Propos de ville et propos de théâtre
Chapter 3
--Il n'en reste plus.--Que donnerai-je en place à ces messieurs? ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de leur faire.
--Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,--répondit l'un des jeunes gens.
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Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de _Faublas_ et des _Mémoires de Casanova_, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.
Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence.
--Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement.
--Mais, sans doute.
--C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.
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Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le coeur a une grande réputation de cosmopolitisme:
«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand l'endort; le Polonais le ruine.»
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M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars.
--Accordé,--répondit le préfet,--s'il n'y a pas d'autre revue ce jour-là.
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Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers.
On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.
--Bon garçon, répondit l'auteur du _Duel des Pierrots_; mais il est _Belge_ comme une oie.
Du même tonneau.
Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années.
--Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade.
--Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers, où il y a de la _chaîne_ il n'y a pas de plaisir.
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Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il était obligé d'intenter un procès à un petit _Magazine_ à bon marché où on lui refusait de lui payer ses _bouts de lignes_ et ses _blancs_.
--Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!--mais si j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double.
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À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les préventions directoriales.--Un billet de l'administration lui apprend enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son manuscrit et commence à lire.
«Personnages.... Acte premier.... Scène première....»
--Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.--Pardon, monsieur,--mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas convenir à mon cadre.
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M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence, affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas s'en occuper.--Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son manuscrit à la main, demandant une lecture.
--Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre échelle.--Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'oeuvre de bouffonnerie qui s'appelle _la Vendetta_.
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À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps modernes.--M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus de croyance en leurs oeuvres.--Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son auditoire la conviction dont il est animé lui-même.--Lisant un jour un drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,--M. ***, qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.--Arrivé à la péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression dramatique,--tire un pistolet de sa poche et fait feu,--et tombe en se roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «_Adieu! Mélanie, je meurs,--vis pour mes enfants!_»
Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit le deuil dans un scrutin tout en boules noires.
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Un rédacteur du _Times_, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés, quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver leurs membres dispersés.
Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer une plainte contre la Compagnie.
L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept, lui répondit:
--La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes de dix signatures.--Il nous manque trois voix!
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Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé.
--Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions trente morts ici, et personne ne s'est plaint.
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La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines, jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre la décision suivante:
«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.--Un supplément de quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.
»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,--avec embranchement sur l'autre.»
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À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que des Chinois dans des assiettes.
Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses convives,--qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au vestiaire.--L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on pourrait bien manquer de quelque chose.--*** jette un coup d'oeil sur la table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.
--Tu avais raison, dit-il à son ami,--ça manquait de poivre rouge.
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Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la veille.--Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit livres et veut le lui mettre sous le bras.
--Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait pour un maçon!
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Un rapin, qui redoublait sa Bohême,--devait, depuis sept ou huit ans, 150 fr. à un tailleur.--Dernièrement, le débiteur se présente chez son créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le _statu quo_ dans leur situation financière.
--Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique qu'il mit sous les yeux de son client,--j'ai fait un calcul, depuis que j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour base.--Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la troisième cataracte.
--Monsieur, interrompit le rapin,--rien que ce beau travail de statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...
--Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul. Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à l'heure qu'il est....
--Je ne vous devrais plus rien....
--À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.
--Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé, interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande rigueur.
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Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,--pas même pour lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le _dix cors_ de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une indifférence voisine de la contrariété.
--Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses voisins.
--Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,--il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un... pendu.
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Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie:
À l'une des répétitions de _l'Étoile du Nord_, l'illustre maître aperçut un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier sympathique.
--Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse?
--_Amuse_, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez....
--Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui rôdait autour d'eux.
--Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,--oh! la musique!...
--Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?
--Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour faire le salut militaire,--la musique,--_chouetto, suiffard_.
M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit tout bas à l'oreille:
--Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le désirez, vous rendre un petit service,--je vous ferai remettre de garde demain.
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On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le _mauvais oeil_.
--Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.
--Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution.
--Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies, c'était inutile.
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Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa présence.
--Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur.
--C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue.
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_Langage populaire._--Un ouvrier,--ayant eu, après boire, avec un de ses camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique épuisés, on a recours à ceux de la nature,--rentrait dans son ménage,--la figure contusionnée.
--Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme.
--Je suis tombé sur le pavé!
--Dans la rue aux coups de poings,--répliqua la ménagère.
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Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses titres littéraires,--le romancier lui citait le titre de plusieurs de ses ouvrages.
--Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de livres.
--Vous voulez dire beaucoup de kilos,--répondit l'autocrate de la _Revue_.
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Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à la _Belle Jardinière_. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***, qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la porte.
--Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît.
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Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui lançait des oeillades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses dentelles.
--Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle.
--Ce n'est pas un sportman,--c'est un sportier, ma chère.
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--On me compare toujours à ma soeur, disait la belle Julie B.... Il y a pourtant une grande différence entre nous.--Elle a toujours une douzaine d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un--je me tiens bien mieux.
--C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un coupé de régie à un omnibus.
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Un jeune _faon_ de la coulisse avait promis à sa _biche_ de lui offrir, à l'occasion de sa fête,--quelques bonbons sortis des laboratoires de Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.--Comme il lui apportait son cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait mélancoliquement une marguerite,--et murmurait, en enlevant délicatement chacun des pétales de l'oracle amoureux:--_Il m'aime_, Orléans;--_un peu_, Centre;--_beaucoup_, Nord;--_passionnément_, Autrichiens;--_pas du tout_, Midi.
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M*** possède une singulière spécialité de _jettatore_. Au dire de ses amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de Lafontaine:
»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!»
Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui ont été victimes de cette pernicieuse influence.--M. *** est en outre l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle assure que son mari a fourni le manche.
Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit quelques indiscrétions.--Beau, bien fait, traînant tous les coeurs après lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous, exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami, le lendemain d'un _four_.--On s'attache au soin d'un souper où toutes les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.--Mais au moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid, l'émotion ou l'abus de fromage glacé.
Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son châle et son chapeau:
--Soyez franc... vous avez rencontré mon mari.
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SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN.--On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme appelait les jeunes rédacteurs du _Corsaire_ ses _petits crétins_. En 1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal, demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était de prendre du service à la _Revue des Deux Mondes_.
Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître, administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manoeuvres de lettres.--Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre patrie.
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Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le _Corsaire_, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.
Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre:
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«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats! du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!»
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«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin d'un fusil pour ses malades.»
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Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires du _Corsaire_ quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans porter atteinte aux traditions de l'économie.
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À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de composer un poëme didactique intitulé: _Les Osanores ou la Prothèse dentaire_. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.--Saint-Alme lui conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu, boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le poëme des _Osanores_ aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers.
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Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.--On leur proposait de transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait note pour l'avenir.--Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix centimes la ligne réclamés, le jour où le _Corsaire_ aurait cent mille abonnés:
--Mais en attendant? dit l'un des conjurés.
--En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait accordé.--Saint-Alme, vous avez la parole.
Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins rimailleurs, le manuscrit des _Osanores_, leur expliqua sous quelle forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de 50 cent. le vers.
Le tarif des encouragements était ainsi gradué:
Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;
Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;
Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;
Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers;
(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins et le fiacre.)
Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;
Le trait piquant, 5 vers;
La simple boutade, 2 vers;
Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette, que Saint-Alme fit monter à ses frais,--mais pas _assez fraîche_, interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au trait piquant.
Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.
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Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes un peu vives publiées par le _Corsaire_:
--Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne peut pas le laisser lire à ses filles.
--Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères ne s'y abonneraient pas.
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Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve gauloise:
--Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez convenables, petits drôles.