Propos de ville et propos de théâtre

Chapter 7

Chapter 73,758 wordsPublic domain

Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux, retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé subitement par un froncement de sourcil du czar.

--M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent, une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il dînerait.--Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on lui servait--avait un goût détestable,--un vrai bordeaux de dîner à prix fixe.

--Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.--Ma chère enfant, ajouta-t-il--en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le prince nous a trompés;--il faut jeter ce vin à la rue.

--Non, dit-elle, je le donnerai à l'office.

Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste de sa connaissance.--Comme on se mettait à table, un convive en retard apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il recommandait aux connaisseurs.

Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux _retour des Indes_ acheté au prince russe.

--Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la personne qui avait apporté le vin.

--Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison.

M*** n'en entendit pas davantage;--il prit sa canne et son chapeau, et oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le boire.»

Les deux jolies jambes courent après lui.--Le rattraperont-elles?...

* * * * *

En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans le coeur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en _la_ mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus désagréable qu'un autre.--Seulement, avant de se rendre à sa flamme..., l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.--Le jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.--L'heure tant désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.--Il a parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.--Il a essayé toutes les cravates de son répertoire,--il a mis de triples talons rouges pour s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,--il s'est gargarisé avec les tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.--C'est à la fois Ergaste, Valère et Clitandre.

Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une lampe--appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans l'une de ses plus voluptueuses élégies.--On l'attendait.

Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran voisin,--Ergaste--Clitandre--Valère--quitte les genoux de sa belle, et suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire?

Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le donner à deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend à ses auditeurs que:

--C'était pour remonter sa montre.--Quant à ma passion, ajouta-t-elle, ce fut tout le contraire qui lui arriva.

* * * * *

Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la transaction.

--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?

--Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un noeud.

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En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une pièce qui n'a pas de succès.--Depuis quelque temps, la famille _du four_ se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première représentation.--Abusé cependant par un succès dont les fabricants entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et poissons rouges:--le tout n'excédant pas cent mille francs.

À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là, M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.

À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les cours d'ostéologie.

M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,--mais il n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de sa pièce:--importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa collaboration,--M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la circulaire suivante:

«Monsieur et cher collaborateur,

«J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce soir;--je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer; excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public nous en refuse. Tout à vous. M***.»

Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,--et M*** a eu au moins ses poissons rouges.

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Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.

Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un pays où les jours avaient vingt-cinq heures.

--Dis-moi bien vite où il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port et faire ma malle! s'écria C...

--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?

--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.

* * * * *

Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles du sérail.--On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses de son théâtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure littéralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait à un acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:

--La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée; vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais d'un autre habit.

Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par l'administration). L'impatience du public commençait à se manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène sur-le-champ.--L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter une chemise dans le passage des Panoramas.

À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,--mais soudainement il se calme:--une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration résultant de l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.

--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,--vous êtes en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.

* * * * *

Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa personne est comptée comme colis.

Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses amies vint la voir et s'informa de sa santé.

--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...

--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.

--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour du prince.

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M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes pour son facile accueil et son humeur hospitalière,--On a dit quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.--Il serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon diable.--Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du critique.--Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en usent les marches.--L'écrivain concilie cependant les devoirs de l'hospitalité avec ceux du travail.--Son esprit se dédouble avec une prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et sur le papier où il écrit.--Janin a parié une fois qu'il raconterait tout haut la retraite des _Dix mille_ en même temps qu'il jouerait aux dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;--et il a gagné son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent qui _manquent de gaieté_.--De ce nombre sont: les amours-propres dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge d'un rival ou d'une rivale;--les réputations microscopiques juchées sur des vanités hautes de cent coudées;--les gens qui, n'ayant jamais pu apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre appeler;--les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance de leur _petit dernier_, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.--Et les oisifs, les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre âme.

Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe... irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui mériterait à lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert que c'était un ancien bénédictin espagnol.--Le fait est que ce merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-même de lui-même.--C'est cet animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.--Quand l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M. Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de féliciter M. Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.

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Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succès subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.--Il n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des _entrées_ et des _sorties_.--Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.

--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs en rentrant au foyer...

--Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette engence? ajoutait madame D...

Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à part:

--Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez les applaudissements d'une tourbe grossière.

--Sans doute, fit B.

--Certainement, ajouta madame D...

--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos voeux sont exaucés; il n'y aura plus d'autres _romains_ dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.--La claque est supprimée.--C'est autant d'économisé.

--Supprimée, la claque! fit B...

--La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?

--À compter d'aujourd'hui même.--Allez vous habiller, et soyez sans crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans la salle,--des purs, des sincères, et toute la gloire que vous recueillerez désormais sera en bonne monnaie.

Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs loges,--sérieux et inquiets.--L'ère de l'enthousiasme sincère s'était mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient _étrenné_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré plus habile comédien.--Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.

Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.

--Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.--Nous avons une mauvaise salle aujourd'hui.--Voilà tout.--Demain, nous retrouverons notre vrai public, et alors...

Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.--À peine les deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt étouffé.

Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,--à la première entrée en scène, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de même.

--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de la coulisse applaudir son camarade.

Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,--la salle reste muette;--elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de bravos, aucun...

Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.

Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du spectacle.

Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.

Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes subventionnaient à leurs frais,--et chacun de son côté,--une brigade d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction systématique.

Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu près ce langage:

--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.--Votre amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse fera des économies.

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On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins singulières de quelques artistes et de quelques écrivains célèbres.--Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi volumineux qu'intéressant.--Un jour, le grand romancier invita une douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait été mandé de Paris,--donna un somptueux démenti à l'humble préface de l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'oeuvre de son répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin, les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc., etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux, étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.

Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque fois qu'il rencontrait son confrère.

Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis, allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient positivement eux qui avaient dégagé le _service_ de leur confrère des mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre, et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses amis.

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M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:

Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait toujours avoir pour partenaire.

L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au lieu de la corner.

Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.

--M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais plus.

Trois jours après le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion au grade de chevalier de la Légion d'honneur.

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