Propos de ville et propos de théâtre

Chapter 5

Chapter 53,726 wordsPublic domain

«VICTOR, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.--Le billet du tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai vu!--Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne soit trop riche.--Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois, quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le coeur?--C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si j'étais négociante.--Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là où devait me mener tant d'amour! Ah! AUGUSTE, vous êtes bon, vous êtes trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.--À cette condition, je vous pardonne.

»Votre Minette chérie.

»MATHILDE DE FLANDRY.»

* * * * *

UN VIEUX DOMINO, _graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite pierrette très-fraîche_.--Élisa, mon enfant, je vous défends de danser avec ce petit jeune homme.

--Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.

--Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux messieurs qui vous parleront?

--Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.

--C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter.

--C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.

LE VIEUX DOMINO, _avec onction_.--Ma petite, les moustaches ne font pas le bonheur.

* * * * *

DE LA MÊME À LA MÊME.--Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce monsieur-là.

--N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent.

* * * * *

--Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper?

PAUL, _frappant sur son gousset_.--Tu sais bien, Célestine, que je n'ai plus jamais d'argent après minuit.

--Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.

* * * * *

--Anatole, prête-moi un louis.

--Pourquoi faire?

--C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.

* * * * *

DEUX MESSIEURS _se rencontrant dans le corridor des quatrièmes loges._--Tiens, mon gendre!

--Tiens mon beau-père!

--Vous ici, après un an de mariage!... Oh!

--Et vous, après trente ans!... Ah!

Après un quart d'heure de morale réciproque:

LE GENDRE.--Vous dites donc que cette petite Rosine...

LE BEAU-PÈRE.--Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite Paméla...

LE GENDRE.--Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...

LE GENDRE, _à part._--Il faut que j'arrache mon gendre des mains de cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille!

LE GENDRE, _à part._--Il faut que je délivre mon beau-père des griffes de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait!

* * * * *

--Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne m'accordera pas une petite place dans son coeur.

--Tout est comble, mon cher monsieur.

--Rien qu'un petit coin!

--Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.--_Je verrai voir_ à vous donner un tabouret.

FANTAISIES A PROPOS DE L'HIVER.

L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach.

Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la perturbation au sein de l'Académie des sciences.

Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il allait chercher des pommes de terre.

Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,--comme je vous vois;--près de l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec un tas de moellons.

M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant son chalet.

Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un crocodile.--Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les naturalistes, le surnom de _Brasseur_ des amphibies.

La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de luire,--profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait le dos tourné, le mercure,--parvenu au plus haut degré de l'exaspération,--a voulu s'échapper du thermomètre,--comme autrefois Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir descendre au-dessous de la température des vers à soie.

Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une friture de naïades.

Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au fond de son encrier.

Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement, pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les feuilles pendant la nuit.

Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation.

M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance.

Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres.

M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est décidé à avoir recours aux tribunaux.

En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis.

Ces messieurs ont mis leurs lunettes,--leur abat-jour vert, et on a ouvert la séance,--en même temps que les fenêtres de l'Institut, où l'honorable réunion se plaignait d'étouffer.

Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de plusieurs kilomètres.

Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis dans la nécessité de retirer son habit.

Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se dégarnir.

Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames.

Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre du jour, concluait à ceci:

Que ce qui se passait n'était pas naturel.

Il s'agissait de savoir pourquoi.

Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était soudainement pris d'une quinte de toux.

Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de catarrhes.

Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les autres pour aller acheter du jujube.

Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de choses.

L'illustre savant est passé dans son cabinet.--Depuis plusieurs jours, la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il demeure penché sur l'abîme de ses méditations.

Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître les astres devant lui.

Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas étrangers à ce qui se passe dans la nature.

Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de toute tentative de rébellion.

Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre, ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur que le fond de leur coeur.

Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte semonce.

Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.

--Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde, malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe de la Vierge?

N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses travaux.

Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X du problème.

Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la livrer à la publicité.

Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total.

L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde cosmographique.

Des mutations incroyables se préparent.

Les pôles veulent changer de place.--Le Groënland veut devenir une serre chaude, et va se peupler de scorpions.

La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours blancs.

Les zones jouent à colin-maillard.

Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun ne seront plus bons qu'à mettre au pilon.

On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie.

Les _Guides-Richard_ deviendront aussi inutiles pour les voyageurs qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux.

Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se trouveront sous d'autres latitudes.

L'Europe sera en Amérique.

Asnières deviendra port de mer.

Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des Saints-Pères.

Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel ordre de choses.

Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les Parisiens deviendront tous nègres.

Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir l'_Oncle Tom_.

C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux que maintenant, mais ça se verra de plus loin.

Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est que nous sommes à la veille d'un déluge.

Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la construction d'une arche de sauvetage.

Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà cotées à une forte prime.

La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du monde--dont il a été aussi question--était un fait annoncé officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité qu'un prétexte à la baisse,--et avant de se repentir et de songer à leur salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à dominer la voix des coulissiers annonçant le _dernier cours_ aux fidèles du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu.

Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.

Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de fourrures.--Ces industries ne sont pas les seules qui aient été atteintes par la bénignité de la saison.

La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second. Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.--Il bourre son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en piscine pour les maladies de peau.

Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri des enfants de la Savoie: _À pau apin!_

Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours suivi de l'enfant.--Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;--ils alternaient leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur fît signe de monter.

_À pau apin!_ chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots sonnant sur le pavé.

_À pau apin!_ reprenait le petit avec une voix d'enfant de choeur à matines.

En entendant ce duo matinal,--comme on sentait bien l'hiver sans le voir,--comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du Nord!--Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre bien close!--comme on savourait avec délices le _far niente_ matinal de l'oreiller.

_À pau apin!_ c'est-à-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.--Comme je suis bien dans mon lit!--Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?--Qu'est-ce que je vais manger à mon déjeuner?

_À pau apin!_--Peu à peu on se réveille.--On sort tout à fait du lit; un coup de sonnette a retenti.--L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à trembler d'effroi dans votre secrétaire:--il a reconnu l'ennemi, l'intelligent métal!--C'est un créancier qui vient vous demander de l'argent pour payer ses dettes.--Si vous êtes farceur, vous lui répondez de loin:

--Faites comme moi, ne les payez pas.

Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.--Alors ils se mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal; d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.--De temps en temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident à s'en aller, et s'en vont déjeuner en choeur au café, où ils se mettent à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs--au lieu de payer leurs dettes.

Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous éveille,--c'est le grattement clandestin d'une petite main impatiente:--vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues, bouquet de violettes aux mains--tandis que l'hiver chante dans la rue par la voix du ramoneur: _À pau apin!... à pau apin!..._

C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la journée dans un magasin.--Pour se donner du coeur à l'ouvrage, elle est montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son chemin,--dit-elle, la menteuse,--histoire de vous dire bonjour et de prendre un petit air d'amour.--Elle babille, elle frétille, elle _tournille_ et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau désencagé.

Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'oeil, sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.--Pauvre petite! pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.--Elle, froid!--Ah! bien oui.--La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et son enfant y mêlent lointainement leur refrain: _À pau apin!_

Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone, dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait un vice!

Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,--maintenant que l'hiver est supprimé,--et que deviendra leur petite raclette?

M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de romances commençant par

/*[4] Enfant de la montagne, */

et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même _besoin ne serait pas_, leurs cheminées dont le marbre est chargé des mille caprices de la mode.

En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;--le carnaval lui-même a l'air d'avoir pris médecine;--il a déclaré qu'il retournerait à Venise, si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige.

On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir scintiller aux vitres la mosaïque du givre.--Paris tout entier tend avec impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge.

Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée.

On parle d'organiser un hiver artificiel.--Les physiciens et les chimistes sont convoqués.

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Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que, pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille hameçons tendue par le diable,--est doublé par les dangers qui peuvent en résulter.--Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui lui tienne le marchepied de sa voiture.--Telle belle dame qui, voilà quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,--quand la température promettait des petits pois pour le 1er mars,--n'ose plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle.

Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants.

Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.--Pour eux, en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.--Décembre, janvier et février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et d'espingoles,--viennent vous mettre dans la gorge des totaux de mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile.

Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.--Les mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des couturières,--semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.--Ce _boni_, opéré sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la _bourse de garçon_ de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des Danaïdes du quartier Breda.

Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!!

La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible. «Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le proverbe,--devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.--Pour avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;--et les mémoires de _madame_, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de _mademoiselle_, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.

Quant aux amants,--_leur peine n'est pas moins cruelle_,--pour parler comme les romances.--Le même motif qui a fait la joie des maris économes assurait leur sécurité.--Les soirées étaient rares, et les bals presque nuls.--La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement étendue dans sa chauffeuse.--Pendant la journée, monsieur allait à la Bourse.--Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires, l'_affaire Chaumontel_,--cette inépuisable mine aux galants _escampativos_.--L'amant se trouvait donc maître et seigneur,--non pas seulement du coeur, mais encore du logis de la dame.--Il consignait lui même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.--Et il aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.--Il avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.--Étant seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa jouissance.--Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il arrivait--ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures. Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La jardinière dégageait ses plus subtils parfums.--Les rideaux glissaient d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.--La lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le boudoir que le clair-obscur discret,--favorable aux confidences infimes.--On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur les sables du mot _toujours_.--On disait un peu de mal des absents, excepté du mari.--Jamais de querelles, jamais d'ennuis.--C'était charmant, délicieux.--À minuit le mari rentrait.--L'amant s'en allait et rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer le surlendemain.

Il faut convenir que c'était trop beau!

Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et le lendemain ailleurs.

Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi perpétuel!