Propos de ville et propos de théâtre
Chapter 8
Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin, rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du _Pont cassé_; c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation intéressante.
--Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier, très-surpris de cette rencontre.
--Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon enfant.
* * * * *
Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande réputation d'esprit,--à peu près comme les révolutionnaires achetaient jadis les biens nationaux,--c'est-à-dire à bon marché.--Cette réputation lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette lèpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble être le but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet exercice.--Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à autant d'éditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de l'attribuer à M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le mot doit servir de réplique.--Ce confident est ordinairement un bon jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a promis de faire mettre en lumière.--Mademoiselle *** est aussi spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle ***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes et d'hommes de lettres.
--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la _mot_-nomanie.
--Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal, dans la pièce des _Cabinets particuliers_.
SILHOUETTES LITTÉRAIRES
I
LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTÉRATURE
Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir. Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à les éviter.
On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement ménagée; avec celui-là, qui affecte l'indifférence ou le dédain en matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac _écrit_.» Comme il a fait une étude spéciale du coeur humain des gens de lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en vue.
Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui attirent sur lui l'attention des voisins.--Si c'est une pièce historique que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un vaudeville, il se plaint du style.--Si c'est un drame, il dira que l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut, émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas. Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses espérances.
Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure; il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la maîtresse de la maison répond avec orgueil:--C'est monsieur un tel, un de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis.
Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et ils se font tous prier.--Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits--il assistait le matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a surtout un chapitre magnifique sur _ceci_, un passage admirable sur _cela_. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans lequel il y aurait trop de citations _françaises_.--Il a aussi observé une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la manchette de sa chemise--et ce disant, il retourne son parement, dégage sa manche et fait voir la tache.--Tout le monde se lève dans le salon pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent sur les chaises.
Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des Français,--Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir à faire les coupures qu'il lui indiquait.--Il lui a pris son manuscrit de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.--Il faudra qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger _un confrère_.--Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il craint d'être obligé de la recommencer entièrement.--Notez bien qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.--La tache d'encre était préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.--Tout à l'heure, en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une centaine de lignes pour son feuilleton.--Il a bien envie de l'envoyer promener.--_Chose_ a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de le charger de ses corvées.--Cependant, il ne peut refuser ce service à un ami avec qui il est à _tu_ et à _toi_.--D'abord, il profitera de l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.
En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.--Les dames se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de poche et pousse un cri d'étonnement--Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?--Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en place du mien,--il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me change ainsi.--Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre romancier.--Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher dedans.--Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui s'en occupe continue à être le lion de la soirée.
Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme désoeuvré.--Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.--De passif qu'il était jusque-là, il essaie de devenir actif.--il ne se borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.--Il se met un jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité à nulle autre pareille.--Moyennant finances, il trouve un libraire qui consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première fois devant le public, etc., etc.»--Ici, le personnage devient nuisible et dangereux.--Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature, c'est l'homme de lettres amateur,--désigné quelquefois plus communément et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres.
II
LE CHARANÇON
Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la littérature pour y causer des ravages.
On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où.
Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une sottise.
Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des oeuvres qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle.
Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à leurs modèles, comme ressemblent aux oeuvres d'art les odieux plâtres, colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la morte saison de la fumisterie.
Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse, la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de lettres véritables,--il a des relations.
Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les étages supérieurs.
En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au préjudice de l'art.
Les relations s'imposent ou se sollicitent.
Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter l'amour-propre.
Dans le second cas, elles humilient.--Un homme qui a le sentiment de sa valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme toute majorité.
Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête, de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis de l'attente.
Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là, et un beau matin on lui aura dit dans un journal:--apportez-nous quelque chose.
Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les cartons de la rédaction, mais la _copie_ du Charançon n'y fait jamais long séjour.
Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie.
Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite, mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.»
Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.
--Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière importance;--remarquez bien ce changement,--n'allez pas oublier cette parenthèse,--et ceci,--et cela,--et leur nom qu'ils ne trouvent jamais assez gros!
Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets littéraires.
Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui tremblent?--Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte aussi?--- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing. Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal; il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.
On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc. S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro.
Il se calme cependant, sur la promesse d'un _erratum_. Et, prenant autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire la distribution dans la ville.
Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit.
Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux.
Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs des feuilles éphémères destinées à mourir du CROUP littéraire à l'âge de deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir, le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les nuages de l'incognito le plus épais.
Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande pas d'abord à être payé.
Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette réponse:
--Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se procurer le luxe de se passer de public.
Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de prospectus.
Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les _spécimens_. Il se montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y faire croire quelques autres.
Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de réception dans son sein.--S'il est reçu, il se hâte de faire graver des cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom:
_Membre de la Société des gens de lettres._
III
LE RÉDACTEUR POUR TOUT FAIRE
Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu.
La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se rattache à cette occupation:
Elle fait la cuisine;
Elle fait les commissions;
Elle fait la lessive et le repassage;
Elle fait les corsets et les robes de Madame;
Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.
Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de l'utiliser comme nourrice.
Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas l'affirmer.
Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et elle est nourrie.
Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches--pauvreté n'est pas vice--ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le propriétaire prend un rédacteur pour tout faire.
C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans avoir positivement réussi dans aucun.
Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme.
C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier.
Il fait du roman et de la nouvelle.
Il fait des comptes-rendus:
Dramatiques,
Lyriques,
Scientifiques,
Académiques.
Il fait des chroniques:
Parisiennes,
Provinciales,
Étrangères.
Il parle également et à volonté;
Médecine,
Usine,
Cuisine.
Il parle chemins de fer,
Religion,
Industrie,
Modes,
Libre-échange.
Il rédige le premier-Paris,
Le filet,
L'entre-filet,
L'annonce,
La réclame.
Et il compose pour chaque numéro:
Des logogriphes,
Des charades,
Des rébus
Et des calembours.
Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal--et c'est encore lui qui la grave.
Enfin, c'est un véritable touche-à-tout.
Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125 francs par moi--il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner.
Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction.
Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même.
À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau.
À se saluer quand il se rencontre,
Et à se déposer sa carte le jour de l'an.
Mais, en revanche, il possède le droit:
De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le marbre.
De n'y jamais faire de coupures,
Et de les trouver également jolis.
Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper dans son numéro.
S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et moucher la chandelle.
En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les _premières_, et siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges, auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.
S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le double six, c'est que la pièce est mauvaise.
Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable qu'il se pourra.
Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.
Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble posséder le don d'ubiquité,--il est partout en même temps;--il fait honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit.
Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme pour vivre,--comme l'air et le soleil.
Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un maintien et une voix de rédacteur en chef:
--Votre dernier article a fait de l'effet.