Propos de ville et propos de théâtre
Chapter 6
La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée, et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur convoitise.--Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas perdre un pouce de terrain dans le coeur de sa maîtresse, il faut qu'il ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour; il faut qu'il ait le noeud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux, passait jadis pour être irrésistible.
Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.--On se voit mal, ou plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire: Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices?
Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix.
Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de celle-ci à part,--lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie:
--Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!--Quelles épaules!--Je ne les avais pas encore vues.
Le jour, madame dort,--pour se reposer des fatigues de la nuit.--Si elle reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,--et l'amant ne sera reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,--auxquels la coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,--pour s'assurer une troupe de _romains_ qui lui feront une _entrée_ au prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart d'heure de tête-à-tête,--il l'emploira en querelles, en jalousies.
--Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un tel!--Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je n'aime pas cette couleur-là? Pourquoi ceci? pourquoi cela?
La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge d'instruction.
On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du raccommodement;--mais c'est égal, après un certain nombre de _félures_, l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de sutures.
Un beau jour il se casse tout à fait,--et les morceaux n'en sont plus bons.
Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,--que de couples seront dépareillés,--que de contrats sur papier rose et non timbrés--laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de coups de canif!--que de jolies bouches, qui disent encore un nom aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!.........
Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique.
Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut se procurer des billets.
Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos; mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les artistes qui veulent bien s'en charger.
Comme on l'avait sans doute prévu,--la curiosité qu'excitent, dans une certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames patronesses.--Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les coulisses,--saisissent avec empressement une occasion qui leur permet d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ, toutes les dames patronesses,--et particulièrement celles que leur réputation met le plus en relief,--sont obligées d'entre-bâiller une heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers, amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en réalité qu'un prétexte.--Quelquefois aussi, ces visiteurs sont parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,--et tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.--Si on les laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.
D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées--depuis huit jours.--En saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils, amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils pourront faire l'offre de leur coeur--Quant à leur main, ils la laissent dans leur poche.
On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte.
Il y a les messieurs qui _s'occupent de théâtre_, et qui, à la faveur d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage _de leur composition_, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons. Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre, et si elle daignait en accepter le principal rôle.
Il y a même les messieurs mal élevés,--qui gardent leur chapeau sur la tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un billet--comme ils iraient acheter la _Patrie_, au coin d'une rue.
L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière.
Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du motif qui lui valait cette visite.
Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement, comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par à-comptes.
Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six visites.--Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à l'actrice en question.
Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une bouillie humaine--qui encombrait le foyer, la salle et les corridors.--Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le trajet d'une loge à l'autre.--Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si aimables!--Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu la précaution de se ganter à l'avance,--n'avait achevé de mettre ses gants qu'à trois heures.--Mais, pendant l'opération, l'un des gants était devenu noir et l'autre panaché.--Cette foule énorme a fait naître bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.--Plusieurs couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus se rejoindre.--Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras, s'en est allé avec une robe bleue,--sans trop savoir comment la métamorphose s'était opérée.--Enfin, pendant la semaine qui a suivi cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont eu, sans doute, une rude besogne.
Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.--Il a été impossible de se procurer une glace avant trois heures du matin.--Dans le parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau bouillante.--Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à la place des fleurs et des boutons symboliques.--Cette atmosphère, qui aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en résulter.--On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire écouter:--ni _les princes charmants_ des mille et une nuits parisiennes, dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les _exchange office_;--ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous enveloppe, dans une toison du Thibet,--mais qui n'aiment pas à remettre à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur convoitise;--ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou aux feux de la rampe;--ni les petits messieurs qui trempent leur chaussure dans le carmin de la Régence;--ni les vicomtes et barons de fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;--ni les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le coeur et pas de chaumière;--ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne de l'Hélicon--mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est aussi malsain pour la santé que pour la littérature.--Ô miracle! elle avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de _six cents_;--un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;--un rôle à six costumes, dont deux à maillot.--Ô jeune insensée!--un rôle où il y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition des belles chevelures;--un rôle à rires et à larmes.--Elle a refusé cette magnifique création.--Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.--On dit même plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.--Inhumaine à tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de coulisses, ce qui gênait singulièrement la manoeuvre des machinistes.--Les suicides se produisaient également dans la salle.--Et le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.
Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite morgue dans le foyer.
Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit énorme dans tout le Landernau dramatique.--C'était le canevas ordinaire sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,--où il ne manque pas de brodeuses.
Quand on demandait à la future actrice--pourquoi elle ne faisait pas un choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et n'aimerait Jamais que son _art_.
À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour malheureux.
Eh bien, cette même personne, dont le coeur restait fermé à triple tour et en dedans, à tous les plus ingénieux _Sésames_ que peut inspirer le désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique. Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,--dans un moment où elle se sentait mourir de chaleur,--elle a donné sourire et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace.
Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé _la fonte des neiges_.
À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir trouver un pauvre petit coin.--Un de ses amis, témoin de son embarras, lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches.
--Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi nous ne nous voyons plus...
--Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant lui qui est...
--Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H...
LES SOUPERS DE BAL.
Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches, mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits, vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.
--Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour _entrée de jeu_.
Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait l'ambre.
--C'est un rendez-vous!
--Parfaitement.
--D'amour?
--Ou à peu près.
--La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.
En trois cartes, M. B... avait perdu.
--Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr. de gagnés.
--Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme enjeu, payera-t-on à vue?
--À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre:
«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...»
On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée.
* * * * *
Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;--qu'il aime la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et presque toutes ses illusions;--qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de la géographie du _Tendre_; qu'il aurait rendu dix points de trente à don Juan, aux carambolages des coeurs;--que Lovelace lui aurait demandé des leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo, et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;--qu'il grave son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou grandes;--qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du monde,--et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires, comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles. Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui _marque à tuer_ les gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur l'agenda de son désir, la vertu de la _désignée_ peut appeler un notaire et faire son testament.--Telle dame citée comme un _Gibraltar_ de fidélité, telle autre comme un _Vincennes_ de rigueur, ont été forcées de capituler.--Il a effacé du dictionnaire le mot _imprenable_. Il passe sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et vaincre.»--Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son bonheur.»
Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable.
Bref, notre homme la vit un soir,--belle, radieuse, dans une avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque ironie.--Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la marqua à son _avoir_.
Le lendemain, un coup de sonnette,--un de ces coups de sonnette impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là qui s'annonce ainsi,--ébranla l'antichambre de l'actrice.--Elle voulut faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit quand même dans le salon.
Il avait _vu_, il _venait_: c'était tout naturel.--Mais, ô surprise! _il ne vainquit pas_.
Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout! Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.--Le lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre. Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.--L'actrice répondit qu'elle acceptait.--Son billet fut placé dans les archives du personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une voiture attelée de deux coursiers rapides.--On n'était pas en route depuis cinq minutes que le cavalier,--faisant trêve aux madrigaux et séductions de langage de son répertoire ordinaire,--change la stratégie du siége et passe subitement de la parole à une pantomime expressive.--Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé, celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.--Elle s'empara du chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière et cria vivement à l'ennemi:
--Je ne veux pas appeler et faire du scandale,--mais si vous ne me lâchez pas, je lâche votre chapeau.
Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait ainsi:
--Le lâche!--Croiriez-vous qu'il m'a lâchée?
* * * * *
Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise, qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M. M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge. Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants. Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir que dans un chef-d'oeuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias, dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de son sérail.
Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité de _saint Thomas_.--Une circonstance étrange est venue le convaincre.