Part 8
Aubrey Beardsley, Charles Conder, Dowson, Arthur Symons, ces protagonistes du _Yellow Book_ et du _Savoy_, sont aujourd'hui tous disparus, après avoir, chacun dans son genre, accompli des oeuvres soeurs. Ils eurent tous une passion: l'esprit français, et aussi notre langue que Whistler leur apprit à aimer. Ils forment une petite phalange indissolublement liée dans la mémoire et la reconnaissance des quelques Français qui fréquentèrent l'Angleterre dans les dernières années du XIXe siècle. En littérature, en musique, en peinture, ce qu'il y eut de plus significatif et de plus neuf chez nous trouva en eux des cerveaux réceptifs et des voix enthousiastes pour célébrer la France moderne et classique.
Si aucun de ceux-ci ne fut véritablement un grand homme, ils auront eu de l'influence sur leurs contemporains. Il est remarquable que, depuis une trentaine d'années, ce soient de moindres artistes qui aient indiqué des directions, exercé une influence, et par un rayonnement assez nouveau de la pensée, qui fait qu'un peintre ou un sculpteur inspire des littérateurs; ou un écrivain, des peintres et des musiciens.
Charles Conder et Beardsley ont, comme Whistler avant eux, orienté une génération pour qui le goût exerça peut-être plus de prestige qu'il n'en aurait eu dans un âge de discipline et d'ordre. Les choses que ces artistes ont aimées, ou qui les ont divertis, sont celles dont j'ai vu faire ensuite le plus grand état par une foule incertaine et avide «du nouveau».
Nous ne pouvons cependant rayer de l'histoire la période d'inquiétude, grave pour quelques-uns, mais de snobisme chez la plupart, où c'était un point d'avoir sur sa table le dernier livre; en sa demeure, l'étoffe ou le papier, les meubles «nouveaux» que les artistes conseillaient. On se souciait davantage de ne pas faillir, sans doute parce qu'il n'y avait ni principes, ni règles, ni style. _On cherchait un style_, comme s'il suffisait d'en désirer un, pour le trouver!
«L'homme de goût» n'a jamais eu une situation comparable à celle de quiconque semblait en avoir _un_. L'on crut que le goût s'enseignait comme l'esthétique. Point de vue très allemand.
Whistler, Charles Conder, Aubrey Beardsley, les artistes russes que M. de Diaghilew nous a fait connaître, resteront parmi ceux qui, dans la période d'avant 1914, ont modifié le _goût_.
J'ai tenu à montrer Charles Conder préparant les formules d'un style qu'exploitent et répandent aujourd'hui d'innombrables artistes-décorateurs pour lesquels mon ami reste un inconnu.
Je devais à la mémoire de cet initiateur, l'hommage de ces quelques lignes et j'inscris à dessein son nom avant celui de Beardsley, et afin de réparer une injustice.
Note de 1917: On doit se méfier, en relisant ces notes qui datent déjà, de déprécier des ouvrages qui charmèrent nos heures de paix. Aujourd'hui nous risquons d'être injustes envers les «élégances de la vie», qui occupèrent nos loisirs.
AUBREY BEARDSLEY[7]
[7] J'aurais voulu faire, à nouveau, un portrait d'Aubrey Beardsley pour qu'il rentrât dans le cadre de ce volume; mais le temps m'a fait défaut et je donne ici la préface, écrite en 1907, pour la traduction de _Under the Hill_ que me demandèrent les éditeurs Arthur Herbert, Limited, de Bruges.
_Préface à «Under the Hill»_.
Il fut peut-être sage de ne traduire pas plus tôt l'oeuvrette que voici. Avant que la gloire ne vînt à Aubrey Beardsley, il ne fallait pas offrir au grand public, et privée de ses grâces originales, l'esquisse qu'est _Sous la Colline_, et qui vaut par le style peut-être plus que par la pensée. Qu'est-ce que l'auteur a prétendu dire? Qu'il reste pour moi l'artiste étrange, l'intelligence merveilleuse, l'enfant prodige que j'eus la joie de connaître pendant deux ans et qui m'a tant ébloui que je craindrais de le diminuer à mes propres yeux, en me livrant à l'analyse de mon plaisir!
Quelques-uns virent dans _Under the Hill_ une manière de paraphrase à la Laforgue de _Tannhäuser_, spirituelle et légère, de ce caprice très britannique qui renouvelle les plus anciens sujets en les assaisonnant d'un piment moderne, en les dépaysant si l'on peut dire, ou mieux, en ne les situant pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène appartiennent à Beardsley, grand lecteur de Voltaire, et au XVIIIe siècle français.
Beardsley, dessinateur, eut une technique presque parfaite;--écrivain, il aurait peut-être atteint une égale perfection. Dans ce conte, il n'est encore qu'un amateur plein de projets et de recherches ambitieuses, mais un amateur à la veille de passer maître ouvrier.
Prenons _Sous la Colline_ pour un caprice sans commencement ni fin, comme des phrases jetées par un adolescent qui croit à la forme et la cisèle sans autre souci que la beauté. J'en ai entendu maintes, scandées par lui alors qu'il venait de les griffonner sur une table de café, au Casino de Dieppe. Il en riait, il en était heureux et fier, tel un collégien d'une rime riche. Dans sa prose, je retrouve son procédé précieux, des trilles, des vocalises perlées comme les entrelacs pointillés de ses dessins. Nulle signification profonde ne se cache sous ces mots qu'un délicat enfile l'un après l'autre comme des paillettes multicolores sur de la soie;--plaisir des yeux; plaisir de musicien aussi, que les harmonies pures ou bizarres captivent.
Beardsley est un dilettante, un vrai produit de fin de siècle. Le caractère tourmenté et malsain de son art, qui attirait certain public, me repousserait si le hasard ne m'eût fait voir de près le petit malade. Sa grande intelligence étincelait comme ses yeux; il avait une charmante culture, un goût délicat et varié, beaucoup d'esprit.
Ce qui me touche avant tout chez Beardsley, écrivain, c'est son amour de la langue française, laquelle il ne parlait pas volontiers bien qu'elle eût peu de secrets pour lui. Il rêvait d'incorporer à la sienne certains de nos mots qui l'enchantaient. Mais comment était-il parvenu à se faire, dans notre littérature classique, une éducation dont il donnait la preuve le plus simplement du monde, à la vérité? La connaissance superficielle des choses de chez nous, qui nous flatte chez les étrangers pour la bonne volonté dont elle témoigne, elle nous irrite parfois aussi un peu. Aubrey la dépassa vite. _Le Courrier français_, auquel il collabora, représente assez «l'article de Paris», cette fantaisie dont la mousse grise les cerveaux des Américains, des Anglais et des Allemands; mais le flair et la lucidité de Beardsley le menèrent plus loin, et comme il n'était pas un à se contenter de peu, s'étant mis, avec sa soeur Mabel, à lire du français, ils allèrent tous deux au meilleur et au plus difficile.
Ai-je jamais entendu l'un de mes compatriotes parler de Molière et de Racine, comme Beardsley, de Racine, surtout, qui reste obscur aux étrangers? Et il récitait les choeurs d'_Athalie_ et d'_Esther_ comme des prières. Il vivait dans le dix-septième et le dix-huitième siècles. On sait qu'il songea à traduire les _Confessions_, à écrire un ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les _Liaisons dangereuses_. Il étudia à fond George Sand, Chateaubriand, Balzac. Il connaissait les personnages de _la Comédie humaine_ comme des membres de sa famille.
Nous passions des heures dans sa chambre où Charles Conder exécutait ses ingénieuses lithographies pour la _Fille aux yeux d'or_. Conder voyait en Dieppe un décor pour tous les actes de la _Comédie Humaine_; il n'était alors question que de Balzac; et dans ce petit monde où certains étaient à peine capables de désigner par son nom un objet dans un magasin, Balzac était discuté comme par des lettrés français. Gautier, Baudelaire, Verlaine furent les autres dieux de Beardsley.
La _Dame aux Camélias_ prenait à ses yeux de malade une importance spéciale, il la parait de sa propre poésie. Il exigea que je le menasse à Puys chez Alexandre Dumas, bien touchante visite où le romancier, qui n'aimait pas les étrangers, fut conquis par le charme juvénile du visiteur dont je traduisais au cours de l'entretien les questions et les habiles compliments. Mrs. Mabel Beardsley-Wright doit avoir encore, sur quelque rayon de sa bibliothèque, le volume de la _Dame aux Camélias_ que Dumas offrit à Aubrey, et précédé d'une belle dédicace.
Mais me voici tenté de conter mes souvenirs et, pour ce, suis-je dans l'embarras, car c'est une préface qu'on m'a fait l'honneur de me demander. D'abord, je m'en étais réjoui, mais une préface pour _Under the Hill_ serait l'entreprise d'un homme de lettres!... Cependant, comme on m'assura que tout ce que je savais de l'homme mériterait d'être dit, ma mémoire à contribution fut mise.
Des souvenirs surgirent en foule et pendant quelques jours je revécus par la pensée avec le cher garçon dont j'avais fait la connaissance, deux ans avant sa mort, déjà atteint d'un mal qui ne pardonne pas, mais encore enthousiaste et brillant à ses heures de répit. J'évoquais nos journées de flânerie ou de travail, les bavardages que nous avions ensemble le matin sur la plage, au milieu des baigneurs; l'après-midi, en arpentant les pelouses de la rue Aguado, et à l'hôtel des Étrangers où sa mère, bonne et tendrement inquiète, attendait toujours, regardait son fils en frémissant, quand nous rentrions d'une promenade trop fatigante pour lui.
J'avais déjà rédigé ces souvenirs quand je repris le livre d'Arthur Symons sur mon ami: je ne faisais que répéter des choses si bien dites avant moi! En effet nous passâmes, Symons et moi, l'été de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et la terreur de la solitude lui faisaient saisir le moindre prétexte d'abandonner les dessins dont il avait la commande, seules ressources pour faire vivre une famille qui dépendait de lui. Et Aubrey n'avait pas des goûts modestes! Il venait nous chercher ou nous le rencontrions dehors, portant sous son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge à fers dorés, qui lui servait d'enveloppe pour ses notes écrites. Symons et moi étions les auditeurs attentifs de ses boutades et des paradoxes d'une liberté telle, qu'il les faudrait dire en latin. Peut-être, en ma qualité de Français, ai-je été plus touché que Symons par l'étrangeté du personnage et m'apparut-elle plus exceptionnelle, si habitué que je sois à l'humeur britannique, à l'excentricité anglo-saxonne. Le décor de notre vieille ville normande, si provinciale, en dépit de son Casino et de ses bains cosmopolites, où je vis passer tant de curieuses figures depuis trente ans; la lumière de cet endroit où s'écoulèrent toutes mes vacances, mettaient en un vif relief la silhouette du fin artiste, de cet élégant et anguleux dandy encore tout imprégné de la forte odeur de Londres.
Son visage émacié présentait un nez fort busqué et très osseux, entre deux petits yeux perçants, couleur de noisette, sous des cheveux de ce blond acajou dit «auburn», que séparait en bandeaux, sur un front bombé, une raie soigneusement faite. Deux «grains de beauté» me semblaient arrondis par lui comme des «mouches». Il ressemblait au jeune héros du _Mariage à la mode_ de Hogarth. Toujours vêtu, le jour, d'un costume gris clair, une fleur à la boutonnière, ganté, il tenait verticalement, par le milieu, une grosse canne de jonc dont il frappait le sol pour scander ses phrases et affirmer ses paradoxes. Il avait de l'esprit de mots à la française, un langage recherché, des façons cérémonieuses. Un peu voûté, il tâchait de redresser sa haute taille dans un sinistre effort de ne pas paraître malade. La maladie lui faisait horreur, et dès que le sourire retombait, son expression devenait poignante. A la moindre brise, il s'enveloppait d'un plaid de voyage ou dans un mac-farlane dont les ailes gonflées par le vent du large le faisaient ressembler à une énorme chauve-souris.
Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par des amis qui ont déjà presque tous disparu et dont certains--lui le premier--auraient à peine atteint à la maturité aujourd'hui.
Le bon géant Fritz Thaulow--mort, lui aussi--vivait à Dieppe avec son heureuse et blonde famille. Il ouvrait sa maison aux artistes de passage. Thaulow et Charles Conder me présentèrent le groupe d'Anglais que le même bateau avait amené. C'était le poète Alfred Dowson, bohème à la Verlaine, qui fut vite enlevé, après avoir signé de beaux vers; c'était Arthur Symons et quelques autres, suivis de l'éditeur Smithers, à l'éternel gibus, au nez rouge d'Agoust et flanqué d'une demoiselle de bar ensevelie sous un immense chapeau de plumes. On aurait dit une troupe venue sur le continent pour une Bank Holiday. C'étaient pourtant les rédacteurs et les principaux artistes du magazine _Savoy_, dont j'attendais avec impatience chaque nouveau fascicule à la couverture rose et parée d'un dessin d'Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s'ingéniaient à scandaliser leur pays et n'auraient reculé devant rien pour se signaler.
Intéressante époque de l'histoire artistique et littéraire de l'Angleterre: 1895. Le long règne de la pieuse et sévère Victoria, impératrice des Indes, décline. Burne-Jones vient d'être créé baronnet; Whistler commence à faire école, après ses batailles livrées à la Grosvenor Gallery, où les snobs se pâment de confiance devant toute oeuvre que refuse la Royal Academy, et recueillie par Comyns Carr. Oscar Wilde, triomphant, se promène dans Piccadilly, un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner sont donnés dans deux théâtres à la fois où se presse religieusement ce public d'esthètes, si bien croqués par Aubrey Beardsley dans une de ses fameuses planches: _Wagnerites_. Sarah Bernhardt et Réjane jouent des pièces françaises; George Moore célèbre Manet, Degas, Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de ceux-là mêmes qui n'ont rien lu de lui; William Morris, poète, sociologue et tapissier, poursuit de sa haine l'acajou victorien et met dans le home du bourgeois un ameublement dans le goût des préraphaélites.
La société anglaise se réveille d'un long sommeil et secoue son indifférence pour tout ce qui n'est pas le sport. Un nouveau snobisme va la jeter dans les bras des artistes; elle attend un miracle et se prépare à s'amuser d'autre façon que naguère. Dans cette aube rafraîchie, parmi les révoltés et les novateurs, voici venir le jeune Beardsley. D'un pas mesuré, il va, élégant et fluet, allonger subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace, d'où la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait que sa majestueuse indulgence ne s'accorde qu'aux Philistins. Beardsley, grave et ironique, s'avance, tenant au-dessus de sa tête des plats et des corbeilles chargés de paons, de poissons rares et de fruits exotiques. Des parfums énervants fument dans des cassolettes. En cadence, suivi d'un cortège de masques, de nains, de mauvais drôles, il présente, en une bouffonne entrée de ballet, des objets bizarres qu'on dirait tirés du fourgon des rois mages, des mets à l'arome inquiétant... Aussi bien le chef qui en prépare les sauces et en dresse la parure, dédaigne la cuisson classique des rôtis nationaux.
Beardsley rénove la fantaisie anglaise, cruelle et poétique, froide, ou qui dissimule ses émotions; il fait la chasse au «sentimentalism» d'un art désuet; il est cynique, gouailleur et poète à la façon d'un clown shakespearien, exubérant tour à tour et retenu, amer dans ses éclats de gaieté.
Beardsley me rappelait un autre très cher de mes amis, le candide et mystérieux Jules Laforgue que j'avais vu dix ans plus tôt passer, toussant lui aussi et blême comme ce Pierrot qu'ils aimèrent tous deux. L'humour de _Under the Hill_ reçoit un reflet lointain des _Moralités Légendaires_. J'imagine ces deux jeunes malades se rencontrant dans la nuit élyséenne, qui se saluent avec cérémonie, dansent un grave menuet dans un pâle rayon de la lune, puis s'évanouissent comme deux ombres...
Ils ont beaucoup souffert et beaucoup ri tous les deux quand ils étaient parmi les vivants et si la mort n'avait pas si vite convoité ces deux frêles proies, l'un ne serait pas devenu le Chrétien, ni l'autre l'amoureux candide et sanctifié qu'ils devinrent avant de nous dire adieu. Beardsley et Laforgue furent les «fleurs de bitume» de deux grandes capitales modernes. Laforgue, quoique provincial du Midi, incarne le gavroche parisien de l'heure inquiète qu'il vécut. Quant à Beardsley il est un «blackguard» de Londres, le vrai cockney au rire bref et qui retombe dans une morne tristesse après les bonds d'une gaieté de parade foraine.
On ne peut dire de lui: «Il n'eut pas le temps de s'exprimer; que serait-il devenu?» En quelques années, comme suivant la marche rapide de l'aiguille sur le cadran, il donna, haletant mais avec méthode, tout ce qu'il avait peut-être en lui. Il eut la chance, dans ce temps de fébrile course au clocher, de choisir sa piste et l'arabesque qu'il y tracerait. L'enfant prodige des soirées de Brighton, le petit pianiste faiseur de _Christmas cards_ et de _Menus_ à l'aquarelle, trouve à quinze ans sa formule.
Élève de Burne-Jones, admirateur de Leighton, il fut l'un des premiers qui les rapprochent de Whistler--c'était alors marier le feu à l'eau. Les deux Académiciens donnèrent à Aubrey sa vision tout anglaise de l'antiquité classique, de la Renaissance italienne; Whistler lui révéla les estampes japonaises, le pittoresque et le style qu'un artiste peut mettre dans les costumes contemporains; puis Beardsley alla, avec Conder, aux grands siècles français; son goût du «grotesque» moderne et du masque fit le reste. Il déforme les gens de son temps, les habille à l'antique ou à la Louis XIV, les dévêt ou les pare d'atours empruntés, mais leurs gestes sont d'aujourd'hui, comme les personnages des romans d'Henri de Régnier. Les salles bizarres et les jardins fantastiques où ces comédiens minaudent, en des galanteries poudrées, donnent sur la rue bruyante de hansom cabs et d'omnibus. Ses dessins sont prêts à être agrandis en affiches pour les murs de Londres. Malgré les paraphes et les préciosités calligraphiques dont il la charge, son écriture, même de loin, reste lisible et se reproduit bien. Beardsley, l'inventeur «du blanc et noir»[8] est stimulé par la feuille de papier; le graveur héraldique et l'imagier médiéval prêtent leurs moyens exacts au caprice du jeune décadent. Ce satiriste irrespectueux n'est pas peintre, mais un maître _en blanc et noir_, c'est pour l'imprimerie qu'il travaille.
[8] Le «blanc et noir», dont je parle ici, est celui dont la mode nous est venue peu avant la guerre, dans les toilettes et l'ameublement, et qui, en 1918, apparaît sur la scène dans la Revue du Casino de Paris--chambre à coucher de Mlle Gaby Deslys.
«L'illustration et l'affiche ne sont-elles pas l'art même de ce temps?» disait souvent Beardsley, que les tableaux ennuyaient un peu.
Il ne fit pas de peinture à l'huile, mais projeta d'en faire quand il était avec moi. Qu'aurait été sa peinture? Un jour, le sachant tenté par ma boîte à couleurs, je le laissai seul dans l'atelier du Bas-Fort-Blanc dont la baie laisse voir les rochers où les enfants pêchent la crevette. C'était un après-midi glorieux d'août. Je partis en promenade afin de ne le déranger pas. Quand je rentrai, la grande toile que j'avais mise à sa disposition était couverte d'un très beau dessin au fusain que je ne me console pas encore d'avoir vu effacer d'un coup de gant. C'était un épisode rapporté par George Sand: Liszt marche dans la campagne, s'enfonce dans un champ de pavots dont les têtes sont pour lui autant d'instrumentistes. Le musicien inspiré brandit sa canne comme un bâton de kappelmeister et bat la mesure, croyant conduire un orchestre innombrable.
Ce fantastique personnage aux longs cheveux bouclés, coiffé d'un feutre mou, avait un geste superbe; en vérité, le bâton dirigeait une symphonie macabre, et l'on eût dit qu'il voulût faucher ces têtes aux corolles impertinentes de fraîcheur. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l'odeur de la mort.
Je ne le connus qu'affaibli et se préparant à prendre congé de nous, implorant avec résignation le Crucifix qu'avait mis entre les doigts moites du malade un prêtre catholique. La Foi rendit moins déchirantes ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.
Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant dans sa chambre d'hôtel; il était rentré las de ses marches d'un bout à l'autre de la terrasse du Casino. Grisé des flonflons du bal et du bruit des «Petits chevaux» dans lequel _Under the Hill_ fut écrit presque en entier, il revenait sagement à son ouvrage commandé, attendu par ses éditeurs. Travail appliqué, minutieux, sans ratures, conduit comme celui d'un moine enluminant une page de missel. Ainsi courbé sur la feuille de papier bristol, des petites plumes d'or, des grattoirs rangés avec ordre, Aubrey accomplissait une tâche au-dessus de ses forces, sous le regard du Christ accroché au mur. Ce nouveau Tannhäuser était obsédé par des visions du Venusberg, de la bacchanale dont les cuivres et les tambourins vibrant dans ses oreilles, ramenaient sur ses joues deux taches de sang. Il y a comme la déformation d'une cagoule de frère de la Miséricorde, dans certains de ses personnages ambigus, arlequins, dominos qu'il faisait rôder dans ses mascarades, où ils répandent une odeur de cadavre et l'épouvante de l'Enfer. Ces créations sont autant de doubles de sa personne.
Même affaibli, comme il l'était en 1895, et tenaillé par l'effroi du lendemain, son imagination d'illustrateur était follement libertine, hantée de monstres aux gestes douteux, qui offrent à la malveillance toute liberté de graveleuse interprétation. Les amateurs ne furent indulgents que pour les légères vignettes de la _Mort d'Arthur_, et son premier public devait être bien peu naïf, car il attribua un sens obscène aux moindres détails des dessins parus dans le _Savoy_ et dans le _Yellow Book_; on voulut découvrir des intentions et des symboles jusque dans les fruits et les fleurs de la si curieuse Madone, peut-être le chef-d'oeuvre de Beardsley. Tant de choses étaient contées sur sa vie privée, et il s'était volontairement créé une telle réputation de dépravé et de blasphémateur, qu'on le voyait toujours plus ou moins célébrant une messe noire. On pouvait se demander si la ferveur du catéchumène n'était pas trop souvent attisée par le souffle des satyres et des démons. Il ne s'expliquait point sur sa piété et demeura plein de retenue, la seule fois que je lui avouai mon malaise à ce sujet.
Il y eut vers les années quatre-vingt, beaucoup de conversions à Londres. Ce fut une mode et un engouement dans le monde des arts, d'embrasser le catholicisme au moment où s'achevait la surprenante cathédrale byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville sinon la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre--elle n'était pas encore revêtue de ces mosaïques à fond d'or, des marbres et des onyx sous lesquels doit disparaître sa paroi de briques, mais elle était pleine d'encens et d'une mise en scène somptueuse. Ce temple dont les coupoles rappellent le décor de _Parsifal_, attirait ceux que le culte protestant rebute par sa froideur. Amfortas et la démoniaque Kundry semblaient se cacher derrière les piliers de la nef. Aubrey trempait son doigt dans le bénitier de la basilique, au retour de ses randonnées nocturnes. Pour d'aucuns, le plaisir est d'autant plus vif qu'il sera suivi de prières et de repentir; l'Anglais imagine volontiers l'ombre du pasteur rôdant dans la ruelle du lit comme une menace.