Propos de peintre, première série: de David à Degas Ingres, David, Manet, Degas, Renoir, Cézanne, Whistler, Fantin-Latour, Ricard, Conder, Beardsley, etc. Préface par Marcel Proust

Part 9

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Je rejoignis Aubrey dans l'automne 97, à Paris, avant son départ pour le Midi, où il devait hiverner. Il était descendu à l'hôtel Foyot, au milieu du Quartier Latin, dont il était si curieux. Nous dînions parfois ensemble dans le restaurant. Les lumières et les conversations de nos voisins de table lui communiquaient une passagère excitation, à peine suffisante pour chasser pendant quelques secondes ses lugubres visions de mort. Il tenait alors les propos qui m'aidèrent à le mieux comprendre. C'est un écrivain, surtout, qu'il ambitionnait d'être; apparemment chez lui, une sorte de coquetterie. Sa passion pour l'art français du XVIIIe siècle était alors dans toute son intensité et l'influence de notre littérature le dominait. Notons que les meilleurs artistes anglais, depuis un quart de siècle, ont subi l'influence française, comme nos romantiques de 1830 celle de l'Angleterre.

Si l'on établit aisément sa généalogie artistique et si son oeuvre de dessinateur se suffit à elle-même, telle qu'il nous la laisse, qu'est-ce donc qu'il souhaita d'être comme écrivain? Il m'a parlé de longs poèmes qu'il comptait écrire, qui eussent tenu de Dante, de la _Légende Dorée_ et de Choderlos de Laclos! Il était de cette génération «cérébrale» raisonneuse, trop instruite de ce qui a été fait avant elle, qui ne voyait la nature qu'au travers de l'art, et dont la spontanéité fut retenue par le poids d'une trop lourde chaîne de souvenirs. Surtout avide de jouir vite et beaucoup,--trait commun à la plupart des Anglais d'alors,--Beardsley n'était attiré dans la vie que par ce qu'elle a d'excitant, de brillant, de rare et par le grotesque, le monstrueux, le comique. Le commun des êtres et des choses était inexistant pour lui. La pitié n'était pas son fait; mais il faut attribuer à son état physique une part de son égoïsme. Il était personnel et d'une façon presque risible, tant il y avait de l'enfant chez lui. Je me rappelle qu'il disait: «Ce dont j'aurais besoin, ce serait d'une bonne nourrice qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui son excellente mère et sa soeur Mabel, l'ex-compagne plus que complaisante de ses heures de joie, alors esclave de ses caprices funèbres, et s'ingéniant à rendre plus douce sa longue agonie. Une fois je le vis encore, à Londres, plus faible et plus creusé, et me disant: «Je ne puis plus me supporter chez moi! J'irai jouer à Monte-Carlo». Les médecins le firent voyager. Il voulait aller à Venise, étudier Longhi.

Aubrey, chassé par le climat de son pays, passerait l'automne à Paris, où il avait tant souhaité de venir à ses débuts. Les bouquinistes des quais de la Seine l'occupèrent, les plaisirs auxquels il ne prit point part, mais qu'il devinait autour de lui, lui donnèrent l'illusion de l'activité et de la vie brillante. Chaque jour, c'était un nouvel ouvrage dont il établissait les plans. Il notait des phrases détachées d'abord, des mots d'esprit, comme les motifs dont un musicien composera une partition. Avant de composer son «grand poème dantesque», il voulait faire des essais en prose, dont les sujets avaient beaucoup d'analogie avec ceux des _Moralités légendaires_; sachant qu'il ne connaissait pas Laforgue, je m'interdis de les lui signaler. Si affectueux qu'il fût pour moi et quelques autres amis, je dois à la vérité qu'il n'y avait pas dans les belles histoires qu'il voulait conter, l'émotion et la tendresse humaine de Laforgue. Je n'y distinguai jamais une philosophie, une doctrine--et, pourtant, l'heure avait sonné, pour lui, des réflexions graves. Même dans ses livres, il est probable qu'il eût été un pur et simple amant de la forme et de l'art pour l'art. Peut-être, après tout, craignait-il de se faire trop connaître, peut-être se dissimulait-il, par «artisterie».

Celui qui doit vivre peu de temps a le droit de beaucoup garder pour soi-même: Beardsley s'arrêtait en route pour tout voir et peut-être trop souvent pour en rire. Il y a assez de beauté autour de nous, et de hideur aussi, pour se réjouir ou se moquer avant d'atteindre le terme, ou que la lassitude ne vienne; mais l'ironie est l'esprit des êtres tristes. Le dégoût ne vint pas au pauvre Beardsley, car les dernières lettres que je reçus de lui révélaient une curiosité de plus en plus vive, et il ne croyait plus à son mal. Il mourait.

QUELQUES NOTES SUR MANET.

_Pour George Moore._

Une vieille amie de Mme Manet mère me montrait une photographie: la _Charlotte Corday_ de Tony-Robert Fleury, fils d'une autre de ses camarades d'enfance. Mme X... me proposait cet exemple:

--Regarde! Au moins, cela, c'est distingué! Ce n'est pas comme ce pauvre Édouard! Il est bien gentil garçon, Édouard; mais ce qu'il fait est si commun! C'est pénible pour une femme comme Mme Manet, d'avoir un tel fils. Voilà le portrait de ses parents; on dirait deux concierges!

Pourtant cela me semblait très beau, à moi! J'aimais la tête fine de cette bourgeoise en bonnet à rubans, debout à côté de son vieux magistrat de mari, renfrogné, l'air furieux et têtu, sous sa calotte de soie brodée de grecques, et à gland.

Mon père me dit une fois:

--Oui, c'est drôle, cette peinture! _Il y a quelque chose là dedans._ J'ai été en pourparlers pour acheter à Édouard son _Déjeuner sur l'herbe_, il y avait un panneau de mesure, dans notre salle à manger. Ta maman a craint la nudité de la baigneuse. Après tout, elle avait peut-être raison; mais on aurait pu mettre ce tableau de côté, et tu l'aurais eu pour toi, plus tard, puisque tu aimes cette peinture. Je crois que tu n'as pas tort.

Il est au Louvre, aujourd'hui, grâce à Moreau-Nélaton.

Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on me conduisit dans l'atelier de Manet, son premier atelier de la rue Saint-Pétersbourg, et qui donnait sur le pont de l'Europe, en plein midi. C'était un salon à boiseries brunes et dorées, un rez-de-chaussée de dentiste. Sur le mur, une toile représentait M. et Mme Astruc, jouant de la mandoline. Nous étions conviés à voir un portrait de Desboutin, et de son fameux lévrier rose; mais je me rappelle, à droite du personnage, une chaise de jardin, verte, et d'un genre appelé X, qui m'avait beaucoup frappé: il n'y en a plus trace dans la toile, telle qu'elle existe aujourd'hui.

Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis sur le chevalet, _le Linge_, tout frais alors, et si éblouissant de clarté, d'un bleu si vif et si gai, qu'on avait envie de chanter? Comme la peinture moderne se plombe! A peine quelques années, et un tableau, le plus brillant, est déjà calciné, détruit. Nous admirons des ruines, des ruines d'hier. Vous ne savez pas ce que fut _le Linge_, à son apparition! Je croirais devoir m'en prendre à moi-même, ou à déplorer l'état de mes yeux si, depuis cinq ans, je n'avais assisté à la destruction d'un chef-d'oeuvre, _le Trajan_ de Delacroix, au musée de Rouen. Je l'ai vu se ternir, se craqueler, et maintenant, il n'est qu'une bouillie brune. Chez Raymond de Madrazo, une copie qu'il fit vers 1860, de l'_Entrée des Croisés à Constantinople_, et peignit sur plâtre, perpétuera le souvenir d'une palette claire dont les «jus» de Delacroix ont corrompu la pâte. L'_Entrée des Croisés_ fut un bouquet de fleurs.

Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon qu'envahissait le soleil? Est-ce là que furent achevés _le Linge_, _le Chemin de fer_, _Argenteuil_? «L'école du plein-air», se tenait souvent à l'intérieur.

_Le Bal de l'Opéra_, _Le Bar_ furent peints dans l'atelier, sans que Manet prétendît même de donner l'illusion d'un effet du soir: cela au moment où Zola professe le «réalisme», ce romantique, oui, la «_vérité crue_»! Or, Manet n'est ni un romantique attardé et déformé par le «naturalisme» de Zola, ni un réaliste, mais un peintre classique; dès qu'il met une touche de couleur sur une toile, il pense toujours à des tableaux, plus qu'à la nature. Ce n'est pas un excès de «réalisme» qui le faisait passer pour _vulgaire_, mais la _distinction_ de son style et sa vision trop spéciale pour être appréciée tout de suite.

Leur vieille amie n'aurait pas trouvé _commun_ le portrait du père et de la mère de Manet, si Manet eût été un peintre faible et vulgaire.

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On connaît le visage de Manet, ce joli homme blond, gracieux, élégant, à la cravate Lavallière bleue, à pois blancs. Un agent de change? Un homme de cercle? oui, charmant, spirituel, aimable, souriant. Sa voix un peu enrouée avait des caresses, sa parole, l'accent du gamin de Paris.

Qu'il fût un artiste, mettait dans l'embarras ses familiers, qui l'aimaient, mais l'admiraient peu et ne savaient quelle attitude choisir quand il leur fallait s'exprimer sur son compte, ne prenant pas le peintre au sérieux. M. Degas qui, depuis, a souvent répété: «Nous ne savions pas qu'il était si fort!», M. Degas parlait de lui avec une ironie malveillante. «Il est plus connu que Garibaldi, dites, quoi?». Il était trop connu et l'on ne pouvait le lui pardonner, même sur les cimes altières où M. Degas construisait son aire.

Manet, lui, était ici-bas, beaucoup plus modeste, plus humain, sensible à la critique comme les autres, ambitieux de médailles, de décorations. Il désirait faire des portraits de jolies femmes, et plaire. D'un autre artiste qui aurait fait de la peinture comme la sienne, Manet eût peut-être parlé comme ses amis parlaient de lui.

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Une séance: Mlle Suzette Lemaire pose pour un pastel; Manet peine, se courbe, se retourne vers le petit miroir qu'il tient à sa gauche, et où se reflète, inverti, le joli visage de la jeune fille. Manet veut prouver à Mme Madeleine Lemaire qu'il peut faire concurrence à Chaplin, le maître portraitiste de ces dames. Il croit enjoliver, flatter, il choisit les roses les plus tendres, fond les couleurs du pastel. Il efface, recommence: le modelé est de plus en plus raboteux, le noir domine, cerne les contours. «C'est un corbeau!» dit Aurélien Scholl. «Vous êtes dur, pour les femmes!»

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Manet ne travaillait guère que pour le Salon. Les tableaux qui restent de lui sont _ses Salons_ ou des projets de Salons abandonnés. Il fit relativement peu d'études, presque pas de dessins ou de croquis; ses petites natures mortes de fruits, de fleurs très soignées étaient encore «des tableaux» par lesquels il espérait tenter les marchands. Ses esquisses sont «des tableaux» arrêtés en route. Sans commandes, sans acquéreurs, sans «débouchés», disait sa mère, il peignait cependant, parce que peindre est sa fonction sur terre. Les «défauts» qui écartaient de lui le public étaient ses qualités essentielles, la «fatalité» de son don. Et il voulait être un portraitiste _agréable_!

Ses chefs-d'oeuvre manqués se couvraient de poussière, dans une soupente où personne ne songeait à les retourner, car on n'allait chez lui que pour la conversation. On croyait qu'il «cherchait quelque chose», que d'autres plus habiles «trouveraient». On croyait qu'il «donnait des idées» dont les plus habiles «tireraient parti.» Au contraire, il «prit les idées» des impressionnistes, tout en restant, inconsciemment, peintre de musée. Il fut, avec Courbet, le dernier peintre de tradition. Au lieu d'être un _précurseur_ il était un _aboutissant_. Il n'y eut peut-être jamais d'artistes plus incompris, plus mal définis de leur vivant: incompris des autres, et de lui-même. Et un _amateur_, dans le vrai sens du mot; célèbre pour des théories qu'il n'avait pas, mais que des journalistes et des littérateurs formulaient pour lui un peu par blague, ou par intérêt, comme Zola. La noblesse de ses oeuvres les plus sommaires--non pas légères, car elles ont toute une singulière pesanteur--échappait encore, même à M. Degas, un autre _amateur_, mais aussi _intellectuel_ que Manet l'était peu.

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En dehors du Louvre, Manet ne connut guère que l'Ile de France, le paysage des bords de la Seine dans la banlieue, les villas blanches et roses, les plates-bandes fleuries de géraniums, autour d'une boule miroir; les bancs verts et les arrosoirs, les canots à voile sur la rivière, chez lui la riche qualité de la pâte et la nervosité de son pinceau, son dessin surtout, donnent le style et la noblesse des maîtres, aux choses que les impressionnistes ont diluées dans l'atmosphère. Sa touche est brusque et réfléchie à la fois. C'est avec un soin extrême qu'il «borde» sa pâte soigneusement appliquée. Tandis que Courbet «beurrait» au couteau à palette, un beau ton qui bientôt noircit, Manet se sert de pinceaux de martre, ou de brosses carrées, fines; et si tout ce qui vient de sa main est _peiné_, on dirait pourtant d'esquisses; la fraîcheur de ton d'une première heure d'ébauche n'est salie ni par ses dessous, ni par les demi-pâtes qu'il accumule; il sait _reprendre_ sans que se fane la fleur de sa palette.

Et je ne l'ai vu peindre que lorsqu'il était déjà malade, à la fin de sa vie, longtemps après sa période espagnole, qui fut le beau temps. Il gardait encore sa matière drue et comme conservée dans un appareil frigorifique. On ne «respire» pas dans ses tableaux, qui ne sont que «de la peinture».

Ces souvenirs sont du second atelier de la rue Saint-Pétersbourg. J'ai vu peindre _le Pertuiset_, _le tueur de Lions_; _Jeanne_; _le Bar_. Les réactions chimiques qui se produisent dans ces tableaux-là tiennent du prodige: la violence et la crudité des couleurs furent d'abord presque inharmoniques. Les colorations se calment en prenant la patine de l'émail (tels _le Pertuiset_, _Jeanne_ et _le Bar_). Les tons de la lourde pâte se sont harmonisés et clarifiés _comme des glacis_. Les gris actuels du _Pertuiset_ furent des violets fouettés de rose; les chairs étaient rouges comme la tomate, le paysage était fait de carmin, de lilas vineux et de verts bleutés assez désagréables. Le temps travaille _pour_ Manet et _contre_ les autres peintres modernes.

Après des séances laborieuses, mais courtes, Manet, vite fatigué, allait s'étendre sur un canapé bas, à contre-jour sous la fenêtre, et contemplait ce qu'il venait de peindre, en tordant sa moustache, ayant le geste d'un gamin qui dirait: «Chic! chouette!» On riait; on le menaçait des foudres du jury, il se ferait encore «recaler» au Salon. Il ne s'en désolait plus, parce qu'alors «son nom était un drapeau»; il était chef d'école, sans école. Il était soutenu par un parti qui se servait de lui comme d'un candidat auquel on fait signer des professions de foi révolutionnaires, pendant la période électorale, pour ouvrir la voie à d'autres «plus sérieux».

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Le deuxième atelier de la rue Saint-Pétersbourg fut le siège de grandes réunions politiques. Il recevait le jour du nord, il était banal et froid, au fond d'une cour qu'habitaient de nombreux artistes; à côté, c'était celui d'Henry Dupray, le joyeux peintre militaire, qui sonnait de la trompe, jouait du tambour et amusait tout le monde avec son esprit de sous-officier tapageur et sentimental. Devant la porte de Manet, quelques pots de fleurs et des bacs verts avec des lauriers, comme à la terrasse des restaurants de ce temps-là. Une grande promiscuité régnait entre voisins, mais après la séance, tout le monde avait rendez-vous chez Manet.

Je le revois s'appuyant sur une canne plombée, se tenant difficilement en équilibre sur ses semelles de caoutchouc. Il était vain de son joli pied, chaussé de «bottines anglaises»; il était souvent vêtu d'une Norfolk jacket à plis et à ceinture, comme un sportsman anglais. Il détestait le genre rapin. Dans un coin, à droite de l'entrée, affalés sur un divan rouge, Albert Wolff, Aurélien Scholl, des boulevardiers et des demi-mondaines l'entouraient. Charles Ephrussi et quelques financiers israélites commençaient à acheter ses pastels, non qu'ils jugeassent la peinture de Manet digne de figurer à côté des gouaches de Gustave Moreau, sur des boiseries Louis XV authentiques; mais on aimait Manet et puis on ne savait pas, après tout, ce que réservait l'avenir. On pouvait tenter le coup!...

Emmanuel Chabrier faisait des mots. Manet adorait les calembours, dont la mode est si passée. Vers cinq heures, on pouvait à peine trouver place auprès de l'artiste. Sur un guéridon de fer, accessoire qui revient souvent dans l'oeuvre de Manet, un garçon servait des bocks de bière et des apéritifs. Les habitués montaient du boulevard tenir compagnie à leur camarade, qui ne pouvait plus descendre au café de Bade.

Un jour, Manet me dit:

--Apportez une brioche, je veux vous en voir peindre une: la nature-morte est la pierre de touche du peintre.

J'ai encore chez moi la petite toile que je barbouillai sous ses yeux et dont il parut content.

--Cet animal-là, dit-il, il vous fait une brioche comme père et mère!

La toile est datée 27 octobre 1881, 77, rue Saint-Pétersbourg.

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Je crois bien que si Manet approuvait les intentions de Cézanne, c'était plutôt pour un maniaque qu'il le prenait. Je portai chez Manet les paysages et la nature-morte (pommes rouges et pot au lait en fer-blanc) que j'avais achetés chez Tanguy, convaincu qu'il aimait, comme Renoir, la rareté de leur pâte et de leur ton, comme d'un émail ou d'un fragment de poterie persane. La forme même m'en paraissait curieuse. Manet me dit:

--C'est de la peinture, comme la musique de Cabaner[9] est de la musique. Et il se tourna vers Chabrier: n'est-ce pas, Emmanuel?

[9] Cabaner, musicien bohème et excentrique qui avait alors, à Montmartre, une réputation analogue un peu à celle de M. Erik Satie, avant qu'on rendît justice à ce pré-debussyste.

Pendant les deux ans que j'ai fréquenté Manet, il jouissait d'être le chef d'une école dont se réclamaient Gervex, Duez, Bastien Lepage, Roll, et autres peintres de «plein air» et dont le succès allait grandissant au Salon. Il avait vers eux les yeux plus souvent tournés que vers Renoir, Monet, Pissarro, ou Degas, dont l'acharnement spirituel le torturait. On était très simple dans ce temps-là. Quel serrement de coeur quand j'entendis: «Il était plus grand que nous le croyions!» consenti par M. Degas, alors qu'à cinquante ans, Manet s'en alla dans un corbillard où était épinglée une croix de la Légion d'honneur. Opinion trop tardive et qu'on ne se permit qu'en allant au cimetière de Passy!

L'atelier du 77, rue de Saint-Pétersbourg n'était guère, comme l'on voit, celui où l'on se figure un maître dont le nom remplit la fin du XIXe siècle et le commencement du XXe: Hangar à vieilles toiles oubliées alors, roulées pour la plupart, il ressemblait à ceux où mes camarades faisaient semblant de travailler, mais recevaient des femmes. Quelques rares meubles de hasard, un buffet de restaurant, où appuya ses mains la fille au corsage bleu du _Bar aux Folies-Bergère_; quelques vases à fleurs, des «litres», des fioles à liqueurs, quelques bouteilles de champagne sur une table où s'assirent les deux amoureux de _chez le père Lathuile_; le miroir à pied de _Nana_, un tub de zinc. Sur des chevalets, quelques pastels, dont George Moore et Méry Laurent, l'amie de Henry Dupray et de Mallarmé, visiteuse quotidienne de Manet, à l'heure où l'on vient bavarder et rire. Sur les chaises, un corsage de soie, un chapeau, qu'après le départ du modèle, Manet copie avec effort et application pour le «faire tenir sur la tête».

--Un chapeau haut de forme, c'est ce qu'il y a de plus difficile à dessiner, disait Manet.

Celui d'Antonin Proust fut bien recommencé vingt fois en ma présence! Je me rappelle la robe de _Jeanne_ et son ombrelle traînant longtemps à côté des rhododendrons fanés qui avaient servi de fond; et combien différente du modèle était l'interprétation de Manet! Le maître me disait:

--N'est-ce pas, c'est bien ça? C'est soyeux, riche, _c'est bien d'une élégante_?

Et son gentil geste du bras, comme fauchant l'air, et la main droite faisant claquer ses doigts, donnait plus d'autorité à une voix affaiblie de malade. Il y avait peu de gêne, peu de respect, trop peu, autour de cet ami qu'on aimait, mais qu'on ne pouvait décidément pas prendre au sérieux, sans doute à cause de sa gentillesse. Marcel Bernstein, le père d'Henri, Manet une fois mort, me donna le _Moine en prière_ en échange d'une pochade de Daubigny.

--Eh! là, l'amateur! Voilà qu'il file avec son cadre sous le bras...! Allez donc dire aux marchands que ce n'est tout de même pas plus mal que Duez... et Manet riait de me voir emporter une tête au pastel, Méry Laurent coiffée d'une toque de lophophore, vêtue d'une jaquette grise garnie de skungs; comme j'avais obtenu que mon père achetât pour moi cette jolie chose.

Je regrette de n'avoir pas mieux connu l'excellent Manet, de ne pas lui avoir parlé avec la tendresse et la vénération qu'il méritait. Mais peut-être préférait-il alors, à ma réserve silencieuse de petit jeune homme bien dressé, la camaraderie libre et gouailleuse qui me choquait tant chez les autres. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si bon peintre, jadis, mais d'intelligence trop limitée, et qui ne travaillait plus que pour le commerce, paraissait le pontife dans ce milieu artiste, un pontife au chapeau penché sur l'oreille, type de préfet du second Empire, ou de colonel de cavalerie en goguette.

Fanfin avait une affection fraternelle pour Manet, mais... distante et effrayée! Il ne se serait pas risqué au 77, rue de Saint-Pétersbourg. Il avait été quelquefois, jadis, chez M. et Mme Manet aux séances de musique de chambre, que donnait le vieux magistrat; Mme Édouard Manet ne paraissait jamais à l'atelier qui était, selon elle, «une annexe du café de Bade». Édouard, dans son «antre», n'était plus le fils de M. et Mme Manet. Celle-ci disait:

--Pourtant, il a copié la _Vierge au Lapin_, de Tintoret, vous viendrez voir cela chez moi, c'est bien copié. Il pourrait peindre autrement; seulement il a un mauvais entourage!... S'il pouvait, au moins, peindre des portraits comme Tony-Robert Fleury!

Édouard n'aurait pas demandé mieux, peut-être, mais avec le caractère, le dessin appuyé et dur de ses têtes, c'était malgré lui et à son insu qu'il «défigurait ses modèles» et faisait des chefs-d'oeuvre.

M. Degas fut blessé et cessa de voir son ami. Degas avait peint un portrait double de M. et Mme Édouard Manet. Mme Édouard Manet, vue de profil, jouait du piano. Manet coupa la toile en deux, supprima l'image «enlaidie» de sa femme. Quant à la ressemblance de Manet, assis en boule sur un canapé, si j'en juge par une photographie de ce beau fragment, c'était la vie, c'était l'homme que j'ai connu. _La femme au gant_ que j'achetai 500 francs chez Durand-Ruel, en 1884, «un monstre de laideur», fut reconnue par un enfant de ma famille:--Ah! c'est la tante Aurore!... dit-il. Les parents firent taire le petit sot: mais je sus que _La femme au gant_ était bien Mme de X..., célèbre beauté du Second Empire, la tante Aurore. Herr von Tschudi, qui la convoitait pour Berlin, me disait:--C'est la Joconde française.

«Si l'on aime la peinture de Manet, on l'aime comme Corot, comme Tourgueneff», a écrit George Moore, l'«Anglais des Batignolles», ainsi qu'on désigna Moore quand Manet fit de lui l'étonnant pastel «aux yeux mauves, au teint vert de noyé». Plus d'un quart de siècle après la mort du peintre, Moore parle encore de lui comme si Manet venait de disparaître; pour lui Paris est vide sans Manet et l'on n'y fait plus de peinture.

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Manet pasticheur?