Propos de ville et propos de théâtre
Chapter 10
Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes rendus à minuit à bord de la _Panthère_ pour y choisir nos places. T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la meilleure?--Non!--Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux disposés.--Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes maritimes du passager qui vous servira de plafond.--Pendant que je m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du _chief-cabin_, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font servir les productions les plus variées de la race porcine. Un volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un abricot.--Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre au-dessus du mien.
Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun dit la sienne.
Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé.
Celui-là a une provision de pastilles préservatrices.
Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point.
Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se mettent en mouvement; le capitaine crie: _All right_. Nous sommes en route.
Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance demande à son père à quoi peut servir ce récipient.
Son père le lui explique par une démonstration.
Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se distraire,--manquent mutuellement de mémoire.--Peu à peu leur récit devient pâle;--eux aussi.
--Mon voisin de droite demande du thé.
Mon voisin de gauche se mouche--trop tard.
Nous prenons le large, et la _Panthère_, se croyant à Mabille, commence à chalouper.--Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez généralement dans les masses.--Mon voisin d'en haut, qui s'était endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une purgation.--Il demande à être monté sur le pont.
Sauvé, mon Dieu!
* * * * *
Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous sommes à l'embouchure de la Tamise.
La _Panthère_, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa route.--Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte du _chief-cabin_, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.--En apprenant qu'il fait attendre des dames,--il se lève spontanément, mû par le ressort national de la galanterie française.
En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont le voisinage m'avait tant alarmé.--Son insuccès ne l'a pas fait renoncer à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et, obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,--il en appelle,--en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de la veille.--Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de _nos vergers_, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son appel est rejeté.
Cependant nous avions fait du chemin.--Déjà l'embouchure de la Tamise est franchie, et la _Panthère_ file comme une flèche entre les rives du large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les petits ports du voisinage.
Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant, toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui n'est pas d'accord avec _Malte-Brun_. Quelques voyageurs, possédant des _Guides_, se permettent de relever quelques erreurs commises par le jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la Tamise.--Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son fils,--et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une _fuite_ qu'il n'hésite pas à encourager.
L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable poussière qu'on appelle la _pluie sèche_. Il fait, au reste, un temps magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique, qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme pour y chercher les objets de contrebande conjugale.--L'employé de la douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.--Sa curiosité est minutieuse, mais polie.--Il aide les voyageurs à refermer leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,--il s'offre volontiers de les recoudre.
Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à gagner, ouvre les _Caprices et Zig-Zags_ de Théophile Gautier, et tu y trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique, excellent à exprimer certaines impressions.
«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée par un grand spectacle.--Cette figure brutale rend parfaitement la nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,--j'avais reçu le coup de poing.--Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.--Le débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des hôtels français commencent à nous assaillir.--Leur loquacité et leur esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.
À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je rencontrerais à l'hôtel rival,--j'eus la bonhomie de me laisser prendre à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la propreté qui y régnait.
J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui reprochant son abus de confiance.
--Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être tranquille; il dormira bien.
Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un hôtel qui nous a été indiqué.
Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des coches.
Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après quelques instants accordés à notre toilette,--nous nous lançons à pied dans les rues de Londres.
--À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?
--Je sais: _To be or not to be_.
--Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de mots.--Nous les partagerons en frères.
III
Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât encore de la difficulté à se faire comprendre.
--Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami; voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le français.
Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le français en lisant les faits divers de la _Patrie_.
* * * * *
Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un dictionnaire de conversation franco-anglaise.--C'est un recueil de dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface, toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus solennelles jusqu'aux plus familières.--Je remarque, en effet, des chapitres intitulés:--_Réception à la cour,--Audience du ministre,--Demande en mariage_. Malheureusement, le dictionnaire de conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent l'_embouchure_. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa prononciation.--Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,--la pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.
* * * * *
Si le _Dictionnaire de conversation_ a prévu les cas exceptionnels d'une réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.--Ne connaissant pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un _policeman_ avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que j'osasse en faire usage avec le _policeman_ qui, d'ailleurs, me parut manquer d'initiative.
Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à braver le _no comit nuisance_, prohibitif inscrit sur la muraille, lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.--Quelques jours auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel il demanda au sergent de ville «quel _siouplice_ lui était réservé?» Il ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses. Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à Westminster, où se trouve un _office_ spécial.
Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de liquide suffisante pour mettre à flot le _Great-Britain_, navire du port de dix mille billards.--Cependant il s'en faut que les conséquences naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un parti pris de provoquer à la contravention, et que le _no comit nuisance_ est un piège tendu par le fisc.--On est quelquefois obligé de marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse, à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à l'antithèse de la soif.--Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location. Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de Saint-Paul est la boule.
* * * * *
J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de l'immortel auteur de _Richard III_.
* * * * *
En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi la Cité des _Mystères de Paris_ restituée par un architecte ami du sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait;
À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE UN TEL, RECELEUR, _Tient tout ce qui concerne son état._
Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le _By appointement_ traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de l'exposition de Manchester.
De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a fait en moins de cinq minutes, un _pointer_. Des femmes étaient particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.--Et jamais vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle.
La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au reste déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans l'arrière-boutique,--où on me le rendrait,--moyennant dix pences.
C'est dans ce quartier que s'élève le _Conservatoire des voleurs_.--Là, du matin au soir, une multitude de jeunes gens,--l'espoir de Newgate, se livrent à l'étude préparatoire de la distraction.--Les cours sont faits par d'habiles praticiens.--Il y a une chaire _de mouchoir_, une chaire _de montre_, une chaire _de bourse_.--Les expériences se font sur un mannequin à ressort,--Ce qui rend les études quelquefois très-dures,--c'est que le mannequin qui représente toujours un gentleman--est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de l'opérateur--le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.--Un professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.--Il enseigne aux élèves--l'art du zigzag ingénieux--que le _pick-pocket_ emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.--Des professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre--ou pendre.--Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un concours,--où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de renouveler leur troupe.
Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront, avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au moment où il démontrait un coup difficile.--Il devrait être pendu le soir même.--C'est une perte.
* * * * *
Au voleur!--mon cher Bourdin,--le compatriote qui me pilotait est un faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui _travaille_ les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans doute,--et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus vite, une lettre--chargée,--très chargée,--et surtout aie le soin d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale de l'adresse.
Chargée! très chargée!
IV
Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.--Possédant déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était payée à raison de huit francs l'arpent,--ce qui mettait nos lignes au prix des poires d'Angleterre.--Le fondateur de ce journal, où, par prudence, on ne lisait jamais: _La suite à demain_, disparut un jour en nous devant plusieurs hectares de copie.--Nous commençâmes d'abord par nous arracher les cheveux,--distraction qui ne nous est plus permise,--puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette banqueroute aux profits et pertes.
Cependant, trois mois après,--un samedi,--le dernier du carnaval, et comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le _graisser_, on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.--Ah! conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus heureuse.--Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta lettre _chargée_,--pas assez cependant, pour que je n'aie point pu l'emporter moi-même.--Il était temps,--je commençais à devenir aussi _gêneur_ pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,--et tu sais si ça tient, ces bêtes-là!
/*[4] Mais puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle. */
J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;--ils y sont même fort nombreux.--Mais c'était un samedi, et ce jour-là, dès quatre heures de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore tous les magasins sont fermés.--J'allai chez un garçon de ma connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.--Il m'ouvrit sa caisse,--un monument qui paraissant destiné à loger le Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.--Si vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les commerçants de Londres.--À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de son quartier, d'où il la retire chaque matin.