Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage

Part 11

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Fontenelle avait dit avant Mme Geoffrin: «Empêchez que vos amis ne vous louent avec excès, car le public traite à toute rigueur ceux que leurs partisans servent trop bien.»

Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du passage suivant de Salomon: «_Qui laudat amicum voce alta erit illi loco maledictionis._ (_Proverbes_, XXVII, 14.) Qui loue son ami à haute voix attirera sur lui la malédiction.»

Il faut dire la vérité à ses amis.

Il ne faut pas craindre de déplaire à ses amis en leur disant la vérité, quand elle doit leur être utile; mais il ne faut jamais oublier que, si l'amitié donne le droit de les contredire, elle impose le devoir de ne pas les offenser par la contradiction.

«Nos amis sont en notre garde, dit Bossuet. Il n'y a rien de plus cruel que la complaisance que nous avons pour leurs vices, et nous taire, en ces circonstances, c'est les trahir. Ce n'est pas là le trait d'un ami. C'est l'action d'un barbare que de les laisser tomber dans un précipice faute de lumière, tandis que nous avons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux. Il faut même de la fermeté et de la vigueur dans ces avis charitables. Usez de la liberté que le nom d'amitié vous donne, ne cédez pas, soutenez vos justes sentiments. Parlez à votre ami en ami, jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en lui-même; ne craignez pas de lui faire honte, afin qu'il se sente pressé de se corriger et que, confondu par vos reproches, il se rende enfin digne de louanges.

«Mais, avec cette fermeté et avec cette vigueur, gardez-vous de sortir des bornes de la discrétion; je hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent, qui veulent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de l'utilité, et triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le reprenez-vous ou pourquoi vous en vantez-vous devant tout le monde? C'était une charitable correction et non une insulte outrageuse que vous aviez à lui faire. Parlez en secret, parlez à l'oreille; n'épargnez pas le vice, mais épargnez la pudeur, et que votre discrétion fasse sentir au coupable que c'est un ami qui parle.» (_Sermon pour le mardi de la troisième semaine du carême._)

Voici un beau proverbe arabe qui correspond au nôtre: _La sincérité est le sacrement de l'amitié._

Vieux amis vieux écus.

Dicton né au commencement du quatorzième siècle, sous le règne de Philippe le Bel, surnommé le _faux monnayeur_, parce qu'il avait fait subir aux monnaies une altération telle, que la valeur intrinsèque de chaque écu n'était plus que le tiers de celle qu'il avait eue sous les règnes précédents. Cette altération et l'ordonnance par laquelle il enjoignait aux particuliers de porter à l'atelier monétaire le tiers de leur vaisselle, dont ils recevraient le prix en espèces nouvelles, sous peine de confiscation, irritèrent si fortement les esprits, qu'une révolte générale aurait éclaté si le clergé n'eût pris le soin de la conjurer, en offrant au roi les deux tiers de ses revenus, afin que les monnaies fussent remises au même titre que du temps de saint Louis. Cependant, malgré la promesse royale achetée par la générosité de l'Église de France, le dicton ne cessa pas d'être entièrement vrai pendant un assez grand nombre d'années; mais il ne l'est plus que dans sa première partie, depuis que les gouvernements ont compris l'extrême importance de laisser au numéraire la valeur réelle qu'il doit avoir... Les vieux écus aujourd'hui ne sont pas meilleurs que les neufs. Quant aux vieux amis, ils n'ont pas seulement gardé tout leur prix, ils l'ont augmenté en raison de leur excessive rareté.

On ne saurait avoir trop d'amis.

Les Arabes disent: _Mille amis, c'est peu; un ennemi, c'est beaucoup._ Mais les amis dont il est question dans leur proverbe, comme dans le nôtre, ne sont pas ces êtres d'élite entre lesquels une grande conformité d'inclinations et de mœurs, une intime correspondance de pensées et de sentiments, ont établi la plus parfaite des unions: il s'agit de ceux dont l'amitié moins pure et moins rare n'est pourtant pas à dédaigner, à cause des bons offices qu'elle peut rendre aux personnes qui savent se la concilier. Je crois qu'il faut penser sur ce sujet comme la Bruyère. «C'est assez pour soi d'un fidèle ami, dit-il, c'est même beaucoup de l'avoir rencontré: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.» (Ch. IV, _du Cœur_.)

Les amis de nos amis sont nos amis.

C'est-à-dire qu'ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu'ils ont des droits à nos égards. Pline le Jeune leur accordait davantage, lorsqu'il écrivait: «_Amicus tuus, immo noster, quid enim non commune nobis?_ (_Epist._ VIII, 12.) Votre ami, ou plutôt le nôtre, car que peut-il y avoir qui ne nous soit commun?»

Mme de Sévigné appelait ingénieusement les _amis de ses amis_ «des amis par réverbération».

«_Si les amis de nos amis sont nos amis_, demande Beaumarchais, les ennemis de nos ennemis ne sont-ils pas plus d'à moitié nos amis?»

Un vieux proverbe dit qu'_on ne hait pas l'ennemi de ses ennemis_.

Mieux vaut amis en voie que deniers en courroie.

Des amis qui s'emploient activement pour une personne peuvent lui être d'une plus grande utilité que son argent. Ce proverbe est dans le _Roman de la Rose_.

Adès vaut miex amis en voie Que ne font deniers en corroie.

(T. I, v. 4, 962.)

Le mot courroie, comme on le voit dans le Dictionnaire de Philibert Monet, se disait autrefois de la ceinture de cuir dans laquelle on mettait son argent. J'ai trouvé dans un vieux texte _deniers en conroie_. Ce mot _conroie_ ou plutôt _conroi_ signifiait troupe, foule, et par conséquent la variante _deniers en conroie_, si elle ne provient pas d'une faute de copiste, équivaut _à deniers en quantité_.

Le troubadour Amanieu des Escas a employé cette autre variante:

Per c'om ditz que may val en cocha Amiex que aur.

«C'est pourquoi on dit que mieux vaut dans le besoin amis que or.»

Les Allemands disent: «_Besser ohne Geld als ohne Freund seyn._ Mieux vaut manquer d'argent que d'ami.»

On lit dans Stobée: «Un trésor n'est pas un ami, mais un ami est un trésor.» Maxime à laquelle reviennent ces beaux vers du trouvère auteur du roman de _Garin le Loherain_:

N'est pas richoise ne de vair, ne de gris, Ne de deniers, ne de murs, ne de roncins: Mais est richoise de parents et d'amis: Li cuers d'un homme vaut tout l'or d'un pays!

Il est bon d'avoir des amis partout.

Ce proverbe a donné lieu à l'historiette suivante, rimée par Imbert:

Une dévote, un jour, dans une église Offrait un cierge au bienheureux Michel, Un autre au diable. «Oh! oh! quelle méprise! Mais c'est au diable! Y pensez-vous? ô ciel! --Laissez, dit-elle, il ne m'importe guères; Il faut toujours penser à l'avenir; On ne sait pas ce qu'on peut devenir, Et les amis sont partout nécessaires.»

L'auteur des _Matinées sénonoises_ rapporte qu'un Wisigoth arien, nommé Agilane, disait un jour sérieusement à Grégoire de Tours qu'on peut choisir sans crime telle religion que l'on veut, et que c'était un proverbe de sa nation qu'en passant devant un temple païen et devant une église chrétienne il n'y avait point de mal à faire la révérence devant l'un et devant l'autre. Ce Wisigoth, faisant son offrande à saint Michel, n'aurait sûrement pas oublié l'estafier du bienheureux.

On dit aussi, pour caractériser ces gens qui savent se ménager des intelligences dans le parti des bons et dans le parti des méchants, qu'_ils ont des amis en paradis et en enfer_.

Les gens riches ont beaucoup d'amis.

Salomon l'a dit: _Amici divitum multi_ (_Prov._, XIV, 20), et sans doute Salomon n'a pas été le premier à le dire; car, dans les siècles les plus reculés aussi bien que dans le nôtre, on a considéré l'amitié comme un commerce d'intérêt dans lequel on n'entre qu'à proportion du profit qu'on en retire. La même raison a donné lieu à cet autre proverbe non moins ancien: _Les pauvres n'ont point d'amis._

Les amis par intérêt sont des hirondelles sur les toits.

On sait que les hirondelles, aux approches de la froide saison, se rassemblent sur les toits pour s'envoler en troupe dans un plus doux climat. Il en est de même des amis intéressés, toujours prêts à s'éloigner des personnes qui tombent dans l'adversité, et à se rapprocher de celles que la fortune favorise. Ils n'aiment que par rapport à eux-mêmes, et ne placent jamais leur amitié vénale qu'au service des gens heureux qui peuvent la payer.

Un homme mort n'a ni parents ni amis.

Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure explication qu'on en puisse donner est dans le passage suivant du discours du père Aubry à Atala: «Que parlez-vous de la puissance des amitiés de la terre? Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l'étendue? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu'il fût reçu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire; tant on forme vite d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis!»

Les vers suivants, extraits d'une pièce charmante de M. V. Hugo, _A un voyageur_, reviennent aussi au proverbe et sont dignes de figurer à côté du beau passage de Chateaubriand. Je dirai plus, car la justice l'exige, c'est qu'ils lui sont supérieurs par le charme et l'originalité de leur expression poétique.

Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères, Faire un pleur éternel de quelques ombres chères! Pouvoir des ans vainqueurs! Les morts durent bien peu: laissons-les sous la pierre. Hélas! dans leur cercueil ils tombent en poussière, Moins vite qu'en nos cœurs.

Voyageur! voyageur! quelle est notre folie? Qui sait combien de morts chaque jour on oublie, Des plus chers, des plus beaux! Qui peut savoir combien toute douleur s'émousse, Et combien, sur la terre, un jour d'herbe qui pousse Efface de tombeaux!

On ne doit pas servir ses amis à plats couverts.

Il faut être franc et sincère avec ses amis.--Ce proverbe est moins usité que la locution qui en fait partie, _servir quelqu'un à plats couverts_, c'est-à-dire témoigner à quelqu'un de l'amitié en apparence et le desservir sous main. C'est une allusion à l'usage où l'on était autrefois de couvrir les plats qu'on servait sur la table des grands, et les choses mêmes qu'on leur présentait. «On couvroit les plats, dit Sainte-Palaye, et peut-être le sel, le poivre et autres épiceries qu'on plaçoit auprès d'eux. Si on leur offroit des dragées, le drageoir étoit couvert d'une serviette. Le cadenas[11], qui n'appartient qu'aux personnes du plus haut rang, est encore conservé à la cour sur la table des princes comme un reste de cette antique étiquette.» De l'usage de _servir à couvert_ viennent aussi ces salières à compartiments et à deux couvercles qu'on ne trouve plus que chez les amateurs de vieux meubles et chez les marchands de bric-à-brac.

[11] Espèce de coffret d'or ou de vermeil, dans lequel on mettait le couteau, la cuiller et la fourchette.

_Servir quelqu'un à plats couverts_ se dit encore pour marquer la réserve calculée qu'on met à ne découvrir à quelqu'un qu'une partie de la vérité dans une affaire qui l'intéresse.

On ne doit pas se gêner pour ses amis.

Cette maxime est vraie lorsqu'elle est prise dans le même sens que cette autre: _l'amitié dispense du cérémonial_. Mais elle est fausse et injuste quand on l'allègue, ce qui a lieu trop souvent, comme excuse de traiter ses amis avec une espèce de sans-gêne qui ne s'inquiète pas des égards qui leur sont dus. On doit se gêner pour toutes les personnes à qui l'on veut plaire; et c'est précisément en cela que consiste le savoir-vivre, l'un des premiers devoirs de la société. Eh! comment pourrait-on se justifier de ne pas observer ce devoir envers ses amis! c'est pour eux surtout qu'on doit avoir des procédés aimables qui leur prouvent qu'on n'a rien tant à cœur que de leur être agréable. L'amitié a une jalousie délicate qu'il importe de ménager, car elle ne peut guère se maintenir qu'à cette condition.

Dieu me garde de mes amis; je me garderai de mes ennemis.

On peut se garantir de la vengeance d'un ennemi déclaré, mais il n'y a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les couleurs de la bienveillance et de l'amitié.

Stobée rapporte (p. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux, les priait de le protéger contre ses amis, et qu'il répondait à ceux qui lui demandaient le motif d'une telle prière: «C'est que, connaissant mes ennemis, je puis me préserver d'eux.»

On lit dans l'_Ecclésiastique_: «_Ab inimicis tuis separare et ab amicis tuis attende_ (VI, 13). Séparez-vous de vos ennemis, et gardez-vous de vos amis.»

Les Italiens disent comme nous:

_Di chi mi fido guardami Dio! Degli altri mi guardarò io._

En visitant les _pozzi_ du palais du doge, à Venise, en 1825, je trouvai ces deux vers inscrits sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix plongeait ses victimes. Ils y avaient été tracés, me dit-on, de la main d'un prêtre qui eut le bonheur d'échapper à son horrible captivité par une issue qu'il s'ouvrit en arrachant du sol une large dalle posée sur un égout aboutissant au canal voisin.

Le même proverbe est usité chez les Basques. Il existe aussi chez les Allemands, et Schiller l'a employé dans une de ses tragédies.

Les amis sont les trésors des rois.

Proverbe formé d'un mot d'Alexandre le Grand, qui disait, en montrant ses amis: «Voilà mes trésors.» Mais de tels trésors sont infiniment plus rares chez les rois que chez les simples particuliers, car il n'est guère possible que l'amitié, qui, dans sa nature, est indépendante, jalouse de sa liberté, ennemie de toute sujétion, portée aux épanchements familiers et désireuse avant tout de la réciprocité des sentiments, s'établisse entre des hommes dont la condition si inégale peut faire croire aux uns qu'ils sont maîtres et aux autres qu'ils sont esclaves. Admettons pourtant l'existence de cette amitié, et reconnaissons qu'elle est d'un prix inestimable. «Ce ne sont pas les armées ni les richesses, dit Salluste, mais les amis qui sont les soutiens des rois.» (_Jugurth._, ch. X.)

Tacite remarque aussi qu'il n'est pas de plus puissants soutiens d'un sage gouvernement que de sages amis. _Nullum majus boni imperii instrumentum quam bonos amicos esse._ (_Hist._, IV, VII.)

Il faut qu'un roi ait beaucoup d'amis et peu de confidents.

C'est ce que répondit Apollonius de Tyane au roi de Babylone, qui lui avait demandé ce qu'il fallait à un roi pour régner sûrement. Quelques parémiographes du moyen âge ont placé dans leurs recueils, comme un adage, ce mot qui était bien digne de le devenir. Je ne crois pas qu'il ait besoin d'être expliqué, et je n'y joindrai pour tout commentaire que cette réflexion du pape Benoît XIV: «Un souverain qui a beaucoup de confidents ne saurait manquer d'être trahi.»

Il faut se dire beaucoup d'amis, et s'en croire peu.

Parce que, en se disant beaucoup d'amis, on peut obtenir quelque considération dans le monde, et, en se croyant peu d'amis, on est moins exposé à se laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre. Ce proverbe est doublement répréhensible, puisqu'il conseille, jusqu'à un certain point, le mensonge et la défiance; mais il offre une maxime de politique si conforme aux mœurs de notre temps, qu'il ne cessera point d'être pris pour une règle de conduite.

Il ne faut pas mettre ses amis à tous les jours.

On deviendrait à charge à ses amis, si l'on recourait souvent à leur générosité. Il faut être de la plus grande réserve sur ce point, et ne solliciter leur aide que dans le cas où l'on ne pourrait s'en passer. Il serait même plus délicat de s'abstenir d'une sollicitation formelle, et de se borner à leur faire connaître le besoin qu'on éprouve pour leur laisser le mérite d'y subvenir de leur propre mouvement, selon leurs moyens. La parfaite amitié impose d'une part le devoir de ne rien demander, puisque de l'autre elle impose celui de prévenir les demandes.

Desmahis avait coutume de dire: «Lorsque mon ami rit, c'est à lui à m'apprendre le sujet de sa joie; lorsqu'il pleure, c'est à moi de découvrir la cause de son chagrin.»

Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux grandes.

Il faut les éprouver aux petites occasions, parce qu'il ne s'agit alors que de certains actes de complaisance qui ne doivent pas leur être onéreux; mais il faut avoir soin d'éviter, dans ces épreuves, jusqu'à la moindre apparence d'indiscrétion et d'importunité, de manière qu'elles ne leur paraissent que des témoignages de la confiance qu'ils inspirent, et, pour ainsi dire, des hommages rendus à l'excellence de leurs sentiments. C'est là le meilleur moyen de sonder leurs bonnes dispositions, dont on a besoin de ne pas douter, lorsqu'un malheur pressant force de faire appel à leur aide et protection.

Il faut choisir ses amis dans sa famille.

Ce proverbe est pris d'un mot de Solon à Anacharsis, au rapport de Plutarque, dont la traduction latine cite ce mot en ces termes: _Paranda est amicitia domi, non foris._ C'est dans la famille, en effet, qu'on peut contracter l'amitié la meilleure et la plus solide, puisqu'elle y est nouée par le double lien du sang et de la sympathie. La fraternité est une amitié toute faite.--Le roi-prophète a consacré le psaume CXXXII à l'éloge de cette amitié.--«Qu'il est bon, qu'il est doux, s'écrie-t-il, que les frères vivent ensemble, et ne fassent qu'un! _Ecce quam bonum et quam jucundum, habitare fratres in unum!_»--Il compare leur intimité charmante au parfum délicieux qui, versé sur la tête d'Aaron, coula sur les deux côtés de sa barbe et sur les franges de son vêtement, et à la douce rosée du mont Hermon, qui descend sur la montagne de Sion en fertilisant.

Salluste a dit: «Quel meilleur ami qu'un frère pour un frère? Quel étranger trouveras-tu fidèle, si tu es l'ennemi des tiens? _Quis amicitior quam frater fratri? Quem alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris._» (_Jugurtha_, cap. X.)

Les races slaves attachaient un prix infini à l'amitié fraternelle, et leurs chants primitifs attestent que n'avoir point de frère était pour elles une grande calamité.

On lit dans le _Chi-King_, le troisième des livres sacrés des Chinois: _Un frère est un ami qui nous est donné par la nature._ Maxime proverbiale qui se retrouve dans le _Traité de l'Amitié fraternelle_ par Plutarque, où le frère est appelé _l'ami que la nature nous a donné_. De là le vers attribué à Legouvé, qui, certes, n'a pas dû suer d'ahan pour le tirer de sa tête:

Un frère est un ami donné par la nature.

Bonne amitié est une autre parenté.

Ce proverbe, qui fait l'éloge de l'amitié en l'égalant à la parenté, était fort accrédité au moyen âge, où l'union entre les parents était généralement regardée comme un des devoirs les plus importants. Il était même consacré par une règle de jurisprudence formulée en ces termes: «_Amicitia vera similis est consanguinitati proximiori._ La véritable amitié est semblable à la parenté la plus rapprochée.» Les mots amitié et fraternité pouvaient alors s'employer l'un pour l'autre. Touchante synonymie, dont la perte est à regretter.

Montaigne, dans son beau chapitre sur l'amitié, nous apprend qu'il donnait à son ami Estienne de la Boétie le nom de frère: «Un beau nom, dit-il, et plein de dilection, et à cette cause en feismes nous, luy et moy, nostre alliance.»

Voici un mot plein d'esprit et de sentiment qui revient au proverbe. Le comte Albert de Sesmaisons, présentant un jour le vicomte J. Walsh de Serrent à Chateaubriand, lui dit: «Voilà mon ami Walsh: la nature s'était trompée en ne me le donnant pas pour frère, mais depuis longtemps nous avons réparé son erreur.»

Bonne amitié vaut mieux que parenté.

Les Latins disaient: _La meilleure parenté est celle du cœur_, pensée absolument vraie, tandis que celle qu'exprime le proverbe français ne l'est que relativement aux circonstances qui motivent l'application de ce proverbe, qu'on pourrait, en plusieurs cas, retourner avec raison de cette manière: _Bonne parenté vaut mieux qu'amitié._ Il en est de même de cet autre proverbe ingénieux: _Un parent est une partie de notre corps, un ami est une partie de notre âme_; car un parent qui est bon ami est à la fois partie de notre âme et de notre corps; il appartient à notre être tout entier.

Je ne saurais goûter ces proverbes qui cherchent à exalter un sentiment aux dépens d'un autre, qui appauvrissent la parenté pour enrichir l'amitié. Si le fait sur lequel ils se fondent est vrai quelquefois, et malheureusement il ne l'est que trop, il faut le déplorer au lieu de le signaler, de l'accréditer dans des maximes outrées qui ne sont propres qu'à introduire la défiance au sein du foyer domestique, en faisant accroire qu'on ne peut guère compter sur l'affection des siens; car cela n'est pas conforme à la loi de la nature qui, par la communauté du sang, par la ressemblance des actes habituels, par l'intimité des relations journalières, tend à engendrer contre les parents vivant sous le même toit et mangeant à la même table une grande sympathie que les passions égoïstes peuvent seules empêcher. Cela n'est pas non plus selon la loi de la religion, qui, tout en nous enjoignant d'aimer tous les hommes, admet une préférence d'amour pour les membres de la famille; et remarquez bien que le Christ a imposé les devoirs de la parenté à l'amitié, et ceux de l'amitié à la parenté, pour nous enseigner que le caractère parfait de chacune d'elles consiste dans la réunion des deux sentiments: voyant du haut de la croix sa sainte mère, et près d'elle le disciple bien-aimé, il dit à sa mère: Voilà votre fils, et au disciple: Voilà votre mère. Ce que Bossuet met fort au-dessus de l'action d'Eudamidas, «qui, ne laissant pas en mourant de quoi entretenir sa famille, s'avisa de léguer à ses amis sa mère et ses enfants, par son testament, car ce que la nécessité suggéra à ce philosophe, l'amour le fit faire à Jésus-Christ d'une manière bien plus admirable.»

Du reste le proverbe qui préfère les amis aux parents n'a pas été généralement admis, comme nous l'avons fait voir en rapportant d'autres proverbes qui le combattent et auxquels il faut joindre celui-ci: _Si les amis sont du choix de l'homme, les parents sont du choix de Dieu._

Le poëte Hésiode, dans son poëme _les Travaux et les Jours_, n'a point hésité à mettre la fraternité au-dessus de l'amitié.

Que jamais ton ami ne s'égale à ton frère, Et pourtant que toujours l'amitié te soit chère!

(Ch. II. Trad. de M. Alph. Fresse-Montval.)

Les couteaux coupent l'amitié.

Dicton employé pour signifier qu'il ne faut jamais faire présent d'un couteau ni d'un objet coupant ou perçant, comme s'il y avait à craindre qu'une fatalité fût attachée à un pareil cadeau, et que la personne qui le reçoit dût s'en servir un jour contre celle qui le donne, ainsi que le font supposer plusieurs exemples tragiques, parmi lesquels on cite le fait suivant arrivé, dit-on, dans une buanderie: «Un enfant, à qui son frère avait donné un couteau, l'en frappa au cœur dans une dispute, en présence de leur mère, occupée de son lessivage. Celle-ci, hors d'elle-même, se précipita sur le meurtrier et le fit tomber dans une cuve d'eau bouillante ouverte presque au niveau du sol; puis elle se pendit de désespoir, et le père, rentrant chez lui, expira subitement à la vue d'un si grand désastre.»

Le poëte Santeuil a résumé cette terrible aventure dans ce distique latin d'une concision remarquable:

_Alter cum puero, mater cunjuncta marito, Cultello, lympha, fune, dolore cadunt._

Deux enfants et leur mère, et leur père, ô malheur! Meurent par le fer, l'eau, la corde, la douleur.