouses d'être aimées de près que de loin.

Quoi qu'il en soit, les personnes qui sentent l'amour prêt à les quitter et qui désirent retenir ce volage, ne sauraient mieux faire que de le soumettre, pendant quelque temps, au régime fortifiant de l'absence, car _l'absence est un moyen de se rapprocher_, comme dit un proverbe turc. Une fois séparées par l'espace, elles se toucheront de plus près par le cœur. Il y avait répulsion à proximité, il y aura attraction à distance. Ce sont là deux phénomènes dépendant de plusieurs causes fort naturelles. La plus générale, c'est que les amants dépareillés par la séparation passent d'un état de satiété qui alanguissait leurs désirs à un état de privation qui les excite. L'éloignement produit d'ailleurs dans l'amour le même effet que dans la perspective, où il prête aux objets une apparence plus agréable en les montrant sous des formes arrondies qui font disparaître les aspérités. Ils ne laissent plus voir l'objet aimé que par les côtés séduisants: les défauts cessent d'être aperçus, les qualités se présentent sans ombre, elles s'embellissent au gré de l'imagination et du sentiment, elles se transforment en idéalités poétiques, et le rêve doré des premières amours recommence.

Properce (liv. II, élégie 35) dit que l'absence des amants est un surcroît heureux au feu de l'amour:

_Semper in absentes felicior æstus amantes._

Il ne faut pas croire pourtant que l'absence ait une influence vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et diminue les petites.

On connaît ce distique proverbial qui a survécu à d'autres vers du comte de Bussy-Rabutin, son auteur:

L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent: Il éteint le petit, il allume le grand.

Il paraît avoir été pris de cette pensée de La Rochefoucauld: «L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.»

La Rochefoucauld passe pour avoir tiré sa pensée de la réflexion suivante de saint François de Sales, qu'il s'est appropriée en l'appliquant à l'absence: «Ce sont les grands feux qui s'enflamment au vent, mais les petits s'éteignent si on ne les met à couvert.» (_Introduction à la vie dévote_, part. III, ch. XXXIII.)

La comparaison était connue et probablement populaire avant ces trois auteurs, et les trois manières dont ils l'ont employée ne sont que des variantes de la maxime persane que voici: «Les obstacles abattent les âmes vulgaires, tandis qu'ils exaltent celles des héros, semblables à un vent impétueux qui éteint les flambeaux et allume les incendies.»

L'absence est l'ennemie de l'amour.

«L'absence, dit un écrivain anglais, tue l'amant ou l'amour.»

On sent, d'après les explications données dans l'article précédent, qu'il s'agit ici de l'absence prolongée et non de l'absence passagère, car celle-ci agit sur l'amour à l'inverse de l'autre. La longue absence l'éteint, et la courte absence le rallume. Il en est de l'absence comme de la diète, qui est nuisible ou salutaire au malade selon qu'il y a excès ou mesure dans sa durée.

L'absence est pire que la mort.

L'absence est, dit-on, la mort moins le repos. Elle cause donc plus de souffrances que la mort aux personnes sensibles, qui quelquefois aiment mieux cesser de vivre que de continuer de vivre dans l'éloignement de l'objet de leur affection. Un distique du chevalier Vatan donne, par un sophisme ingénieux, une autre explication de ce lieu commun proverbial, si fréquemment et si longuement développé dans toutes les correspondances épistolaires des amants _condamnés par le sort barbare à gémir_, éloignés l'un de l'autre.

De deux amants la mort ne fait qu'un malheureux, C'est celui qui survit; mais l'absence en fait deux.

Loin des yeux et loin du cœur.

Proverbe pris du vers suivant de Properce, liv. III, élég. 21.

_Quantum oculis animo tam procul ibit amor._

Il s'explique très-bien par cet autre proverbe qu'on trouve dans le troubadour Peyrols: «_Cor oblida qu'elhs no ve._ Cœur oublie ce qu'œil ne voit.»

Un bel esprit, écrivant à un voyageur qui se plaignait d'être loin des beaux yeux de la dame de ses pensées, lui rappelait le proverbe et ajoutait plaisamment: «Ce proverbe s'est toujours accompli à Paris comme un arrêt du destin contre les absents. Hâtez-vous donc d'oublier la maîtresse que vous y avez laissée, car il est bon de prévenir les infidèles.»

Les yeux sont messagers du cœur.

Traduction littérale du proverbe roman: _Los uelhs so messatgier del cor._--Les yeux de deux amants se cherchent et se rencontrent sans cesse. Fidèles conducteurs de ce fluide magnétique qui va remuer au fond des cœurs tout ce qu'il y a de plus intime, ils le versent de l'un à l'autre, et par cette correspondance réciproque les confondent et les absorbent dans le même sentiment. Le troubadour Hugues Brunet de Rhodez a dit sur ce sujet: «L'amour s'élance doucement d'œil en œil, de l'œil dans le cœur, du cœur dans les pensées.»