Propos de ville et propos de théâtre

Chapter 12

Chapter 123,756 wordsPublic domain

C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France, le pavillon couvre la marchandise.--En résumé, ce bal, comme tous ceux qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois dans les nôtres.--Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.--S'ils en invitent une pour le quadrille ou la valse,--ils lui présentent non pas la main, mais leur canne ou leur parapluie;--lorsque la femme, en valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos, c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre de boisson froide, qui a le _sherrey_ pour base, et qui se boit avec une paille.--Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à _sherrey_ dans son corset.--Si, après en avoir fait usage, elle l'offre à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.--Tout ceci n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie anglaise.--On peut revenir de Cremorn par le _penny-boat_. Quand la soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.--C'est l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre. Quant à moi--mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se racontaient le dernier drame de l'Ambigu.

* * * * *

Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là:--c'est le départ. Je fais ma malle,--ce ne sera ni long ni lourd.

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L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me quittant, une nouvelle à la main anglaise.

Il y a deux jours,--comme il avait fait mauvais temps et que le macadam avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les piétons.--Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur, ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue.

--Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son magasin, que faites-vous donc là?

--Mais je fais comme vous.--je ferme ma boutique. Un gamin de Paris aurait-il mieux dit!

En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du _Cours de littérature_ où se trouve l'_éloge_ d'Alfred de Musset par M. de Lamartine.

* * * * *

Ah!

CAUSERIES DRAMATIQUES

MADEMOISELLE RACHEL

L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de l'Italie.--La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait populariser les oeuvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle, partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était, comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la _Chronique_ a ses nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un cercueil à peine fermé. Déjà, pour obéir à cette curiosité du public, on a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre tragédienne.--Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire.

Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple appréciation artistique.

Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.--Peu d'artistes ont éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui, dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui permettait de révéler cet _on ne sait quoi_ de plus qu'humain, indiquant une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des foules.--Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée: elle est pour l'art un véritable sinistre.--Quelque chose était avec elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa dépouille.--Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne pouvait être que le repos.--Relativement, elle aura donc vécu bien plus que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie dans des luttes pénibles et obscures.--Sans doute, elle aussi, a connu les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y lasser.--Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.--Elle commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.

Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être la grande muse tragique de l'époque.--Une destinée favorable ne permit point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.--Si mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art qu'elle était appelée à régénérer.--Heureusement pour elle et pour tout le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de ce petit drame.--L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne laisser partir que la _Vendéenne_.--Peu de temps après, entrant par hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres déserts de l'Europe, il la reconnut.--C'était déjà _Camille_,--non plus une petite débutante _donnant quelques espérances_, et qu'il fallait encourager,--mais la grande et fière Romaine de Corneille.

Le lendemain, c'était _Hermione_; huit jours après, c'était déjà celle qui fut Rachel.--On sait combien le public fut prompt à retourner à ce théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.--Pour qu'un pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit ans;--pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,--il fallait quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance souveraine d'un art supérieur.--Le public, encouragé quelquefois par la critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se brouillait avec son actrice;--mais elle demeurait toujours la favorite et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin véritable qu'une affaire de mode.--Si on recherche quelle a été l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa gloire.--Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter l'appui de son talent à des oeuvres modernes. Mais ce n'est point là ce qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.--Sauf de rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de l'isolement et du tour de force:--elle protégeait particulièrement de sa présence et de son autorité des pièces--qui n'auraient pu exister sans elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité que de dévouement.--Hostile à l'art dramatique, on ne peut point affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.--Ce qui est certain, c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. _Hermione_, _Camille_, _Phèdre_, _Émilie_, toutes les amoureuses, toutes les passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre leur immobilité de bas-relief,--et rentrer dans le monde endormi de la tradition,--jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de nouveau sur la poussière qui les recouvrira.

Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom est destiné à se perpétuer au théâtre:--en dehors de la scène, elle était encore une des plus illustres personnalités de son époque.--Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce, disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.--On a répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son originalité au vulgaire jargon des coulisses.--On a raconté quelquefois que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper dans un châle.--Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du vêtement.--Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure antique.

Janvier 1858

ÉMILE AUGIER[*]

[*: _La Jeunesse_, comédie en cinq actes et en vers.]

L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques récemment accordés à M. Émile Augier.--Il n'est plus seulement l'élu d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion.

La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile Augier. Après avoir encouragé son premier début, les oeuvres qui lui ont succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de _la Jeunesse_ ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se présentait--par modestie, sans doute--à la suite d'un écrivain dont les tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre cette réaction.--Mais il était trop tard déjà: une école était créée, et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était fait le second de M. Ponsard.--Ce fut à rompre cette association antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité avec une préférence marquée.

Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur de _Lucrèce_ persévérait avec une conviction respectable, comme l'est toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M. Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à s'élever.

Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses oeuvres nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon sens.--Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant des passions autres que celles permises dans le répertoire du _théâtre-sermon_.--M. Augier semble préluder à sa pièce de _la Jeunesse_ en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent plus fréquentes. _Diane_, qui semble une tentative de réconciliation avec le romantisme, donne la main à _Marion Delorme_.--M. Augier pousse même une pointe dans le domaine de la _fantaisie_, en compagnie d'Alfred de Musset,--et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau produisit _le Gendre de M. Poirier_, comédie charmante, dont le sujet était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.--S'il eût été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur individualité.--Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle M. Augier reparut seul avec le _Mariage d'Olympe_, dont la chute triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de _Gabrielle_.--Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu jadis.--Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de membre de l'école du bon sens.--Cette rupture définitive fut une véritable fête littéraire, et si le _Mariage d'Olympe_ tomba devant le parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la portion du public qui mesure plutôt une oeuvre à sa valeur qu'à son succès.--Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est de savoir arriver à temps.--La science de l'à-propos est le talent de ceux qui n'en ont pas.--Des oeuvres dont le principal ou l'unique mérite était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir formuler au théâtre des idées qui sont _dans l'air_ ont réussi avec éclat,--tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce qu'elles se présentaient en avance ou en retard.

L'_habent sua fata_, que les anciens appliquaient aux livres, peut s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.--Le caprice du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le _Mariage d'Olympe_, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce spectacle avait épuisé l'attention de la foule.--Le mérite de cette comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'oeuvre qui résumait la question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice; mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut profitable à un autre, car le _Mariage d'Olympe_ avait prouvé à ceux qui en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie sérieuse.--_La Jeunesse_, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?--Comme conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les conditions favorables pour réussir.

Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un désastre vient de lui préparer un triomphe.--Sera-t-il durable ou passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.--L'écrivain qui au théâtre fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait jadis.--N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un poëte.--C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M. Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de poésie.--Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte de l'homme jeune avec les moeurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts libres et généreux de l'âge juvénile.--On pourrait contester à M. Augier que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du coeur.--Il est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption maternelle,--corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son fils dès son plus jeune âge.--Cette création de la mère corruptrice est toute la pièce.--Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était aimée; les premiers temps de cette union furent heureux:

/*[4] Comme nous nous aimions, comme nous étions braves, Quel superbe dédain des mesquines entraves! */

dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de l'expérience.--Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par affaiblir les plus robustes affections.

Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage viennent prélever l'impôt de leur éducation.--Restée veuve, madame Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être l'hôte de son foyer.--C'est dans ce but que par le conseil, par l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la fortune, ce bonheur moderne.--L'intention est maternelle, sans doute, mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,--une mère monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de la nature.

Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à toutes les oeuvres qui s'inspirent un peu vivement des moeurs de leur époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet, malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé, pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent