Propos de ville et propos de théâtre

Chapter 2

Chapter 23,772 wordsPublic domain

M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un poëme d'opéra-comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes écrivains, comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement, il est résulté pour les deux amis et collaborateurs, une singulière habitude. À force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors, cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M. Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime:

/*[4] Mon ami Michel Carré Est-il dehors ou rentré? Vous, que le propriétaire De ce logis fait cerbère, Dites-lui bien de ma part, Qu'à l'estaminet des Var- riétes--je vais l'attendre, Afin de bien nous entendre, Sur un opéra nouveau, (_bis_) Musique de Duprato. (_ter_) */

Quant à Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un cigare:

/*[4] Au prix d'un triple décime, Et pour chasser l'ennui noir Dont mon esprit est victime, De vos mains je veux avoir Un régalia dont l'arome Flatte mon nerf olfactif, Et me fasse trouver l'homme Un peu plus récréatif. */

Le garçon, interrogé ainsi,--hésite quelques secondes,--puis, ayant compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.

* * * * *

Certaines maîtresses de maison ont adopté la coutume d'introduire dans leurs soirées des intermèdes de philanthropie. Entre deux contredanses, elles arrivent négligemment auprès des cavaliers, et, avec toutes les séductions familières aux sirènes de la bienfaisance, leur bourrent les poches de billets de loterie.--L'intention est louable, sans doute, mais quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charité avoisine l'indiscrétion.--C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que madame R. L... a vu son salon dépeuplé de danseurs à ses derniers bals. Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entières franchises de tout impôt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis.

--Ma foi, non, répondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison où l'on sucre le café avec des orphelins.

* * * * *

Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalité d'imbécile, un individu, qui n'a sur ses amis que la supériorité de pouvoir faire à lui seul autant de sottises que tous ses amis réunis, le jeune L... couronne, dit-on, l'oeuvre de ses folies en conduisant sa maîtresse à la mairie.

--Savez-vous, lui demandait-on à ce propos, ce que dit Montaigne des gens qui épousent leurs maîtresses?

--Ma foi, non, répondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que sur ses classiques.

--Le vieux Michel est un peu cru pour la chasteté des oreilles modernes, mais je vous traduirai son opinion en termes honnêtes: «Ce sont des gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.»

* * * * *

La marquise de G..., restée veuve avec des biens considérables, se plaignait d'avoir du chagrin à son oncle, le vieux et spirituel chevalier de M...

--Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous êtes veuve, belle et riche, une trinité de faveurs qui ferait la félicité de trois femmes.

--Ah! mon oncle, répondit la marquise avec mélancolie, vous me parlez de ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur?

--Ma nièce, répliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dîné.

* * * * *

Le coupé de mademoiselle D... stationnait devant les _Villes de France_. Le cocher, qui s'était endormi sur son siége, ne s'apercevait pas des efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune homme qui s'aperçoit des embarras de la dame; il ouvre la portière et offre la main à la jeune femme en lui disant:

«Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.»

Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux sous.

«Ce n'est sans doute qu'un à-compte, insiste le cavalier,--j'aurai, si vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.»

Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisbé improvisé qui mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut un des fervents habitués de son théâtre.

Après une courte hésitation,--elle offrit au jeune homme une place dans sa voiture,--et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager son dîner qui l'attendait.

Il y a eu du dessert.

* * * * *

À l'un de ses duels, H...., réveillé le matin par ses témoins qui venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite matinale.

La pluie tombait à flots,--le vent faisait rage, et H... était furieux.

--Comme c'est gai de se lever par ce temps-là, disait-il,--en se retournant dans son lit.--Pas de feu dans la cheminée, de l'eau froide.--Le diable vous emporte!

Un témoin déclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre, possibilité d'arranger l'affaire.

--Une querelle de table,--ajoute l'autre,--des bêtises.--Autorise-nous à une rétractation amicale,--et tu pourras te recoucher.

--Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...--en se levant néanmoins et en procédant à sa toilette.--De quel vin buvait-on?--Si c'était du bordeaux, _je l'ai_ raisonnable.

--C'était du bourgogne,--et tu l'as agaçant.

--C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.--Ai-je bu beaucoup?

--Comme à un repas de noces.

--Diable! continua H... en mettant sa cravate,--j'ai dû être stupide.

--Complétement.

--Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je suis convaincu que tous les torts sont de mon côté.

--Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les témoins.

--Ah! maintenant que je suis habillé, fit H... en mettant son chapeau, allons-y.

* * * * *

_Dialogue entre deux demi-boursiers._

--Oui, mon cher, je suis furieux contre V...

--À quel propos?

--C'était aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prêté à Stéphanie qui a du monde à dîner.--Je me vengerai.

--C'est ça, dit l'ami, la première fois que ce sera ton jour d'avoir Stéphanie, tu la lui prêteras.

* * * * *

Autant M. P. F, est myope,--autant M... est sourd, mais d'une surdité tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas même d'entendre le bien qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.--Dans un repas de chasseurs, où il se trouvait,--l'amphitryon qui avait déjà demandé, en lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat qu'il découpait, s'il devait lui en servir.--M... qui n'entendait pas, continuait à causer avec son voisin. Son ami, impatienté, prend un fusil et le décharge par la fenêtre de la salle à manger.

--Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant.

--C'est moi, répondit son ami, qui te demande si tu veux du pâté de foie gras.

* * * * *

Une célèbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies.

--Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? Était-ce bien composé ce soir?

--Ne m'en parle pas, ma chère,--une société d'économistes.

* * * * *

J. T... ne vise pas au dandysme.--Non, ce n'est pas sa spécialité. Malgré sa tenue négligée, il n'essaye pas moins de faire croire à tous ses amis qu'il fréquente la plus haute société parisienne et qu'il y est admis libre de toute étiquette...

Ces jours passés, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait avec satisfaction, dans les glaces extérieures des boutiques, un costume d'été, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,--à un manchot.

--Comme te voilà beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il ajoute:--Tu es allé dans le monde?

--Mais oui, répondit T..., je sors en ce moment de chez le prince...

--De chez le _prince Eugène_.

* * * * *

Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la publicité s'occupe fréquemment, se montrent tous fort enclins à se mettre à la remorque de la réputation de leurs maîtres. Quelques-uns sont même parvenus à se créer une sorte de personnalité, entre autres la servante-modèle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnommée _le verrou_. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vanté les vertus domestiques de Mlle Verrou, qui recueille très-soigneusement tous les articles où il est question d'elle, pour en faire une collection de certificats. Les fréquentes mentions dont elle a été l'objet ont éveillé la jalousie de la _maîtresse Jacques_ de M. Dantan, une brave femme qui est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur.

--Comment! Monsieur, disait-elle à son maître, vous recevez chez vous tous les journalistes de Paris, et vous n'êtes pas honteux qu'aucun de ces messieurs n'ait encore parlé de moi! Il me semble que je vaux bien Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me devraient bien une politesse.

* * * * *

Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu négligents à tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses bons services et son affabilité ordinaire lorsque vient le Jour de l'An.--Au premier janvier dernier, M. Édouard Thierry, qui est un des intimes de la maison, prenait Victoire à part pour lui faire son compliment.--Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle dédaigne l'argent et préfère la gloire.

--Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aimé un article dans le _Moniteur_.

--Mais, ma chère Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas.

--Comment! répliqua Victoire, et mon livre de dépenses?

À cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il faut ajouter la grande figure d'Adolphe,--le domestique de Lafontaine.--Depuis le jour où on a raconté une anecdote dans laquelle son nom se trouvait mêlé à celui de son maître,--Adolphe a grandi de vingt coudées dans sa propre estime;--ce ne sont plus des talons qu'il a à ses chaussures, ce sont des piédestaux,--et il retire son chapeau quand il passe sous l'arc de l'Étoile... Quelques jours après la publication de cette anecdote, Adolphe, initié subitement aux lois du bien-vivre, prenait un coupé et venait, vêtu comme un parfait notaire, déposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publiée.

* * * * *

Un des amis de Lafontaine fit un jour à Adolphe la politesse de lui apporter le roman de Benjamin Constant:

--Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous.

Quelques jours après, l'ami, étant revenu, lui demande ce qu'il pense de l'ouvrage qu'il lui a donné,--et si c'est réellement lui que l'auteur a voulu mettre en scène.

--Il y a quelque chose de vrai, répliqua gravement Adolphe;--mais tout n'est pas absolument exact.--Ce M. Benjamin Constant aurait pu me demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements. Cependant, une politesse en vaut une autre,--et quand je saurai son adresse, j'irai lui porter ma carte.

* * * * *

Lafontaine avait dernièrement à déjeuner chez lui un personnage officiel qui approche souvent S. M. l'Empereur.--Adolphe, qui est d'ailleurs un excellent serviteur et un garçon intelligent, s'était distingué.--Il avait même daigné composer lui-même une certaine omelette aux rognons dont il possède seul le secret, et qui est un chef-d'oeuvre culinaire.--Le convive de Lafontaine, félicitant Adolphe sur son talent, lui disait en riant qu'on n'eût fait mieux, si on eût fait aussi bien, dans les cuisines impériales.--Depuis ce temps, Adolphe demeure convaincu qu'il a été question de lui en haut lieu, et s'attend à recevoir d'un jour à l'autre un message dans lequel il sera convoqué à travailler sur les fourneaux de Sa Majesté.--Pour ne pas faire attendre un seul moment,--il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants blancs.

--Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il à un de ses camarades, mon parti est pris,--je tutoierai M. Lafontaine.

* * * * *

L'influence du printemps commence à se faire sentir.--On se marie beaucoup à Paris depuis quelque temps.--Il est impossible d'entrer dans un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.--Les voitures publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers populeux, on a été obligé de mettre en réquisition les tapissières pour le transport des époux et de leurs familles.--M. Foy et tous ses confrères les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre les âmes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit à la porte de leurs cabinets d'affaires.

Les mairies sont assiégées du matin au soir, et se trouvent dans l'obligation de prendre des employés supplémentaires. On en cite une, dans un arrondissement central, où un registre de l'état civil ne dure pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De même que les médecins, pendant une épidémie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les tabellions parisiens sont occupés à rédiger ces testaments anticipés de l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.--Une véritable fureur de légalité règne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela continue, l'herbe poussera bientôt dans la cour de la mairie du 13e arrondissement.

Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette _matrimoniomanie_ s'est tellement répandue, qu'après avoir causé pendant une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou veuve,--on n'est pas sûr de ne point l'épouser à la fin de la journée. Dernièrement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperçut qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame âgée, venait de laisser tomber son gant derrière eux. Notre ami s'empresse de le ramasser et le remet galamment à la jeune personne, qui lui répond, en s'inclinant et en rougissant:

--Monsieur, votre démarche m'honore, et dès l'instant que vos intentions sont pures, je vous autorise à demander ma main à ma mère.

Huit jours après, on publiait les bans.

L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un des cabinets de la Maison d'Or. Ils y étaient à peine installés que nous entendîmes un des garçon crier à son confrère:

--On demande une écrevisse bordelaise et un notaire au numéro 8.

--Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, répondit le garçon.

C'est particulièrement dans les coulisses que l'hymen sévit avec le plus de violence.--Sur une de nos grandes scènes, on parle de trois mariages qui se préparent, et les préparatifs ne laissent pas que d'entraver le travail des répétitions, à chaque instant interrompues par les fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au théâtre pour essayer les trousseaux et étaler les merveilles des corbeilles de noces.

Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes à l'étude dans ce théâtre, n'a pu arriver encore à faire mettre entièrement en scène le troisième acte de sa comédie. L'actrice, qui doit y jouer le rôle principal, étant toujours dérangée par le fleuriste, qui vient pour lui essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se décider à lui aller.

Dans un autre théâtre, une jeune ingénue, qui épouse un homme du monde (également ingénu), discutait avec son futur le choix du notaire qui dresserait le contrat.--L'actrice désirait que ce fût celui qui est ordinairement chargé de ses intérêts.--Le futur souhaitait que ce fût un de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis sa clientèle. Au milieu de la discussion qui commençait à s'échauffer survint un ami commun des deux conjoints:

--Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le mariage, c'est manger le dessert avant le potage;--faites-vous des concessions mutuelles;--toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui dressera le contrat;--vous, Madame, réservez-vous le droit de choisir d'avance l'avoué qui fera la séparation de corps.

Ainsi fut dit,--ainsi sera fait,--prétendent les méchantes langues, devant même que les dragées du premier baptême aient été croquées.

En apprenant tous ces mariages, une comédienne, qui persiste dans les anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge une pancarte sur laquelle on lit:

ICI,--ON NE SE MARIE PAS.

Une de ces récente épouses,--pour laquelle la lune de miel n'avait eu qu'un quartier,--rencontrant une de ses amies, déposait dans son sein le bilan de ses illusions matrimoniales:

--Viens me voir souvent;--je te consolerai.

--Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux.

--Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie.

--Oh! ma chère, répondit la jeune épouse,--il a employé ma dot à acheter le fonds d'Othello...

* * * * *

Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants _s'expliquaient_. Chacun d'eux ayant épuisé la somme d'arguments que lui fournissait son droit, après un bruyant échange de propos, les gestes remplacèrent le discours, et les parties commencèrent un échange de projectiles:

--Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau à la figure.

--Alors, répondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupière à la tête.

Un double éclat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser pour finale.

* * * * *

Le chef de cabinet d'un ministère racontait l'autre jour, dans un salon, qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signée d'un nom très-connu dans l'industrie, et qui était ainsi conçue:

/# «Monsieur le ministre,

»J'ai _un mot_ à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de _deux heures_.» #/

* * * * *

Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde, elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et, se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit scandale, prit l'actrice à part:

--C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir parmi nous? lui dit-elle.

--Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe.

--Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière.

* * * * *

Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié autrefois.

--Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,--vous allez me donner un renseignement,--qu'est-ce qu'on me dit là-bas que vous avez fait une grosse fortune?

--Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque chose.

* * * * *

Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée par un Asiatique bizarre,--qui a laissé dans sa carrière administrative un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père Grandet.

Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la coulisse, au milieu d'une scène dramatique.

Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,--le chien manque son entrée.

L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable:

--Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur.

--Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre, de parler l'idiome de son directeur.

--Vous alors marquer chien à l'amende,--quand il sera trouvé.

Tout le monde se met à la poursuite du chien.--On fouille le théâtre des cintres au troisième dessous.--Recherches inutiles.

--La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,--on n'aura pas le temps de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite, qui puisse jouer demain.--On peut se procurer cela au théâtre des Chiens savants.

À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux frais,--l'Asiatique refuse net.

--Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs.

--Nous, pas couper,--répondent ceux-ci,--vous, recevoir pièce avec chien,--vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à vous petit papier timbré.

Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif retrouvé.

L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui offrir une prise--sachant qu'il ne prenait pas de tabac.

À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le comique imita le chien pendant les vingt représentations premières.--Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie privée.

Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah! Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire, non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.--Enfin, un soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui poussait du poil d'épagneul.--Effrayé des dangers de cette identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa positivement de donner de la voix dans la coulisse.

L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un peintre de tempêtes.

Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il prend la fuite.--L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.--Le machiniste n'en use pas.--Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.

--Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas comprendre.--Pas froid,--oranges sur les arbres;--plus d'hiver:--pas besoin feu.

Le machiniste met les points sur les i,--il demande dix sous par représentation.

L'Asiatique refuse en arabe,--le machiniste en français.--Entr'acte trop long.--Public tape des pieds,--commissaire arrive sur le théâtre.--Directeur veut s'expliquer.--Tout le monde parle nègre, on se croirait dans la case de l'oncle Tom.

À la fin,--comme il fallait lever le rideau,--l'Asiatique prend un parti vif et animé.

--Rideau,--commencez acte,--moi faire chien tout seul, et moi pas donner dix sous à moi.

Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,--il s'ouvre sa tabatière et s'offre une prise,--qu'il se refuse.

Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se mit à appeler Azor.

* * * * *

Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux demande la carte.--Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,--à chaque chose qu'il demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé: