Proses moroses

Part 3

Chapter 33,334 wordsPublic domain

Il faut savoir encore qu'elle dit, après un silence: «Me voilà toute seule. Reste à s'organiser, arranger sa vie»; et qu'en disant, elle torturait par des poses inaccoutumées ses bras,--oh! eux, très beaux encore et même relativement superbes, relativement à l'inconsistante jeunesse,--ses bras veufs du cou très cher qu'elle aurait eu tant de joie à étrangler pour qu'il ne se pliât pas une fois de plus sous l'étreinte de bras différents--oh! oui, on pouvait le dire--des siens!

Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la pantomime des simagrées obligatoires,--car seule ou pas seule, est-ce la même chose, voyons?--et que, si elle avait été seule, toute seule, elle se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et de «Ah! mon Dieu!» toutes les deux secondes, et de «Qu'est-ce que je vais devenir?» dans les intervalles et de--car elle avait de la religion--«Sainte Vierge Marie, rendez-le moi!»

Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le Poète avait beaucoup d'esprit et qu'il faisait des vers des vers «Ah! ma chère! des vers! oh! une grâce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment oui, inexprimables, des caresses, des caresses...»

«Pense, disait le Poète, pense au pâle abandon...» Et la pas jeune et guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et finalement,--tel qu'un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s'atténue vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche...

Ah! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde au Verbe, à la magie des réalisations, prends garde aux Mots qui se dressent et vivent, aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde aux logiques de la Parole:--toutes les syllabes ne sont pas vaines.

Le Poète disait:

«Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires.»

L'OPÉRATEUR DES MORTS

_A Rachilde._

J'étais près de celle qui ne remuera plus, jamais,--j'étais à genoux et je pleurais près de celle qui n'aura plus, jamais, de pleurs.

Je pleurais,--intérieurement, car j'avais trop peur pour pleurer des larmes humaines,--je pleurais divinement.

On entra. C'était un personnage vêtu de noir, de tenue probe, et ganté de noir.

J'interrogeais par le simple geste de la tête dressée, tournée un peu du côté de l'intrus.

D'une voix basse, calme et presque vive, pourtant,--oui, d'une voix presque vivante, il répondit:

«Madame, je suis l'Opérateur des morts.»

Et comme je comprenais, trop bien hélas! ce qu'il fallait laisser faire, je me levai, m'écartant du lit, les doigts encore joints, presque crispés sur mon chapelet.

Il se pencha vers la morte adorée,--je regardais,--il replia le drap jusqu'au dessous des seins morts de ma morte, et, appuyant l'index au bord intérieur de la mamelle gauche:

«C'est là» dit-il.

Il l'avait mise en travers de sa bouche, l'épingle des cœurs morts, la grande épingle, pour l'avoir à portée de la main et frapper vite.

Il dit: «C'est là,»--et du coup il piqua, d'un seul coup.

Le visage de ma morte était toujours pareil: elle n'était pas plus morte maintenant qu'on l'avait tuée deux fois,--mais peut-être que son cœur immortel subissait, dans les au-delà, la transfixion!

Ah! lance métaphorique du soldat romain qui tous les jours transperces Jésus, et toi, épée mortuaire, n'êtes-vous pas du même fer?

Alors, avec un sourire de complaisance consolatrice, il dit:

«Elle ne sera pas enterrée vivante.»

Il parlait de ma bien-aimée et me tendait un papier.

Je lui fis signe: Sur la cheminée. Ayant déféré à ma douleur avec l'assentiment poli qui signifie: Je suis sûr de vous,--il sortit.

Je me penchai vers la morte adorée: c'était une longue épingle d'acier à pommeau d'argent bruni, en forme de croix,--une épée de croisé, une épée de milicien du Christ... Ah! le symbole, amie, se réalisait donc,--puisque tu l'avais réelle et sanglante en ton sanglant cœur, la Croix!

L'ENFER

_A Louis Dumur._

Dans son humble cellule, traversée d'étranges lueurs qui ne provenaient ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hérétique écrivait.

Au début de son léger Monitoire, il avait posé cet indéniable aphorisme, base de toute morale vraiment sérieuse:

IL Y A UN ENFER

Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes à la poix, cuisinait les sauces au bitume, dosait les rations d'huile bouillante, trempait dans la résine, pour des illuminations anniversaires, les cheveux blonds des Biens-Aimées et la barbe des Amants; il élargissait de vastes étangs d'alcool où, comme des ronds de citron dans un punch, des énergumènes flottaient, sommés de flammes vertes; il arrosait de plomb fondu les crânes rebelles au Verbe éternel, et la chair dévorée renaissait magiquement pour grésiller encore sous l'immortelle pluie de feu; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses; là, un racloir, d'un mécanisme surhumain, raclait sur leurs os gémissants la chair stérile des vierges folles;--et des cœurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des grains de blé.

L'illustre Hérétique n'oubliait pas les âmes, fourbissait, avec le plus grand soin, les fourches de la peur, les flèches du remord, les colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chaînes de la honte, les tenailles de la désolation.

Ensuite, il passa aux preuves.

Il évoquait de sinistres damnés, de lamentables cadavres surgissant et disant avec des yeux pleins d'une épouvante infinie: «_Je suis en enfer!_» Ratbod, roi des Frisons, émergea ainsi du fond des abîmes, vint secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De même, le comte Orloff, quittant pour un instant les géhennes, manifesta, grâce à sa présence insolite en pantouffles et en robe de chambre, la vérité de l'enfer niée par un incrédule général. Et d'autres, et combien d'autres, rejetés momentanément par le gouffre, marquèrent sur les vivants, sur les meubles, sur les tentures, les traces carbonisées de leurs doigts en feu, ou bien, avec une jovialité véritablement démoniaque, s'amusèrent, comme ce damné fameux, dont parle Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à revenir asperger d'innocentes créatures avec un liquide plus corrosif que l'eau seconde, en criant d'une voix non dénuée d'une certaine ironie: _Voici l'eau froide dont on se rafraîchit en enfer_.

* * * * *

Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule était traversée de lueurs qui ne provenaient ni du soleil voilé ni de la lampe morte.

L'illustre Hérétique avait incliné vers la table sa tête médiatrice, il la releva soudain, et, pris d'un douloureux ricanement, il proféra ces quelques syllabes:

ET MOI AUSSI, J'IRAI EN ENFER

... Et des cœurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des grains de blé.

PRESCIENCE

_Sol de Stella_ SAINT BERNARD

_A moi-même._

Elle ouvrit sa fenêtre:

C'était un paysage de printemps, jeune, pas fini, un paysage d'aube attardée et de lueurs attendues,--des cieux pâlement fleuris, l'envers d'une soie brochée, une broderie de feuillages en enfance sur du tulle mauve...

Il y eut un arrêt, avant l'exaltation certaine des lueurs attendues. Quelque chose de clarifiant allait surgir dans une bénédiction prochaine. L'Étoile mystique accouchait du Soleil d'Amour...

Elle referma sa fenêtre, disant:

«Et moi, j'attends Celui qui ne viendra jamais.»

LES JOIES PRIMITIVES

_A moi-même._

Que me veux-tu, ombre des Joies primitives, et pourquoi reviens-tu m'obséder tous les ans, à la même heure, à la dernière?

... Parfums des résédas épars et des tilleuls, charme des ancolies en deuil, franges des végélias! Fraîcheur des ruisseaux clairs sous les aunes jaloux, menthes où s'est tapie l'angélique grenouille aux yeux doux!...

--Tout cela, dit l'Ombre, c'est pour te rappeler aussi l'odeur des ciguës, des suprêmes ciguës coupées dans la verdeur matinale, c'est pour te rappeler la ciguë et son odeur exceptionnelle, et criminelle.

CHAMBRE DE PRESBYTÈRE

_A Émile Barbé._

On pouvait communier sans honte avec la tristesse de l'herbe. C'était, sous les pommiers amaigris, la languide rousseur d'un gazon mort, enfin décoloré par les gelées: la neige avait fondu qui, la veille encore, jetait sur cette désolation la fadeur naïve de son penaillon sentimental. L'hiver grelottait tout nu, et parmi la noire dentelle des arbres en coupelle, un ciel bourbeux dormait, tel que l'eau de ces mares hantées où flottent, à la tombée de la nuit, des cadavres d'enfants étranglés sans baptême.

Il venait de se lever, de se vêtir vite, car, hors du lit riche en plumes et en laines, cette vaste cellule sans tapis, ni tentures, sans feu, refusait l'offrande du plus humble réconfort. Un hexagonal pavé de briques roses avec des trous qui faisaient hancher les lyres des chaises rempaillées et déniaient tout aplomb à la table de bois blanc, vêtue de toile écrue, où s'érigeait dans sa cuvette exiguë et carrée, la fleur urcéolée d'un pot de faïence de Rouen; des murs plâtrés peints couleur d'ocre avec l'unique attirance, sur une planchette, de la Vierge au rosaire, porcelaine blanche et souriante, vers qui se penchaient, innocents acolytes, deux tiges de lis, en boutons vierges, fuseaux pareils au pénis immaculé d'un enfant; le lit à colonnettes, à ciel, à rideaux pers écartés des pieds et du chevet par des tringles à soroses d'or: ainsi la chambre où l'Ami, en cette matinée de décembre, songeait.

Il laissa sur les vitres verdies retomber la mince cotonnade jaune, de celles qui obstruent les fenêtres des séminaires, et lâchement enfonça sous les draps encore tièdes ses mains glacées.

Ce lit, d'une grossière et lourde volupté, lui apparaissait, dans cette salle morne, comme un péché, seul, dans la vie d'un cénobite.

L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES

_A P.-N. Roinard._

Il regagna les premières maisons du petit bourg féodal, s'engagea dans les étroites rues, passa sous un antique porche où pointaient encore les dents rouillées d'une herse. Franchie cette menaçante voûte, on apercevait de monumentales arcades, des ogives fleuries d'écussons. Dans ces solides ruines, une auberge s'abritait, dominée par le puissant donjon dont les créneaux émergeaient d'un fouillis de lierres. La cour était vaste, enclose de vieilles murailles, déserte, animée seulement par les cris effarés des corneilles nichées dans les meurtrières.

Le donjon, le lierre, les corneilles, les murs anciens, les ogives, toute cette vétusté pleine d'une si noble paix! Il se posa sur un banc, éprouvant une réelle joie, le contentement de vivre, quelques instants, au milieu de pierres qui avaient vu d'autres faces, d'autres gestes, d'autres fêtes que les faces avides, les gestes pressées, les fêtes grossières d'un siècle mercantile.

Il déjeuna en plein air, servi par une alerte fille aux yeux bruns dont la coiffe en mitre arrondie, inclinée vers la nuque, s'accommodait à l'ensemble de la vision.

Une pareille péronnelle jadis avait dû capter par ses sourires la maussaderie des soudards anglais, ou arrêter, par un sérieux regard des mêmes yeux bruns et doux la lourde effervescence des reîtres bourguignons: peut-être que des sabots de cheval allaient retentir sous le porche, des lances cliqueter sur les cuissards d'acier... Il entendit la sonnaille des cottes de mailles, le grincement des solerets; des voix sourdement juraient sous la visière grillée des salades empanachées...

UNE MAISON DANS LES DUNES

_A Paul Blier._

Jadis, au temps des Antoine et des Paphnuce, la Thébaïde l'eût tenté, avec ses cavernes et ses arènes muettes. Presque seul, vraiment seul, dans le désarroi des deuils récents et la survivance illogique des vieilles habitudes,--mort à ce qui n'était pas très loin, très haut ou très absurde,--il habitait une grande maison carrée, couvent égyptien, lourde blancheur écrasée dans l'or pâle des sables.

Terres conquises sur la mer, le sol en avait gardé la nostalgie; les herbes qu'il nourrissait avaient des formes marines; il cédait sous les pieds comme le flot cède au poitrail des barques;--et les pins, ceinture sacrée qui enserrait la maison, s'étaient courbés sous l'éternel vent de l'Océan, ainsi que de fuyantes voilures.

Il crut, rentrant chez lui, qu'il allait visiter ses frères en monastère; il attendait sur le seuil la coule noire du père Hilarion...

Là bas, le phare d'Alexandrie dardait une flamme vive dans le couchant assombri.

NOUVELLES DES ÎLES INFORTUNÉES

_A Jules Renard._

C'était un pays doux, triste et vert, comme recueilli dans une infortune ancienne, une vaste plaine affligée et résignée. Je pris un sentier serré entre deux haies d'épines sans fleurs, de lamentables épines qui semblaient pleurer sur la cruauté de leur destination, et, après avoir marché pendant des heures en la prison des lamentables épines, je fus arrêté par une barrière érigée telle qu'une absurde estacade entre moi et l'infini.

Les madriers brutalement équarris s'entrecroisaient, délimitant d'étroits losanges de lumière, je regardai et je vis:

Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches et pommées, tristes, tendres et vertes, des salades poussaient, rien que des salades, rien que des laitues, et parmi ce tendre pâturage un troupeau de femmes nues. Je ne m'y trompai pas un instant; les descriptions des voyageurs étaient précises; je n'avais jamais vu de femmes: j'en voyais.

Ce spectacle m'intéressa.

La femme m'apparut alors comme un animal assez gracieux, que je classai immédiatement entre la sarigue et le kanguroo; mais elle différait de ces types par quelques détails fort caractéristiques. Ainsi, comme le cheval, les femmes ont une crinière, noire, baie, alezane, qui leur retombe sur les yeux et traîne jusqu'à terre; leur poil est rare, dru à certaines places, plus clair ou plus foncé que la crinière; elles n'ont pas de queue; pour se gratter, elles relèvent la patte de devant, contrairement à la plupart des autres animaux qui relèvent la patte de derrière; leurs mamelles sont pectorales, tandis que chez la plupart des mammifères elles sont inguinales.

Elles allaient çà et là, broutant de la tendre et verte laitue, ici une feuille, là une autre feuille, l'air inquiet, l'air quêteur, flairant pendant des minutes une salade qui, moi, m'aurait fort bien satisfait, mais qu'elles dédaignaient pour une autre toute pareille ou même moins appétissante.

Malgré leur apparence d'inquiétude, il me sembla qu'elles se courbaient avec plaisir vers la terre, contentes de justifier leurs appétits matériels, car pendant plus d'une heure que je les examinai, pas une, une fois, ne releva la tête: la salade, la bonne laitue faisait toute leur passion.

Jamais en vérité des animaux ne m'avaient intéressé à ce point; j'aurais voulu les voir de près, les toucher: je sifflai, j'appelai, j'imaginai les modulations les plus douces; comme au jardin des plantes, je passai ma main à travers la barrière, faisant des signes d'appel, feignant de détenir en mes doigts de bonnes choses: le troupeau ne fut pas ému.

J'étais impatient, je devins colère, je lançai des pierres sur les belles bêtes, mais je visais mal, je n'atteignis aucune croupe et le troupeau ne fut pas ému.

Pourtant, je voulais une de ces bêtes!

La haie d'épines, la lamentable haie, triste de sa destination, encerclait le jardin d'une inéluctable défense, mais la barrière était franchissable. Je montai à l'assaut de mon désir, je réussis, et la ruse de tomber à quatre pattes me fit approcher inaperçu d'une petite alezane écartée du gros de la troupe. Elle fut saisie, jetée sur mes épaules; je me retrouvai, après une fiévreuse escalade, de l'autre côté de la barrière, sans que la conscience bien nette de ce rapt étrange s'affirmât en mon esprit, et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine, ni regardé derrière moi, je m'enfuis, heureux de mon fardeau, de la bonne bête volée,--qui gémissait un peu, mais se laissait faire avec une inertie singulièrement douce.

Que se passa-t-il chez moi, dans la petite maison que je m'étais organisée près de la côte, en attendant le navire aux ailes blanches qui devait m'enlever aux Iles Infortunées?

Hélas! je ne saurais le dire.

Mais, dès que j'eus déposé la femme dans mon enclos, dès que je l'eus flattée, dès que j'eus, par jeu, baisé son agréable crinière, dès que, prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes yeux sur ses yeux verts, ses yeux en vérité couleur de fraîche, de tendre, de verte laitue,--oui, à ce moment-là, dès que les yeux verts de la belle bête, ses yeux noyés dans une brume si animalement ingénue, ses yeux profonds comme l'idée du printemps éternel, ses yeux résignés et pleins d'une impérieuse charité, dès que ses yeux, des yeux comme je n'en avais jamais vu, m'eurent imprégné de leurs fluides,--je devins ivre, et peut-être fou.

Que se passa-t-il?

Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre et peut-être fou.

Mais depuis ce moment-là, la bête, dressée sur deux pattes, la bête devenue toute pareille à ce que j'étais, me domine et me dompte.

Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, la tendre, la verte laitue.

Et, je le sais maintenant, nul navire aux ailes blanches ne viendra m'enlever à la prison que je me suis faite, aux Îles infortunées.

UN ÉPISODE DU JUGEMENT DERNIER

_A Charles Wiest._

Alors furent jugés ceux qui avaient reçu le don de l'intelligence et ceux qui avaient simulé l'intelligence.

Pendant que les invocateurs de Satan tombaient comme des balles de plomb dans l'excrémentiel marécage de leur propre crédulité, ils s'avancèrent donc sous la garde des anges indifférents, les favoris de la Parole.

Et parmi eux marchait un humble.

Ils furent tous jugés selon leurs œuvres, et leurs œuvres étaient si mauvaises que chaque démon reçut son bouc.

«Et toi, humble, demanda Notre-Seigneur Jésus-Christ,--que m'apportes-tu?»

«Hélas! Rien, Seigneur. Je n'ai pas œuvré, je n'ai pas écrit;--clos dans un rêve d'amour, j'ai prié. O Seigneur, que je ne sois pas jugé selon mon néant, mais selon votre miséricorde! Vous m'aviez donné l'intelligence, le Verbe murmurait en moi, et je n'ai pas fait fructifier mon intelligence et j'ai fermé l'oreille aux murmures sacrés du Verbe éternel. Le champ de votre gloire est resté stérile sous mon inerte charrue; j'avais pour mission d'évoquer sur la terre nue la splendeur des moissons et la grâce des herbes: la splendeur et la grâce sont demeurées enfouies dans le sol confié à mon génie;--et pendant que les bœufs, couchés sous le joug inutile, dormaient, piqués des mouches, à la chaleur du jour, et pendant que le soleil illuminait la glèbe et lui donnait l'essence de la fertilité,--ah! Seigneur, qu'allez-vous dire?--retiré à l'ombre, à genoux et les yeux fermés, les mains jointes, je priais!»

«Viens, répondit Notre-Seigneur, viens, unique agneau qui me ressembles, enfant de mon amour, fils de celle qui me fit homme, ami de mon père, agneau comme moi et innocent, viens que je sois ton frère, et Dieu te baise au front.

«Tu compris, toi, en la pureté de ton âme, ce que je demandais à ton génie, et la vanité de l'œuvre et la méchanceté du travail, Tu sus, laissant aux tristes l'âpreté des sueurs sous le soleil, gagner l'ombre divine que je suis et te réjouir sous mes feuilles, agneau avide de la fraîcheur répandue par l'arbre de vie.

«Tu avais reçu l'intelligence, homme, tu multiplias le don premier; je te donnai un cerveau, tu t'en fis trois: un sur les épaules et un à chaque genou.

«Tu priais, ami,--c'était l'Œuvre que je t'avais dévolue.

«Ah! poète vrai et sûr qui ne fus pas, comme d'autres, l'entremetteuse de l'idéal, qui ne fis pas le trottoir dans l'irréel, qui ne fus pas la putain du symbole,--tu le gardas donc pur de toute commixtion, ton génie, et les sots ne burent pas à ta cruche!

«Fontaine scellée, l'eau qui dormait en toi s'est gelée selon le cristal des Douze Pierres et tu contrescelleras, à côté de la Pierre Angulaire, la porte désormais close de l'éternelle Jérusalem.

«--et cela, parce que tu as compris que le génie ne doit travailler que pour Dieu, pour Dieu seul,

«--et te voilà innocent de la fornication de l'esprit,

«--te voilà chargé de plus de chefs-d'œuvre et de plus de mondes que mon amour n'en avait conçu.

«Entre et sois la joie des Inconsolables: la Prière a tué l'Orgueil.»

TABLE

LIVRE I. QUELQUES UNS

Pages. _Distraction matinale_ 7

_La Cloison_ 12

_Les petits Pauvres_ 17

_Le Rêve_ 19

_Le Rachat des laides_ 21

_La Chèvre blonde_ 25

_Le Phonographe_ 28

_Xénioles I, II, III_ 32

_La Tour Saint-Jacques_ 38

LIVRE II. QUELQUES UNES

_Les Cygnes_ 43

_Paraphrase_ 45

_Sœur et Sœurette_ 48

_La fille de Loth_ 50

_Petit Supplément_ 53

_Les Correspondances_ 56

_Le Crime de la rue du Ciel_ 60

_Ariane, héroïde moderne_ 64

LIVRE III. QUELQUES AUTRES

_Vision_ 71

_Prose pour un poète_ 73

_L'Opérateur des morts_ 76

_L'Enfer_ 79

_Prescience_ 83

_Les Joies primitives_ 85

_Chambre de presbytère_ 86

_L'Entrée des hommes d'armes_ 89

_Une Maison dans les dunes_ 91

_Nouvelles des Iles infortunées_ 93

_Un épisode du Jugement dernier_ 98

LE MANS.--TYP. ED. MONNOYER