Part 2
LA TOUR SAINT-JACQUES
_A Alfred Vallette._
La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse de sa beauté démodée, la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve...
Ils s'adonnaient rapidement ce jour-là, à une brève et instructive promenade: un Américain de marque (c'est-à-dire semblable à tous les Américains, la distinction étant désormais dans la parité) et notre ami M. Virgile-Austère Méliorat.
«--Voilà bien, murmurait le voyageur attristé, ces vieux Européens... Garder et entourer de grilles quelques pierres déformées et périmées... Pourquoi? Parce que c'est ancien!...»
Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent, la main dressée vers la vieille tour solitaire et honteuse:
«--Naturellement, ça ne sert à rien!
«--Comment, répondit notre ami, d'un ton où se mêlaient les reproches, la colère, la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous prenez-vous pour des enfants? L'heure des jouets n'est plus, monsieur... Nous avons appris à tirer parti des choses. Cette tour est utile: elle sert, monsieur, elle sert à la Science. Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses moellons déchiquetés: 1º un laboratoire de physique expérimentale; 2º un baromètre à eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique... Hein? Vous voyez?... Oh! ce vieux tube, cette antique coquille, ça ne doit pas être un fameux laboratoire, mais c'était tout fait, ça épargne de la maçonnerie...
«--Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard, l'Américain,--vous en êtes encore à respecter ça, ça...
«--Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère Méliorat, mais non, je vous jure que non!...»
Ils passaient vite, hâtant leur instructive promenade, tournant le dos,--enfin!--à la vieille tour solitaire et honteuse de sa beauté démodée, à la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve...
LIVRE II
QUELQUES UNES
LES CYGNES
_A Ferdinand Herold._
Des cygnes nageaient le long du Louvre; deux cygnes plus las que nos cœurs,--et le courant les emportait; deux cygnes plus sauvages que nos désirs,--et des femmes guettaient les naufragés.
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
Des femmes élevaient leurs manchons, très haut, très haut, comme un signal de capture; des enfants jetaient des pierres à la drôle de bête; deux mariniers partirent: ils ramaient avec ferveur, et la foule songeait: «En cage, en cage, qu'on les mette en cage, avec une grande baignoire pour se distraire, en cage!»
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
Alors, celle qui s'appuyait à mon bras, le serrant très fort, me dit à l'oreille (si joliment!): «Oh! du bouillon de cygne!» Et dans ses yeux de poitrinaire,--un peu sinistres!--étincelant le désir fou d'une cuisine blasphématoire.
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
PARAPHRASES
(_D'après l'anglais_)
_A André de Gourmont._
Brodée d'aurore et de plaisances, comme elle verdoyait jolie, la petite fille aux si blonds cheveux.
La vie, autour d'elle, pour elle, était gaie et rafraîchissante comme les heures matinales de Mai.
Ni bobos, ni chagrins, ni vilains croquemitaines: mais des anges et des fées, et des joies, des bonbons.
«--Maman, maman! Ils m'ont brisé ma poupée!... Sa tête! Sa jolie tête!...»
Les heures matinales pleuraient toutes les larmes de leurs yeux.
«--Maman! que je suis malheureuse!»
«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse,--demain!»
* * * * *
Brodée de soleil pâle, comme elle fuselait et s'adornait de gemmes, fleurs futures, la jolie plante, la jolie fillette aux si blonds cheveux.
La vie, tout autour d'elle, pour elle, était douce et tiédissante comme les secondes heures des jours de Mai.
Ni fiévrettes, ni langueurs, ni vilaines jalousies, mais des jeux et des rires, et des cris, des mamours.
«--Maman, maman! Ils m'ont brisé mon ombrelle!... Sa pomme! Sa jolie pomme!...»
Les secondes heures pleuraient toute la pluie de leurs nuées.
«--Maman! que je suis malheureuse!»
«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse,--demain!»
* * * * *
Brodée d'or et de lumière, comme elle fleurissait, comme elle s'épanouissait en odeurs de délectation, la jolie fille aux si blonds cheveux.
La vie, tout autour d'elle, pour elle, était folle et violente comme les orages adorables et royaux des tierces heures de Mai.
Ni migraines, ni ennuis, ni vilaines envies, mais des roses et des perles, des jacinthes, des parfums.
«--Maman, maman! Ils m'ont brisé mon cœur!... Mon cœur! Mon joli cœur!...»
Les tierces heures pleuraient toute la grêle de leurs nuages.
«--Maman! que je suis malheureuse!»
«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse,--demain!
SŒUR ET SŒURETTE
_A Jean Lorrain._
Sœurette, dit un jour Sœur, avec des yeux très doux de vierge consolable, écoute-moi, Sœurette. Avons-nous, oui ou non, l'âge des révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde et perpétuelle adolescence, moi la brune et précoce maturité, sommes-nous, Sœurette, une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls?
«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!»
«Sœurette, dit encore Sœur, avec des yeux très noirs de vierge exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Sœurette, des chairs que promène en landeau une attendrissante maman; ou des chairs dont on montre le tiers au bal immaculé de la princesse Unique; ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on livre avec deux, ou trois fois leur poids d'argent?
«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!
«Sœurette, dit encore Sœur, avec les yeux terribles d'une vierge qui se fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Sœurette, les occultes amantes d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiancées d'un épouseur distrait?
«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres! Réponds, Sœurette:--Si nous nous aimions entre nous, tout simplement?»
LA FILLE DE LOTH
_A Camille de Sainte-Croix._
Le plaisir sortait furieux, tel qu'un jet de fonte ardente et rouge: Loth s'affaissa sur la chair de l'opprimée. L'idée du sang le tourmentait: «Quelle bouche, ou quelle blessure de virginité a revomi sur ma face?» Le flot du vomissement cloîtrait ses yeux, scellait ses lèvres, aveuglait comme un masque, le torrent de son haleine.
«L'Autre: elle avait nom la Mère... Quelle confusion dans les générations!... Avec l'autre, ils allaient au plaisir en des tremblements de saints qui tomberaient à l'impureté,--mais l'Exultation, fantôme exquis né de leurs souffles, planait, le front haut et rayonnant, tout paré de fleurs fraîches.
«Celle-ci: quand la mère fut morte, Loth aima sa fille, la fille de Loth; il l'aimait d'une sensualité de prêtre chaste, il se mortifiait...
«Vainement!
«Elle dormait... C'était tantôt, non, c'était il y a un instant, un seul instant... Elle dormait. Elle ne cria point. Sa mère non plus n'avait pas crié. Ah! c'est ma fille, ma vraie fille,--mais quelle confusion dans les générations futures!
«Elle dormait, elle ne dort plus. Évidemment,--et c'est surtout désagréable parce que de quels yeux irrespectueux ne doit-elle pas, en ce moment même, fixer son père, de quels yeux sournois et, qui sait? goguenards, des yeux à cracher dedans... Si elle pleurait, au moins, je la consolerais. J'ai envie de la battre!
«Ah! voilà que le masque se recollait sur sa figure, et ses membres ligotés ardaient en un enfer de cohabitation un peu excessif. Sa tête, sous l'imaginaire étau de sang glacé, se brisait comme un os dans une gueule de chien,--et l'Ironie l'épouvantait, comme s'épouvante un assassin qui veut, et ne peut, paralysé, redoubler le coup de grâce...»
Il articulait, sans parole extérieure, des chapelets de «pardon, pardon, pardon»: à Dieu, à Elle, à toute la vie, à toutes les choses, au lit creusé tel qu'un tas de sable fuyant vers un abîme, aux cheveux blonds mouillés par la sueur de l'angoisse, aux seins violentés... au Christ de l'alcôve, au Christ de cuivre, qui souriait aux lumières, si amèrement... à tout, à la porte brisée, au gynécée troublé dans son silence, à la bouche écrasée par les morsures...
... A la bouche surtout,--mais la bouche de vierge et maintenant de femme, la bouche d'enfant et maintenant d'amoureuse, la bouche adorable de la fille de Loth s'ouvrit et murmura dans un baiser:
«Je t'aime!»
PETIT SUPPLÉMENT
_A Arthur Symons._
Contrat d'irrégulière union.
Ainsi je me suis assuré des jours tissés d'un or et d'une soie vraiment supérieurs. Les seings sont signés, les sceaux sont scellés. Tout est prévu, hormis l'imprévu qui papillon se glisse, dort chrysalide, ver se réveille entre les feuilles des traités. Première partie: l'extérieure et matérielle vie, ce qui se mange, ce qui se vêt, ce qui brille, toutes les mondaines fulgescences, ce qui roule, ce qui hennit, ce qui obéit, etc. Laissons.
Au contraire, sur le chapitre des transcendances, revenons.
--Tu m'aimeras!
--Je te montrerai de l'amour.
--Tu seras fidèle?
--Comme une femme qui connaît le prix de la fidélité.
--Tu seras tendre?
--Une atmosphère de tendresse te circonviendra.
--Complaisante?
--Serve.
--Ah! jolie? Tu t'y engages?
--J'ai, selon les saisons, des crèmes assorties, et, pour les intimités, la Brise-vespérale, la Rosée-lunaire, le Petit-lait-du-regard-matinal, la Pâte-illusion-des-nuits-blanches.
--Auras-tu, chère, des pleurs de jalousie, quand il le faudra?
--Je sais pleurer.
--Et les rires? Par exemple, le rire-il-m'aime!-décidément-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter?
--Mon rire-il-m'aime!-décidément-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter est une perle. Tu verras.
--Et les sourires? Il me faut les sourires.
--Je les ai tous, ami: le sourire-plein-de-promesses, le sourire-adorable-de-mutinerie, le sourire-troublant-du-Sphynx, le sourire-voilé-de-larmes... j'ai le sourire-sarcastique, le sourire-sardonique, le sourire-malicieux, le sourire-vainqueur, j'ai le poétique-sourire et le sourire-nuancé-de-mélancolie... je les ai tous, te dis-je. Sans vanité, mon écrin de sourires est très complet. J'ai même le sourire-après, si rare! le sourire-je-t'aimais-bien-avant-mais-comme-je-t'aime-maintenant- il-n'y-a-pas-de-comparaison! Tu vois...
--Dis-moi, et les amoureuses pâmoisons?
--Oh! je crois bien! A quoi penses-tu? Mais c'est le B, A, BA! BA, BE, BI, BO, BU! Voyons, pour quelle ingénue prenons-nous notre Adorée!
--Nous monterons au ciel, au septième, n'est-ce pas?
--Au septième, j'ai des ailes.
--Redis-moi encore que tu m'aimeras, ma Bien-Aimée!
--Mon amour t'appartient.
--Tu m'aimeras passionnément?
--Ah! pour cela, mon cher, permettez. Avec un petit supplément, oui. Je sais le rôle. Volontiers, mais que cela soit bien entendu, _la_ PASSION _se paie à part_.
LES CORRESPONDANCES
_A Edouard Dubus._
«Il est étonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est dans une lumière absolument autre que la lumière du monde; mais tel est l'état des choses, que pour ceux qui sont dans la Lumière du monde, la Lumière du ciel est comme des ténèbres...»
Emmanuel SWEDENBORG.
_Les Arcanes célestes, 3224._
Mi-dévêtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade signalait à mesure la localisation des Correspondances. Ton des explications: cette affectueuse ironie qui réussit à capter l'attention des petits enfants.
--«Mais oui, chère, le corps humain, tout son interne mécanisme, tout le geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel avec le Ciel-Enfer, vaste espace en forme humaine, Très Grand Hermaphrodite habité selon les régions par des créatures célestes, infernales, purgatoriales: les infernales végètent parmi les excrétions, les choses mortes.
Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les anges de lumière; au cœur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de foi; aux bras, les anges de la Force: «Un Bras nu m'est apparu, qui avait en lui une grande force...»
Cette vie résolue, les avares vont s'enclore dans la geôle de l'estomac; les improbes barboteront dans les marécages du fiel; les stupides et les vaniteux, dans l'égout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils expieront dans le perpétuel in-pace du rectum la joie des champs de bataille.
Âmes tendres qui adorâtes les enfants--et qui en fîtent--la matrice de l'Hermaphrodite sera votre palais.
--Oh! que tu m'ennuies!
--Tiens, là,--et au contact indicateur elle s'ennuyait déjà moins,--entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des bonnes amoureuses.
--Je ne comprends pas.
--Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promènes, tu respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crêpelée, les désirs, comme des aromates, sont vaporisés dans l'air et le vent chante des vers d'amour...
--Et tu seras avec moi?
--Eternellement!
--Oui, mais tout ça n'est pas vrai.
--Oh! enfant, tout est vrai. Crois,--et crois aussi quand je te dirai le contraire de ceci, car il n'est pas nécessaire de croire toujours la même chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le moyen de ne pas s'ennuyer.
--Après?
--Si tu étais une chaste vierge, je te prometterais d'attachantes fonctions. Tu résiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et là, tu veillerais à ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas au sang, pour d'abusifs coïts, toute son essence et toute sa vitalité.
--Est-ce fini?
--Oh! non, il y en a très long. Mais, écoute. Ma belle, j'ai bien peur qu'au lieu des dilections du paradis génital, nos péchés ne nous destinent aux excrémentiels enfers, ne nous duisent irrévocablement sous les fesses du Grand Corps, parmi les adultères, les sensuels, les dévergondés de la charnalité...
--Tout cela est bien malpropre!
--Comme la vie, ma chère âme, comme la vie!..»
LE CRIME DE LA RUE DU CIEL
_A Alexis Lauze._
Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans sa rue!
Le fantomatique feuilleton se créait là.
Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute la journée, au bruit de l'aiguille, de quoi enfiévrer les heures mornes! La couture s'en allait brodée d'or et soutachée de sang, et les fièvres du jour émanaient dans la nuit des transes frissonnantes de morgue et d'échafaud.
C'était terrible et c'était bon.
L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards crevaient les bourses et les ventres, ça pantelait, ça ruisselait. Ah! on se sentait vivre! Et le cœur? Être aimé aussi! Ah! Ah! Ah! L'heure du déjeuner s'évaporait.
Un matin les draps sont lourds comme des suaires.
Rien de rare: une de ces faiblesses où défaille la chair des filles anémiées aux pâles nourritures; l'aveuglement dès que le pied droit s'avance devant le pied gauche; les menottes qui tremblotent comme la feuille menue.
L'hôpital? Ah! bien non, par exemple! Plutôt aller voir tout de suite si le pavé est loin de la fenêtre!
Les camarades du quartier défilèrent:
«Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus de pain qu'elle n'en mangera.
«--Allez-vous-en vous tuer le corps pour en arriver là!
«--Elle a des nerfs, elle s'en relèvera.
«--Il y en a d'autres qu'elle qu'en passeront par là.»
Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne qui entrait, à la muette, avec deux sous de lait et le sucre de son café dans un coin de journal:
«Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus qu'une fois. Ça galope, pa-ta-tan, pa-ta-tan... Il y en a deux, ma chère, de chevaux! Tiens, ils s'arrêtent,... Ah!...»
Plus personne.
Victorine ouvrait la porte.
«Retourne! La voilà évanouie! Tâche de ramener un curé. Elle est finie.»
Deux trous noirs s'ouvrirent dans le masque blanc. Une voix lointaine soufflait:
«Tout de même, en voilà un qu'est canaille.--_Et Paolo, montrant le cadavre, leur dit: Un homme en blouse, entré et sorti par cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené l'ouvrière._ LA FIN A DEMAIN.» Ah! je ne veux pas mourir. LA FIN, LA FIN! Mon Dieu! que je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au jour! Dis, Jeanne, tu me feras vivre jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite chérie, écoute bien! quand ça serait ma dernière heure, ma dernière minute, tu me le lirais, n'est-ce-pas le feuilleton de LA FIN, comme tu m'as lu tous les autres? Dis, tu me le jures? Dis, dis? LA FIN! LA FIN!
--Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès la porte, demandez pardon à Dieu de vos fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde infinie, n'attend qu'un mot, un signe, une pensée de regret, un acte de foi et de soumission à sa divine volonté pour vous ouvrir ses bras cléments!»
«--LA FIN! LA FIN! Je veux savoir. Non, non, pas mourir encore!
«--Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement: Seigneur, pardonnez-moi, parce que j'ai péché! Si vous saviez comme il est bon, comme il aime ses créatures même pécheresses! Bientôt vous le saurez, si le repentir... Vous saurez...
«--Je saurai, je saurai! Là haut je saurai LA FIN?
Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux flammes du désir. Le vent d'outre-vie la coucha disant:
«Alors, je puis mourir.»
ARIANE
HÉROÏDE MODERNE
_A Camille Mauclair._
Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rôle m'avez-vous distribué, à moi, entre toutes les femmes? Maîtresse abandonnée! Les Ariane! Ariane, ma sœur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée? Contre le tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions: Ariane est morte. Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne est supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne! je suis moderne, je puis souffrir, mais je comprends.
«Vous me le dîtes, que de fois! On se fatigue de tout hormis de comprendre. Je comprends, j'espère même, que cela me délassera d'aimer!
«Pas de mélodrame! fut encore une de vos paroles les plus favorites, et, comme vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion maladroite, votre expérience de la vie pratique! Au contraire, un peu de raison, que diable! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des épidermes, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer.
«Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh! mon ami, ce n'est pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minuité, le sentiment. Non, ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'être légère, un peu. Légère! Passez-moi cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles. Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les enfants.
«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimai, et je croyais que cela durerait toujours: C'était ma vocation.
«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair, par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier! Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme une branche morte.
«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le cœur: j'aurais voulu vieillir avec toi.
«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de votre haleine, et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes mots d'autrefois?
«Nous y sommes.
«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné par moi; roi, je ne t'ai déposé, tu règnes; amant, je ne t'ai pas tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire pour n'être pas aimé?
«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas un seul instant entre tous les instants où s'équilibre notre vie, pas un seul, et tu ne me quitteras jamais.
«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime. C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie. Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle, dis-moi, si elle savait?
«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Et bien, je te garde et je t'emporterai avec moi.
«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion? et quand je serai sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon cœur, et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie d'aimer infiniment en un amour infini!
«Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés, mon cher souvenir, nous vivrons éternellement.»
LIVRE III
QUELQUES AUTRES
VISION
_A G.-Albert Aurier._
Elle était dorée sous ses voiles pâlement bleus, tel qu'un struc florentin. Comme je m'en étonnais:
--C'est que je suis un trésor!
Je répondis:
--Raison bien élémentaire.
Elle dit encore:
--C'est que je suis élémentaire.
--Qui es-tu?
--Je suis celle que tu vois.
--Veux-tu que je t'aime?
--Je le veux bien.
Elle arrêta, par un strident rire, mon geste humble et amoureux de baiser ses pieds dorés.
Je cherchai, inquiet, les yeux de la vierge en or, mais je vis bien de l'or, je ne vis pas les yeux.
Elle dit, souriante:
--Essaie!
--Oui, je frôlerai d'un peu de ma chair, cette chair d'ostensoir. Oh! que je le désire! Laisse-moi faire.
Ma tête s'inclina vers les pieds dorés et aussitôt tout disparut.
--Là! mon cher, chuchotait la voix du Lointain, te l'avais-je dit? D'or, de marbre, de chair, je m'évanouis à l'épreuve d'un contact. Je suis l'intouchable, c'est-à-dire la Femme.
PROSE POUR UN POÈTE
_A Saint-Pol-Roux._
«Pense, disait le Poète, pense au pâle abandon...»
Il faut savoir qu'elle était pas jeune, jolie plus guère,--et parmi l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflammé des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à l'agonie parmi les soucis incandescents.
Il faut savoir tout ce que savait le Poète: encore ceci, que la pas jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait: «Il ne l'aimait plus!» Ah! même dans un grand calme de ton et avec gestes à la Tant-pis-que-voulez-vous?--ça contenait bien des sanglots, et pas si effarouchés qu'ils ne montassent résolument à l'assaut du pauvre cœur...