Propos de ville et propos de théâtre

Chapter 11

Chapter 113,668 wordsPublic domain

Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres--et même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un des plus beaux grêlés de France.

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Aujourd'hui dimanche,--fidèle à ses traditions d'ennui dominical,--la ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au théâtre de la Porte-Saint-Martin.--C'est une sorte de brume opaque, où les bruits de la rue s'absorbent;--on sent, en marchant dans les rues, palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen britannique.--À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle, ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.--Gavarni nous a initiés à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine, jusqu'à l'Indien, fils du soleil.

Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.--J'ai vu Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,--qui sera bientôt une lady,--un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du Théâtre-Italien.--Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester. C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,--et plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la _Pêche miraculeuse_ et de la _Transfiguration_.

De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et joliette.--Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne, tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain potage à la queue de boeuf que la beauté du paysage ne m'a pas fait digérer.

À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.--L'avantage de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on faisait partie de l'armée anglaise.

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J'ai été hier passer la soirée à la fameuse taverne de Nicholson's, où a lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats; anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là, à la demande du public, la représentation d'une affaire de conversation criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.--Un mécanicien, possédant, comme le dit _Quinola_, plutôt l'amour de la mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage, séparé amiablement de sa femme.--Les deux époux vivaient sous le même toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs incomptabilités.--En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.--Cependant un matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de _milk milk_, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des titres.

Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le délit, il faut l'avoir vu _par corps_; autrement, le plaignant court le risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil ingénieux que l'on pourrait appeler le _compteur conjugal_. Pendant une courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et restait toute le nuit éclairé par une lampe.

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Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son repos.--Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer l'usage.--Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur liberté,--surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,--mon appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.--L'aiguille est arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui est dans la chambre voisine.--Le moindre objet ajouté à ce poids serait indiqué immédiatement par mon cadran.

--Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90.

--Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant délit devant la loi.--Le juge devant lequel l'affaire avait été portée avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre monnaie).--Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à sa famille.--Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte exploiter son invention.

V

Londres, le...

J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la _Cenerentola_. Cela m'a un peu reposé du _Sire de Framboisy_, que des commis-voyageurs en médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements qui protègent l'observation du _no comit nuisance_!--Quelle bonne humeur saine et mélodieuse dans _Cenerentola_, et se peut-il vraiment que l'auteur de ce chef-d'oeuvre consente à vivre dans Paris,--au milieu de cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le _Sire de Framboisy_, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les _Deux Gendarmes_.--Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être complet, que de lui manquer quelque chose.--Un défaut rendrait peut-être la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle essayerait de le vaincre.--On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;--cela est grand, mais non point grandiose;--le style décoratif en est mesquin, et rappelle celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée, quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses terres.

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Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.--Aussi n'ai-je pu assister à une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la reine fait du théâtre une succursale de la cour.--Ces jours-là, l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.--Les hommes sont également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages, de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se heurter à un refus d'entrée.--Le cas a été prévu,--et dans presque toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,--on loue des costumes d'opéra.--Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits noirs et de leurs propres cravates blanches.--Ils ne demandent d'autre gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.--Mais il y a quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en paletot.--Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine est abordable à toutes les classes de la société.--Outre que le prix des places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le chapitre du costume--une mise décente est seulement de rigueur, et on serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,--mais il n'en reste plus pour se faire une cravate--Léo Lespès a acheté le dernier coupon.

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Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le _Cenerentola_, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie d'Apollon,--et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis, deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont paru brodés par la main des fées de l'économie.--Mademoiselle Rosati a dansé _Marco Spada_ avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public de Londres a une idolâtrie évidente.

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Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche, et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du _God save the Queen_, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés, chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la salle quelques parents et quelques amis qui donnent le _la_ à l'enthousiasme britannique--mais la cérémonie s'exécute;--on crève quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor ou sa prima donna.

En conséquence,--un nombreux groupe d'amis--attendait l'instant où le dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M. Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.--À un signal donné, un formidable choeur s'élève dans la salle, au moment où le public se disposait à se retirer:--Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un étonnement général.--M. Lumley s'avance sur la scène,--il a le soleil sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son gilet,--il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son coeur et se prépare à prononcer un _speach_; mais l'émotion, ou sa cravate, étranglent son éloquence,--et alors,--ah! dame!--et alors--l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité expansive,--s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès--qui coulent un homme,--mais pas en bronze.

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En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise--entre un homard et une bouteille de sherrey.

M. Méry,--un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle il écrivait jadis _Héva_ et la _Guerre de Nizam_, a écrit dans les _Nuits anglaises_ vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de mauvais.--Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les rues avoisinantes sont les principaux docks--de la compagnie de Cythère.--Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire.

Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne animal.--Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons sont divisés en compartiments,--ce qui rend l'isolement absolu à peu près impossible.--Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans les parcs qui restent ouverts toute la nuit.--Cependant, depuis quelque temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.--Les parcs n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.

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Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils vont, pour la plupart, se livrer au productif _far niente_ de la mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département des Îles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la ville de Londres.--Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct--de la charité,--tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines est habitué à mâcher le million,--payent généreusement aux établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité.

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Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.--À Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne ducale.--Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du dieu Gin.--Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement résigné, que chaque taverne,--où la misère va s'abreuver, vaut un corps-de-garde,--et qu'en encourageant les pauvres honteux,--on prévient les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de Londres,--auquel on montrait le recensement de la population, classe par classe,--secouait la tête et disait avec inquiétude:--Que se passe-t-il?--je n'ai pas mon compte de pauvres.

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Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de ces lignes frivoles,--- qui auraient pu, sans que personne y perdît, rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;--mais il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.

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Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.--Tout récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une récréation populaire.--Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein vent.--Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en réclamait l'interdiction,--on a seulement permis la musique sacrée.--C'est du moins à ce titre que le _Postillon de Longjumeau_ est exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'_Oratorio_.--On est devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de boisson.--Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais cependant--il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il ne l'ouvre entièrement.--Je me souviens pour mon compte, d'avoir consommé plusieurs ginger-beer,--à une heure où la loi me condamnait à la soif.

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J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,--c'est une imitation de Mabille. Le jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre, un cirque et une foule de divertissements.--L'éclairage est mesquin,--est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas, car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers les loteries de _bibelots_.--La rotonde du bal, où s'élève un orchestre excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo--qui pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.--On m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli garçon, fort apprécié de ses danseuses.--Cremorn, qui est le Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits jours.--On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café du Cirque.