Part 12
Le type féminin--idéal--de M. Ingres, c'est un composé de la Fornarina et de la première Mme Ingres. Fornarina de 1830, à moitié italienne, à moitié française, une bonne grosse dame ronde.
Un modelé uni et plein, qui élargit les visages, arrondit les plans dans les tableaux de fantaisie--je veux dire dans ceux qui ne sont pas des portraits--prend une apparence soufflée, au premier abord repoussante. Le modelé simplifie tout, mais arrondit les formes, développe le cou, les joues, au détriment des traits. Les nez n'ont point d'ossature ou de cartilages apparents; les yeux rentrent dans la formule d'une amande dont le fruit serait détaché de l'écorce, tout en y étant laissé. Les oreilles, remontées dans les tempes, deviennent des schémas d'huître très fine.
La rondeur--le plus souvent déplaisante et molle--(elle l'est parfois même chez J.-D. Ingres)--garde le vrai grand style. Ses «odalisques», modèles d'atelier, mannequins que recrée le magicien, quand il dépose son crayon et se met à peindre en tournant le dos à la nature.
Il appartient à la grande famille des maîtres qui auraient souri d'un tableau exécuté, séance après séance, car «la nature» arrête l'élan du peintre et le distrait de son idéal. On dirait que M. Ingres portait toujours sur sa rétine l'arabesque que fait «la Vierge à la Chaise» dans la sphère où elle se love comme l'enfant dans le sein de sa mère.
Il se régale à suivre ces volutes qui se fondent l'une dans l'autre comme des vagues: l'ininterruption de la ligne courbe, du mol paraphe qui descend du turban de la Madone le long de son châle, et remonte avec le bras droit pour devenir l'Enfant Jésus; il semble qu'Ingres s'en souvienne dans la plupart de ses compositions; et même dans quelques-uns de ses portraits (Mme Rivière, Mme de Sénonnes). Mais surtout dans ses toiles de chevalet, il s'abandonne comme un ornemaniste, qui supprimerait de la géométrie les angles.
Dans le _Saint Symphorien_, l'arabesque va jusqu'au vice et la déformation est sur le point de devenir difformité. Cette toile reste pourtant la dernière expression d'une manière. Les corps masculins d'une anatomie michelangélesque, des sortes d'écorchés stylisés, avec des muscles que nous ne connaissons plus: tout est concerté en vue de l'effet et du style, tout est réduit presque à des formules. L'artiste semble donner les règles du rythme qui allait dans l'avenir préoccuper tant de peintres et de sculpteurs.
Malheureusement, ce surprenant tableau n'est pas à la galerie Georges Petit. Rappelez-vous la mère qui serre son bébé dans ses bras enflés; les autres enfants bouffis et caricaturaux; le cheval de bois du soldat-joujou qui domine la composition pyramidale. Chaque figure, en vue de l'équilibre général, n'est plus qu'un signe dans un langage convenu, nouveau, créé par le peintre.
Le _Bain turc_, commande du Prince Napoléon, carré d'abord, fut coupé en un rond: la cause en fut, soi-disant, l'indécence de l'almée qui, à droite, dans une esquisse dont j'ai la photographie, se renverse avec une attitude si voluptueuse, que l'auteur dut par la suite supprimer les parties basses du corps. Ici, la déformation est plus marquée, si c'est possible, que dans le _Saint Symphorien_. C'est un étrange tableau, froid d'aspect et pourtant aussi capiteux qu'un ballet russe ou qu'une miniature persane. Ces dames aux yeux hagards sont des chattes amoureuses dont les membres se confondent dans un grouillement de vers de terre, si j'ose m'exprimer ainsi à propos de ces «damnées»... Les poèmes de Baudelaire n'ont pas plus de fiévreuse emprise, que cette toile singulière; vision érotique d'un vieillard qui fut un prêtre exalté de la beauté féminine. OEuvre morbide, sensuelle et peinte avec la continence d'un primitif. Dans la première version (carrée), deux négresses coiffées de pointus capuchons, les yeux blancs brillant dans l'encre de leur peau, ajoutent encore à la bizarrerie de ce savoureux et glacial tableau. Qui possède donc, et qui nous montrera cette préparation?
La perle de l'Exposition n'est-ce pas l'exquise _Odalisque_ à l'esclave, réduction de l'_Odalisque_ de la collection Péreire? Ici, la couleur a la séduction et l'inattendu, le piquant d'un Piero della Francesca ou d'une gouache hindoue. Et quel «métier invisible»! Métier de miniature et de fresque.
Terburg, Vermeer de Delft, Giorgione, Titien, enfin tous les plus prestigieux «exécutants» sont battus par le raphaélisant J.-D. Ingres.
Dans l'_Angélique_,--dont la réduction est belle comme un précieux joyau d'émail,--dans les différentes Odalisques, dans la Thétis, il siérait de distinguer, sous l'exécution qui déconcerte nos yeux--et que Gérome enseigna plus tard.--Sous ce «_linoleum_», admirez la sensibilité de la ligne et la transposition si subtile de formes classiques, grecques, en une «chinoiserie» qui choqua tant les contemporains de M. Ingres, auxquels il s'imposa par une apparence d'académisme. Incompris, il fallut la perspicacité de Baudelaire pour rendre justice à M. Ingres--et un peu à contre-coeur, semble-t-il.
Ingres est à la mode... enfin! Lui aussi, comme Poussin? Mais... Ingres aurait un accès de colère, s'il voyait la peinture de ceux qui se réclament de lui[12].
[12] Dans ce livre, fait d'articles de revues, l'auteur ne s'est pas cru permis de supprimer les «redites». Ces articles s'adressaient à des publics différents et traitaient d'une matière où ces «redites» sont inévitables, à propos d'artistes modernes.
Pourquoi est-il à la mode? Toutes les écoles le revendiquent. Connaissez-vous quelqu'un, à l'heure présente, qui le nie?... Il faut beaucoup de courage ou de naïveté, ou venir de la province, pour attaquer le grand homme, soit dans un atelier, soit dans le monde. Ingres est tabou!
Il sera tenu pour «un initiateur», _surtout_ pour n'avoir pas cherché à rendre en peinture la troisième dimension... On ne veut plus de la troisième dimension dans la représentation des objets sur une surface verticale... Ingres sera loué par «l'avant-garde» pour son sens de la _déformation_.
M. Bernard Berenson, historien américain de l'art italien, dans un brillant morceau sur «Raphaël, aboutissant de la Renaissance», ne dénie-t-il pas à Raphaël «le génie»? A côté de Michel-Ange et de Paul Cézanne,--favoris en 1911,--M. Ingres est «assis» de force par nos théoriciens. Est-ce donc pour les raisons qu'en donnent les plus audacieux «déformistes», que, l'oeuvre de M. Ingres est si «important»[13]?
[13] «_Important_»--comme tant d'autres mots que je souligne sont dans le jargon du jour. M. Druet l'emploie, dans son magasin, comme ses prédécesseurs le mot «_amusant_»--au temps où la peinture s'achetait dans la rue Laffitte.
Il faudrait, en faisant le tour des galeries Georges Petit, commencer par le torse d'homme qui obtint le prix «de la demi-figure peinte» à l'École des Beaux-Arts de Paris en 1800. Ce torse explique l'oeuvre entier du maître. Un élève, presque un enfant, en 1800, a vu ainsi, et rendu avec cette noblesse, ce scrupule, un modèle d'atelier. Pas le moindre trompe-l'oeil; point de bitume, aucune trace de l'enseignement en faveur chez David. Regardons cette «académie» de rapin, car cet écolier sera l'auteur des portraits de Mme de Sénonnes et de M. Bertin, de l'_Hémicycle_ et de l'_Age d'or_. Attardons-nous devant ces innombrables petits cadres de dessins,--têtes ou «nus». Ingres est transporté d'une frénésie sacrée dès qu'il est en face de la nature, mais il ne donne pas un coup de crayon sans se référer à l'antique, à Raphaël; il est de Florence et de Rome. Voyez deux paysages minuscules de la Ville Éternelle: deux Fra Angelico modernes. Un dessin, étude de femme nue pour cet _Age d'or_ qui est à Dampierre: la réalisation, tout ingénue, de ce que Puvis de Chavannes a poursuivi sans jamais l'atteindre. Ne laissez passer aucun des portraits à la mine de plomb qui vont de 1797 à 1840, surtout! Car ce sont les tours de force d'un virtuose à la Paganini, et qui aurait l'âme d'un Holbein.
Il faut se placer au milieu de la grande salle, de façon à voir d'ensemble tous tes panneaux: puis comparer le portrait de la _Duchesse de Broglie_ (1853) à celui de _Madame de Sénonnes_, ou à la _Vicomtesse de Tournon_ (1812); le _Bartolini_ (Florence, 1820), au _Comte Molé_ (1834). Le sculpteur, avec ses tons chauds, la matière grasse de ses chairs, de son habit, des breloques pendues à sa chaîne, est traité comme un étourdissant morceau de nature morte, où la rigidité de la forme cernée ne nuit point à la puissance évocatrice de la physionomie. _Le comte Molé_, au contraire, lisse et comme en toile cirée, est par endroits d'un modelé creux; sa main exagérément «écorchée», comme une pièce anatomique, se tend en avant... L'harmonie serait terne et ennuyeuse, sans ce surprenant fauteuil de damas amarante et vert, qu'aurait pu peindre Van Eyck; ce meuble assez banal, joue dans tout ce gris-olive, le rôle d'une verrière dans la nef d'une cathédrale.
Ce portrait du _Duc d'Orléans_, fils de Louis-Philippe, fait qu'on oublie les lithographies et autres documents sur la famille royale de France. Du type si falot, si édulcoré de ce prince blond, aux yeux vagues, qui dans ses habits civils était un dandy à la manière anglaise de 1830, voilà ce que M. Ingres a fait: un Alcibiade, un prince Charmant et plein de majesté dans son froid uniforme, la tête prise dans un carcan. Le génie du portraitiste a su donner à un bras, à un gant, à un pantalon, la majesté, et par le même prestige d'interprétation qui fait du _Fifre_ de Manet une figure aussi noble qu'un Masaccio: par _le dessin_.
Ces ors, dont pas un détail de passementerie n'est omis, sembleraient fastidieux, n'était leur mystérieuse «enveloppe», et l'on ne supporterait pas ce drap rouge, les bandes noires du pantalon, si Ingres ne modelait les vêtements comme à la fresque. Le fond lie-de-vin, si bien harmonisé, est de la même exécution, et au même plan que la figure, et néanmoins tout imprégné d'atmosphère; oh! ce motif d'or vert, comme les volutes des cheveux calamistrés du Prince! M. Ingres fait d'une gravure de mode quelque chose comme une statue d'Antinoüs.
Dirigeons-nous, en sortant, vers le portrait de la seconde madame Ingres,--peint alors que l'artiste avait soixante-dix neuf ans!--Le plus rebutant de tous, à première vue, mais qui vous fera vite penser à Vermeer, pour la franchise de la couleur. De même, avec la _Duchesse de Broglie_ dont la robe bleu acide, donnerait l'idée de ce qu'était le _Linge_ de Manet, quand il fut exposé pour la première fois.
Un doyen de la critique d'art envoyé par un journal officiel de Londres, pour prendre le «rythme» de Paris au Salon des Indépendants, m'avoua en s'en retournant après une visite qui ne l'avait point rajeuni: «Je suis passé à la Galerie de la rue de Sèze... quel malheur que votre Ingres ait, à ce point, manqué de goût!»
Pour conclure, il suffirait peut-être d'affirmer le contraire. Mais que vaut une affirmation, en matière d'art? Ce que vaut le critique.
SUR LES ROUTES DE LA PROVENCE DE CÉZANNE A RENOIR
_Revue de Paris_, 15 janvier 1915.
I
_Pour Joachim Casquet._
_Arrivée._--Quelle bonne fortune, Olive, que faute de temps pour aller jusqu'en Italie, ces Pâques m'aient conduit sur votre route provençale! Avec vous, ce pays admirable m'apparaît bien plus séduisant encore. Je le vois, enfin, sous un ciel oriental et l'on a pu se dévêtir après l'hiver, s'abriter d'un chapeau de paille. Aux gorges du Loup, à Vence et à Tourette, les femmes filent au crépuscule sur le pas de leur porte, hument la fraîcheur du soir déjà chargée, mais non point suffocante, des premières fleurs de l'oranger.
La Méditerranée est bleue comme dans les mauvais tableaux; conventionnelle, diriez-vous, napolitaine; douce telle que la souhaitent, apparemment, les malades et les oisifs. A l'approche de la pluie, une trame d'acier, une gaze de robe de danseuse, pénétrée des rayons d'un soleil boudeur, transforme le décor, scintille et s'argente comme la feuille de l'olivier. C'est déjà presque l'été; dans quelques jours je ne supporterais plus ce faste et les langueurs qui prolongent la sieste. Déjà les papillons jaunes strient de leur vol le rideau d'azur à ma fenêtre, les mouches bourdonnent, et vous m'annoncez la visite des insidieux moustiques. La bonne crème Chantilly de madame Pibarot va tourner, je vous laisserai donc, Olive, toute à vos récoltes de cerises, à vos baignades nocturnes dans les vagues phosphorescentes. Hâtons-nous.
_Vers Cézanne._--C'est avec vous qu'il convient de faire le pèlerinage au Jas de Bouffan, puisque Cézanne est votre maître préféré, ô jeune fille d'aujourd'hui. Vous avez su faire table rase des préjugés de vos bons parents, et vous voilà en équipage pour attendre frémissante tout ce que l'avenir vous réserve de surprises. Vous croyiez me choquer, mais, chère amie, il y a trente ans de cela, des jeunes gens se délectaient déjà dans une petite boutique de Montmartre, à remuer les toiles dont Cézanne paya son marchand de couleurs. Pour vingt francs, vous auriez eu un paysage, une tête, une de ces natures mortes qui valent maintenant la rançon d'un roi.
Marseille n'était point encore un centre du néo-impressionnisme. Nous admirions Cézanne comme un prestigieux coloriste; les demoiselles étaient plus familiarisées, alors, avec les aquarelles de Madeleine Lemaire. Mais puisque vous voulez bien me prêter votre automobile, allons! nous reparlerons de tout cela, car la route est longue, de Toulon au Jas de Bouffan.
Nous avons laissé pour une autre fois les bois de pins de la Sainte-Baume, comme il nous fallait arrêter, par convenance, à Saint-Maximin. Dans les replis de la montagne, nous avons grimpé au milieu des vergers assoupis, des villages silencieux. Tout le monde est aux champs. Point de signes du printemps, rien de cette floraison neigeuse des environs de Paris. Les feuilles sont vert-cru, ce serait plutôt un mois de juin de l'Ile-de-France. Arrivés au plateau d'où l'on redescend sur Aix, c'est déjà la pureté d'une toile de Cézanne. Je reconnais, au loin, le profil familier de ces crêtes de pierre violetée, la Sainte-Victoire, les lignes classiques de terrasses naturelles, la terre rose, les cyprès, la route. Point un paysage sublime, mais d'une ordonnance pleine de mesure. Ce n'est partout que blondeur, transparence, tranquillité. Août embrasera ce qui est froid encore, un peu pâle, _pur_ surtout, et ce matin dans la gamme mineure du maître d'Aix.
Il fut un peintre propre, méticuleux, habile à réserver des blancs; le contraire d'un «barboteur»; on le crut grossier et violent, alors qu'il eut la main d'un vieil officier à la retraite, les scrupules d'un novice et l'oeil d'un premier communiant. Je le vois, un linge dans sa main gauche, qui tient la palette et des martres, penché sur son chevalet, essuyant après chaque touche son pinceau, de peur que ne se mélange un ton avec un autre. Il pose sa touche, comme un mosaïste ses petits cubes de verre. Et s'il n'est pas content, il efface, il gratte, il nettoie, pour retrouver le canevas vierge, il le veut immaculé. Maintes fois, il laisse l'étude, par crainte de la ternir par des reprises et des surcharges. Cependant, très capable aussi «d'empâter». Ses séances sont nombreuses, il retourne sans cesse au même motif, et «reprend» l'étude. Alors, comme Manet, Cézanne a le don si rare d'accumuler les stratifications, conservant tout de même la fraîcheur de l'épiderme. A l'aquarelle, ou brandissant le couteau, il a l'air d'effleurer.
La magie de cette matière colorante est propre à Cézanne. C'est par elle qu'il exerça son incroyable influence, son règne tyrannique. Avec les moyens les plus humbles, les matériaux les plus vulgaires, il se rapprocha des primitifs. Ses couleurs à l'huile ont la diaphanéité de la peinture à l'oeuf et le mat de la détrempe. Pas un coin, dans aucun de ses tableaux, qui ne soit enrichi d'un beau ton; pas un ton de hasard, même dans une pochade. S'il hésite, alors il laisse voir le blanc de la préparation; s'il recouvre cette nappe de céruse, c'est de marbres précieux, d'un revêtement d'orfèvre et de joaillier.
Ce sol a produit l'artiste qui devait, seul entre tous, trouver sur sa palette l'équivalent de ces rapports si unis, si soutenus, nécessaires dirait-on, entre le ciel et la terre, la végétation et l'architecture. L'art de Cézanne fait corps avec le pays qui se déroule devant nous, à mesure que les bornes kilométriques nous annoncent qu'approche l'heure du déjeuner.
Dans le jardin public de Pérouse, d'où l'on domine l'âpre plaine ombrienne, je pensais naguère à la majesté un peu farouche de Cézanne. Il me semblait le retrouver là, comme, un matin d'avril, je regardais du côté d'Assise l'ondulation des Apennins, les lilas, les bleutés et les roses, que nul maître de jadis n'a comme lui rendus: le gris, le mat, obtenus par des tons entiers. Corot nous donne des gris forts, colorés, mais d'où les noirs, les ocres, les bruns ne sont pas exclus. Dans cette Provence idyllique et païenne, le noir et le brun? des inconnus! Il n'y a que du bleu, du jaune, du rouge, les tons primaires, affaiblis ou renforcés par l'heure ou la saison. Ces tons, Olive, vous m'avez aujourd'hui donné de les goûter en plein air, comme d'un miel pâle et Cézanne me les avait fait pressentir par ses subtils équivalents.
_Aix._--La situation de la ville est sans attraits. Midi sonnait quand nous entrâmes dans Aix. Le cours Mirabeau, sinon ses deux rangées de platanes, ses hôtels sévères et endormis, m'a, vous l'avouerai-je un peu déçu. J'attendrai, pour le mieux connaître, que vous m'ayez, Olive, mené chez vos cousines. Vous décrivez les stucs, les plafonds peints, les vastes escaliers des demeures aristocratiques d'où se sont répandues sur toute la France des générations aux noms illustres, aux blasons à partager. J'entr'ouvre une porte, je cogne un heurtoir en cuivre reluisant, comme en Hollande astiqué. Une chaise à porteurs s'émiette dans le vestibule. On troqua les Gobelins du mur contre des tapisseries du Bon Marché. Un relent d'huile chaude dans la loge du concierge. Vos cousines sont sorties.
Encore que cette sous-préfecture soit tombée dans l'uniforme médiocrité démocratique, une tradition s'y perpétue de coutumes mondaines. Visites, réceptions, fêtes. Une société ne pénètre pas l'autre, le grand plaisir d'être «à part» et «au-dessus» est ici souverain; mais chacun sait toujours ce que font ceux qu'il ne saluerait pas. Des têtes, derrière les grilles du rez-de-chaussée, se penchent et observent les promeneurs du Cours: Marius est passé tout à l'heure, en avance pour se rendre chez la cousine Sidonie. Le baron de D. revient de chez madame de Y. Commérages.
Puisque les cousines ne sont pas chez elles, allons au musée; les _Aïeules_ de ces Dames, peintes par Largillière, nous accueilleront dans leurs cadres vermoulus. Je sais, Olive, car vous me l'avez dit avec emportement: vous ne pouvez souffrir Largillière, il vous paraît pompeux, tourmenté, «conventionnel» (ah! c'est là le grand mot!). Vous n'aimez pas, non plus, les portraits de vos autres tantes de Marseille, alanguies par Gustave Ricard.
A Aix, Largillière, portraitiste d'apparat, déploie tous ses avantages, toute l'intensité de la _matière colorante_ que Cézanne obtint si discrètement. Comme les étoffes du XVIIe siècle, ces tableaux sont «bon teint». Et trouvez-vous que les draperies maniérées de ces Dianes chasseresses, nuisent au caractère du visage? La grosse, la maigre, la brune et la blonde, mettez-leur une jaquette de M. Poiret, et ce sera l'une de vos cousines de Nice, Olive: je ne les connais pas, mais je suis sûr qu'elles ne sont autres que celles-ci... Vous-même... oh! ce bistre rosé comme l'Orient des perles fines...
Une station dans un musée de province, toujours déprimante, l'est plus encore si une Olive y bâille d'ennui. J'ai tenté de réveiller ma jeune amie, et la _Thétis_ de M. Ingres fut notre prochaine station.
--Je ne comprends pas! a déclaré Olive.
--Une néo-impressionniste doit réfléchir devant cette arabesque bizarre. Ingres est un maître difficile, mais, Olive, pour cela même, vous finirez par le comprendre, à moins que vous ne compreniez pas votre Cézanne non plus. D'ailleurs, laissez-moi croire que vous êtes, quant à lui, suggestionnée. Êtes-vous sûre que vous l'ayez de vous-même compris, Olive?
Puisque la déformation, la «stylisation», sont les règles de votre école, que dites-vous de ce goître? Et ce bras de Thétis, si féminin, si sensuel, qui monte droit vers la barbe de Jupiter roulée en feuille d'acanthe? Et ce Zeus ridicule et homérique? Et cette polychromie sauvage? Vous trouvez cela «trop réalisé», c'est le «fini» qui vous en choque?
Une barre, d'un centimètre épaisse, si elle cerne une blouse de carrier, vous l'appelleriez «stylisation»; ici, la volonté savante du médailliste vous met en défiance. L'habileté de la main-d'oeuvre ne compte pas pour vous, jeunes filles qui ne faites plus de longs travaux à l'aiguille, mais tenez un journal de vos sensations. Qu'une chose soit difficile à accomplir, qu'importe? la difficulté vaincue, la maîtrise, sont lettre morte pour votre génération. Votre morale et votre esthétique ne datent pas de loin. Elles se formèrent devant moi depuis le début de ce siècle, dans les ateliers d'élèves et sous la poussée de vos camarades, munichoises, polonaises, hongroises et finlandaises. Mais vous, Olive, attendez; attendez! retournez en arrière, s'il coule encore dans vos veines un peu du sang bleu des modèles de Largillière. Je ne vous demande pas de bouder au temps présent dans les hôtels moisis du Cours Mirabeau; mais réfléchissez, et n'allez pas trop vite comme démolisseuse! Vous déplairiez à votre maître Cézanne.
_Chez mademoiselle Cézanne._--Sous de plus humbles lambris, de l'autre côté de la place, mademoiselle Cézanne, la soeur de Paul, nous fera montrer par sa servante, entre la pannetière arlésienne et le buffet de chêne, une toile de son frère, vis-à-vis d'un crucifix qui préside au Benedicite. Croyez-vous que cette dévote, si elle ne cultivait en son coeur le respect du nom et la soumission domestique, eût donné la place d'honneur à ce qu'elle doit appeler un barbouillage?
La servante, elle, ne savait pas bien.--Ce doit être ceci,--disait-elle, en désignant de l'index deux gravures d'après Rubens. Peut-être que Cézanne fit de ces estampes, présent à sa soeur. Par crainte du modèle vivant, l'on rapporte qu'il s'inspirait de gravures, les copiait même, tout en s'exerçant à intensifier la plénitude de la coloration. _Le Magasin Pittoresque_ (admirable recueil, ma chère Olive), était le fond de sa bibliothèque.
Vos amis marseillais, les lettrés d'avant-garde, vont, dans l'élan de leur enthousiasme, fausser l'image du grand vieillard de Bouffan. D'ailleurs, les gens de votre âge ignorent ce que fut naguère un bourgeois aisé, un notable de son village ou de sa sous-préfecture, latiniste, lettré et grossier en paroles, fin et lourdaud à la fois. Ce type a disparu.
Que put assimiler de Paris, dans ses visites furtives à la capitale, un Paul Cézanne? Qu'est-ce qu'il prit à ses confrères, les Renoir, les Monet, les Manet? Que leur laissa-t-il voir du vrai lui-même? Les eût-il reçus chez lui? Ils n'ouvraient pas comme cela leur porte, eux autres, les cauteleux fils de tabellions et de marguilliers, gourmés au fond de leur province!
Eut-il conscience du don qu'il avait reçu de Dieu? Je reste sceptique quand les historiographes me content qu'un jour, quelque indiscret s'attardant à le regarder peindre dans la campagne, impatienté il cria: «Ne sait-il donc pas qu'il est devant Cézanne?» Nervosité.