Part 11
Je ne sais pourquoi, Lyon me parut un cadre approprié pour la sèche et déplaisante figure de ce grand peintre, de cet homme qui repousse notre sympathie, malgré l'admiration qu'il commande. Lyon offre l'aspect dur de notre vie nationale et, dans les rues, les visages ont l'expression tendue des gens d'affaires et des ouvriers d'usines, pour qui le repos n'est pas un loisir. Je passai plusieurs heures dans le magnifique musée, si riche en oeuvres de toutes sortes, si bien classé, et égal aux meilleurs d'Italie. Mais parmi tant de chefs-d'oeuvre, c'est la Tricoteuse de David qui me retint. Encore pénétré de beauté voluptueuse, tendre ou noble, la mémoire remplie de souvenirs charmants, je rentre chez moi pour être accueilli par cette virago: une Parisienne de 93.--Ah! ces cheveux en broussailles sous la fanchon, ce cou, cet oeil envieux, le rictus de cette bouche faubourienne prête à lancer l'invective! Regardez cette mégère: David, à certaines minutes, sentit comme cette femme, agit peut-être comme elle. Ils eurent les mêmes haines de parti.
Dès mon arrivée à Paris, je m'en fus au Petit-Palais, où l'on expose, deux ans après l'oeuvre d'Ingres, celle de son maître, et quelques toiles de l'école davidienne. Il paraît que cette exposition est un triomphe; elle étonne. Ne vous étiez-vous pas avisés que David fût un grand peintre?
Et cependant _la Distribution des Aigles_ est à Versailles, et _le Sacre_ au Louvre, avec tant de portraits aussi vivants dans leur simplicité un peu froide, que les plus beaux qui jamais aient été peints... Vous croyez réhabiliter David? Vous l'aviez oublié. Vous retrouvez, dans un local nouveau, David entouré de son école et ce fort «ensemble» comme toute oeuvre ordonnée s'impose aujourd'hui dans l'attente, l'inquiétude et la division.
Je croise Pierre Bonnard, qui me dit devant _la Lecture de l'Enéide_, par Ingres:--C'est la révélation de David! Dans cette école, Ingres est le commencement de la décadence: avec lui la littérature et l'afféterie vont tout gâter...
Loin de partager cette opinion, je sens croître mon admiration pour Ingres, pour son goût, sa volupté, son trouble d'artiste, je l'aime encore plus, de le voir ici près de son maître et de ses camarades. Tout de même, une visite à David aura peut-être en nous des répercussions plus directes et je comprends la surprise de P. Bonnard, qui sort des Indépendants et rencontre Louis David, «le colonel des pompiers», le «rotulard», «le Romain», l'académique contempteur de notre XVIIIe siècle pimpant, facile et féminin, dont Renoir et Bonnard sont l'ultime descendance. On ne se souvenait que des _Horaces_ et du _Bélisaire_, gravures reléguées dans les arrière-boutiques du bric-à-brac avec des pendules de bronze de la Restauration. Verhaeren n'écrivait-t-il pas ici même: «Je sais combien le bibelot séculaire évoque de joie rare et discrète; je sais la beauté des ruines: je leur préfère pourtant _n'importe quoi_ de ce qui vit et se crée à cette heure et tout ce qui resplendit grâce à l'effort d'aujourd'hui»? Or David est avant tout vivant, ce farouche doctrinaire affirme, et c'est du doute que nous souffrons.
J'avais eu l'imprudence de faire un tour au Salon en me rendant au Petit-Palais. Après l'Italie, les Salons sont toujours une épreuve pénible. Que j'y participe, ou que plus sage je les aie évités, je n'y pénètre jamais sans angoisse. Pourquoi tant de talent et de travail jetés comme à plaisir dans le torrent qui emporte tout indistinctement vers l'oubli définitif? Sensation d'inutilité décourageante, insupportable, d'être dans une bande de cosmopolites, les bateleurs d'une permanente rue des Nations où se tient notre théâtre: Entrez! Admirez-nous, promeneur! nous sommes si faciles et si complaisants!... Mais le promeneur s'éloigne, car il ne sait pas choisir dans ce concert de voix discordantes.
J'ai traversé l'avenue Alexandre-III pour saluer Louis David, un vrai Français, celui-là. Désagréable, dur, oui! comme la Maraîchère ou la Tricoteuse du musée de Lyon. Je regimbe, j'ai peine à reconnaître en lui un ancêtre. Sommes-nous faits de même? Avons-nous cette sécheresse et ce prosaïsme raisonneur? Mais si j'écarte le politicien, le triste politicien à la française que fut David, «faible et versatile», comme l'écrit naïvement Delécluze--je ne puis m'empêcher de me dire tout bas: voilà peut-être _notre_ vérité: un art direct, facile même quand il paraît tendu, un art réaliste, un bon métier d'ouvrier consciencieux à la Jacob ou à la Riesener; quelque chose de «bien fait», de discret, qui ne jette pas de la poudre aux yeux; une langue qui exprime au plus près ce qu'elle veut dire, avec précision, la bonne langue française, qui dans sa pauvreté de mots, a toujours raison contre l'écrivain prêt à s'en plaindre.
La technique française se signale pendant deux siècles par sa simplicité, sa logique et sa clarté. A part quelques peintres qu'influèrent les Flandres ou Venise, tel que Watteau, la technique française n'a pas beaucoup de saveur, dédaigne ou ignore les jus, les pâtes compliquées et les épices. C'est Delacroix, le romantique, qui traverse la Manche, découvre Constable, Reynolds et nous rapporte d'Angleterre des façons plus mystérieuses de rendre le clair-obscur ambré, le jeu des reflets et les chaudes harmonies. Le bitume alors coulera avec les huiles et les siccatifs; ce ne seront plus que recettes étonnantes de «fonds de jus» dans des cuisines de gourmets. Et les tableaux commenceront à mal se conserver, car les sauces trop savantes sont nocives. Le «métier» du XVIIe et du XVIIIe siècle, celui d'un Lesueur, d'un Poussin, d'un David, c'est souvent, sur un «dessous» roussâtre, un dessin plus ou moins nerveux, qui laisse transparaître le panneau ou la toile. C'est un dessin colorié, du dessin au pinceau, plutôt que de la peinture à proprement dire; non pas un coloriage d'imagier à la manière des primitifs, mais une sorte d'improvisation sur un thème très simple; de la liberté que règlent l'intelligence, les lois apprises et la Raison.
Jusqu'à 89, David eut beaucoup en commun avec ses prédécesseurs immédiats. Mettez à part le tempérament et l'esprit de l'homme, vous discernerez dans maintes de ses compositions académiques, des procédés, des tours de main où Fragonard lui-même s'est complu dans sa jeunesse. Un frottis monochrome recouvre d'abord la toile entière; ensuite, les accents de la lumière sont posés en touches vives; puis une demi-teinte plate; une ombre chaude, ponctuée de touches froides et moins empâtées. Pour finir, la forme est cernée par des indications rouges qui délimitent la lumière et l'ombre: excellent système enseigné dans les ateliers et le meilleur pour donner rapidement du relief aux figures.
Regardez le _Sénèque_, le _Bélisaire_, l'_Andromaque_, le _Stanislas Potocki_, _Apollon et Diane_; même dans _Pâris et Hélène_, David est encore un peintre du XVIIIe siècle.
D'où vient l'ennui que dégagent ces toiles conçues dans le même temps, ou peu après, que le maître de Grasse vaporisait ses parfums sur les murs des boudoirs? J'ai relu l'histoire du théoricien et de l'odieux sectaire, l'un de ces bourgeois français de la Révolution, qui crurent être de sublimes Catons et portèrent le bonnet phrygien comme une tiare pontificale. Le grave et pompeux Homais! capable d'ailleurs de s'adapter aux différents régimes, ayant le tempérament du classique fonctionnaire français. La Révolution allait donner à cet homme ennuyeux une occasion de manifester ses plus vilains penchants. Quel Prudhomme brutal et sans pitié! Il célèbre le Bien, le Beau et le Vrai, un pistolet dans sa poche. Ce moralisateur a une mission. Il purifiera l'atmosphère; il morigène la société et en la décapitant croit ramener l'Age d'Or. Je pense à David en lisant les pages papelardes de Michelet: _Religion nouvelle. Fédérations. Juillet 89-90: «Le vieillard entouré d'enfants a pour enfants tout le peuple». «Les hommes se voient alors, se reconnaissent semblables, ils s'étonnent d'avoir pu s'ignorer si longtemps, ils ont regret aux haines insensées qui les isolèrent tant de siècles, ils les expient, s'avancent les uns au-devant des autres, ils ont hâte d'épancher leur coeur.»... «Les coeurs débordèrent, la prose n'y suffit pas, une éruption poétique put soulager, seule, un sentiment si profond; le curé entonna un hymne à la Liberté; le maire répondit par des stances; sa femme, mère de famille respectable, au moment où elle mena ses enfants à l'autel, répandit aussi son coeur dans quelques vers pathétiques...»_
Il était fatal que David inventât le néo-romain, le faux grec de tragédie et répudiât le XVIIIe siècle aimable. D'un coeur tranquille, il eût conduit son meilleur ami à l'échafaud, et, soignant les plis de sa toge, eût cru d'agir en héros de l'antiquité. David, sans sa peinture, eût été le type le plus médiocre d'un révolutionnaire du second plan.
Michelet et combien d'autres grands artistes, issus de générations élevées dans le culte anti-clérical de la Révolution, la parèrent pour nous d'une beauté épique et sentimentale. Une terreur sacrée paralysa les cerveaux; depuis cent ans, toute critique était interdite; mais ces héros, nous les voyons maintenant plus prosaïquement humains. Dans _Les dieux ont soif_, ce curieux livre de M. Anatole France, le drame ne se joue plus derrière les feux de la rampe, mais bien parmi nous; et nous reconstituerions vite un David préparant sans inquiétude le portrait de Mme Chalgrin, tandis que le couperet, sur l'ordre du peintre, s'apprête à trancher cette maigre gorge.
Ce portrait est resté à l'état d'ébauche, parce que la tête du modèle tomba sur l'échafaud avant que...? et ainsi eûmes-nous l'occasion d'apercevoir «les dessous» d'une peinture de David, qui n'eut pas le temps de l'achever et de la refroidir: la violence des convictions du Terroriste avait anéanti celles du peintre.
Dans les temps modernes, nous nous lassons vite des Muses et des Héros, même si ceux-ci revêtent la forme néo-impressionniste; qu'est-ce qui nous prouve que le «nouveau style» décoratif, le plus en faveur, ne se démodera pas plus rapidement que les Bélisaires et les Sabines de David? Ce grand artiste n'avait pas d'hésitations, il savait ce qu'il voulait et ses toiles académiques devaient servir de décor à d'énormes événements.
Je sens d'odieuses réactions se préparer dans la coulisse; on va tenter de galvaniser les Grecs et les Romains académiques; déjà certains délicats sortent de sous son globe à ganse de peluche, la pendule au _Serments des Horaces_; casques et boucliers nous menacent d'un regain de popularité. Pas plus que M. Verhaeren, nous ne voulons de ce bibelot-là. Gardons un peu de mesure et jugeons. David, en tant que peintre d'histoire, perd dans cette exposition une part de notre admiration, si complète d'ailleurs pour le portraitiste. Je vois bien ce qu'il y a de raisonnable, d'équilibré, d'_organisé_, dans cet art de la composition; mais qu'on ne nous dise pas que le Bélisaire est un chef-d'oeuvre. Si l'École française devait se soumettre au dogmatisme de David, elle serait encore plus menacée qu'elle ne l'est de décadence.
«La doctrine que David a professée sur les arts et dont on peut chercher l'ensemble dans ses divers discours prononcés à la Convention, elle est toute théorique et se rapproche des doctrines dogmatiques que quelques philosophes de l'antiquité et surtout les corps ecclésiastiques ou sacerdotaux des temps modernes ont voulu établir. L'art dans ce cas n'est plus un but, mais un moyen...» écrit Delécluze.
Ceci serait d'ailleurs au goût d'aujourd'hui, mais le système et les idées de David sont d'un «primaire» et d'un cuistre à la fois. D'enthousiastes disciples allèrent jusqu'à établir un parallèle entre David et Platon, comparer leur «génie», parce que chacun d'eux avait adopté un principe et soi-disant inattaquable. La peinture tendant de plus en plus vers le système, j'entrevois la façon dont on va travestir le solennel faiseur de discours, le rhéteur. Nous sommes toujours prêts à créer de nouveaux malentendus, nous nous complaisons dans les paradoxes. Les néo-impressionnistes vont réclamer David: ne riez pas! Ils défendront David _stylisateur_. Attendons ces jeunes réformateurs à ce qu'ils appellent _le tableau_, _la composition_, _la logique_ et cætera et cætera... David et Poussin!
David fut d'une inconcevable indigence d'imagination. Sa vision de l'antiquité n'a ni la grâce du XVIIIe siècle ni le piquant orientalisme et la saveur archaïque--comme d'un primitif--de J.-D. Ingres.--David, sans le soutien de la nature, dès qu'il doit _imaginer_, fait banqueroute. Il lui fallut les pompes du Premier Empire, pour rassembler et créer des chefs-d'oeuvre, tels que _Le Sacre_ et _La Distribution des Aigles_. Comblé d'honneurs par Napoléon, on le sent trop heureux de troquer la tunique du Romain contre les galons et le frac à passementeries du fonctionnaire de l'Empire. Son pauvre esprit de parvenu, brigueur, amoureux des grades, est plus à l'aise dans les réalités de la gloire impériale que dans ses rêves et les visions antiques. J'aime David quand il cesse de styliser consciemment, j'aime le réaliste un peu terre à terre, mais vigoureux. Je l'aime quand il n'arrange pas la nature, mais la copie avec cette belle naïveté lourde de la plupart des bons artistes français. Ayant à peindre le tambour Bara, que fait-il? D'après une jeune fille nue, il modèle comme un bon élève une étude de chairs palpitantes (musée d'Avignon); pour _Le Serment du Jeu de Paume_, il dessine soigneusement des académies destinées à être ensuite revêtues de costumes historiques: à toutes les étapes de sa longue carrière, le bon élève devenu professeur est là, qui veille. David est consciencieux, sérieusement attelé à sa tâche comme un brave ouvrier d'autrefois, dont il a le visage grave, l'expression dure et tendue vers un seul objet. Ne discutons point avec lui, car il n'admettra pas qu'il puisse se tromper. Oui, c'est le type éternel du sectaire politicien, l'homme d'une seule idée à la fois--si naïf et si faible, souvent, dans son idéalisme humanitaire de gros mangeur.
En visitant le Petit-Palais, mes souvenirs encore tout frais, je comparais l'image de la Tricoteuse de Lyon avec celles que David nous a laissées de lui-même: chez cette femme du peuple, et chez le Terroriste, je vois surtout l'obstination et l'opiniâtreté. C'est bien cet homme défiguré par une tumeur, qui dénonçait Mme Chalgrin au moment où il croyait l'aimer.
N'a-t-il pas voulu faire détruire une madone de Houdon, laquelle eût été brisée sans l'à-propos de la femme du statuaire, protestant que cette Vierge était une Minerve? Houdon décapité, son oeuvre réduite en poussière par David, David iconoclaste par passion politique: pourquoi pas? Le culte de la Raison!
Mais ne nous rappelons que le grand peintre de visages. C'est dans le portrait qu'il excelle. En présence du modèle, le théoricien s'anéantit, il ne se croit plus obligé pour «être grec» comme il disait, de supprimer l'expression; il redevient l'enfant aux yeux éveillés, que doit être le portraitiste; et l'on peut être un magnifique artiste, comme il le prouve, sans avoir le génie qu'implique l'oeuvre de pure imagination.
Un ton gris, plat, que ce soit un ciel ou un mur, peu importe; sur ce «fond» une personne vivante, que David fait comme sortir de la toile, avec les plus simples moyens. Il «descend» sa figure, une fois la silhouette indiquée d'un exact trait au bistre, peignant d'abord les cheveux, puis le visage, les vêtements et enfin les mains un peu à la manière de M. Vallotton: Un ouvrage mécanique de M. Vallotton, qui peut s'arrêter quand bon lui semble, aller déjeuner, puis revenir à son chevalet, et continuer sans nulle trace de la «reprise», sans énervement. C'est mathématique, propre et très froid: du _style_ pour les Indépendants. Pourquoi, néanmoins, ce métier impersonnel, mais si sûr et si uniforme, peut-il recréer de la vie palpitante? Comment David atteint-il à la plus grande beauté? A ce point de réalisation, n'est-ce pas en somme du grand art, cette copie de la nature? Sans le savoir, il arrive à David, au moment où il ne prétend rien prouver, de nous faire penser à la statuaire antique dont il fait, ailleurs, du biscuit de Sèvres. Aucun peplum, même d'_Andromaque_ ou des _Sabines_, n'a le style de la robe à l'antique de la bonne grosse _Madame de Verninac_, ou de l'admirable portrait de _Madame Récamier_; d'ailleurs une «préparation».
David eut plusieurs manières, correspondant aux régimes qu'il servit. Le David ami de Marat découpe une silhouette comme avec une pointe sèche; sous Napoléon, le courtisan s'étoffe un peu et voilà ces fortes effigies, un peu comiques peut-être, de sa femme, sorte de Madame Sans-Gêne, embarrassée dans la peluche incarnate, sous ses plumets de cour; voici celles de la _Baronne Jeannin_ et de la _Baronne Meunier_, les filles de l'artiste, car David est devenu père de ces grandes pimbêches. En se haussant dans la société, il semble «engraisser» sa pâte, s'amuser, la brosse en main. Voici l'ambitieux satisfait, qui a rejeté bien loin sa vertu et qui abandonne ses principes. L'histoire entière des premières années du XIXe siècle est lisible dans ces portraits. L'âme du modèle se reflète dans le miroir de l'impassible observateur.
Tout de même, un souffle héroïque fait claquer les drapeaux, les Aigles impériales fulgurent dans le ciel d'orage; et ce souffle traverse l'oeuvre du peintre qu'il anoblit. Après la Révolution, l'austère politicien ne dédaigne pas de descendre dans le cirque où vont défiler les cortèges et les chars dorés du nouveau monarque. Il tient son sérieux, sous l'uniforme du courtisan. Il semble que la Légion d'Honneur, l'Institut, tous les nouveaux titres aient été conçus et décrétés pour récompenser le type de Français qu'incarne Louis David.
Oui, David est Français, jusqu'à nous troubler de le voir tel, ce grand artiste, et ressemblant à tant d'autres que nous préférerions oublier. Aussi bien, ses faiblesses peut-être autant que ses exceptionnels mérites, servirent le chef d'école qu'il est si important qu'il ait été. Ne lui devons-nous pas l'hommage de notre reconnaissance, plus que pour son oeuvre personnelle, d'avoir préparé la venue d'Ingres, donc le retour de la Beauté, redescendue enfin du nuage où elle s'était trop longtemps cachée pendant les heures où la terre était sombre? David le révolutionnaire apprête le XIXe siècle, met dans la main du peuple de France une clef pour ouvrir les grilles du magnifique parc royal où les jardiniers feront des planches de légumes sous les arbres taillés des quinconces, et cultiveront, dans les serres chaudes, des fleurs nouvelles et rares comme les précieuses orchidées.
QUELQUES MOTS SUR INGRES
Pour la _Revue de Paris_.
En rentrant d'Italie après un assez long séjour d'études à Rome et à Florence, je trouve à Paris une petite exposition de peintures et de dessins d'Ingres. Le nom de Ingres, avec celui de Corot, m'a poursuivi pendant ces derniers mois dans l'enchantement des visites aux musées et les promenades dans la campagne et les villes d'Italie.
Pour un Français de mon âge, un peu du plaisir toujours nouveau qu'offre cette terre de beauté et de joie, est dû au souvenir de conversations, de récits familiaux où certains noms de poètes, de romanciers, d'artistes depuis longtemps morts, revenaient sans cesse. Quant à moi, je ne puis songer à Rome, sans qu'aussitôt la figure de M. Ingres m'apparaisse, entre Corot et Stendhal.
Il y a peu de semaines de cela, par des matinées grises et douces de fin d'hiver, un jeune pensionnaire de la Villa Médicis me contait ses troubles, ses inquiétudes, en faisant les cent pas dans les allées bordées de buis, sous les sombres chênes-lièges. Tous les lauréats ne sont pas des sots et certains de nos jeunes compatriotes, forcés de demeurer quatre ans sur les hauteurs du Pincio, souffrent d'une pénible indécision. Ils n'ont plus de direction, car nul maître n'oserait, s'il le pouvait, en donner une à des échappés de l'École des Beaux-Arts, le plus souvent sans culture, sans notions de ce que la Ville Éternelle comporte d'enseignements pour tout homme de pensée: musicien, peintre, sculpteur, écrivain, même architecte d'aujourd'hui.
La vie à la Villa Médicis est devenue une sorte d'anomalie.
Je l'ai connue du temps de M. Hébert, déjà somnolent; mais M. Hébert, quoique fort âgé, continuait une tradition qui lui venait de M. Ingres.
Plusieurs hommes, aujourd'hui disparus, surtout Gounod dont les récits étaient si vifs et imagés, savaient sur M. Ingres à Rome, des anecdotes qui ont réjoui notre enfance. Le vieux peintre reste pour nous une figure bourgeoise, tenant du maître d'école, de Joseph Prudhomme et du notaire de province; non sans ridicules, solennel, l'air toujours furieux, nous l'imaginons haut cravaté dans sa redingote à la grosse rosette rouge, se courbant bien bas pour saluer la comtesse d'Haussonville ou Mme la duchesse de Broglie, mais sujet à emportements et aux caprices, susceptible et pincé comme il le fut avec M. le duc de Luynes; comique dans l'expression de ses idées, entier, buté, partial et injuste... et, avec tout cela, sublime, touchant, admirable. M. Ingres a dit plus de paroles importantes dans leur solennité pontifiante et bourgeoise, que le romantique Delacroix, avec tout son génie et sa culture.
Du petit volume d'Amaury Duval et des autres souvenirs qui furent recueillis par des élèves ou amis du maître, il se dégage plus de sens que de tout le journal d'Eugène Delacroix.
M. Ingres est un prodige.
On donnerait beaucoup pour avoir été gourmandé par lui, avoir nettoyé sa palette ou subi ses exercices sur le violon que M. Jan Kubelik vient de faire vibrer à nouveau dans les galeries de Georges Petit--non que cet hommage naïf ne prête un peu à rire, comme d'ailleurs tout ce qui se rapporte au singulier et vénérable bonhomme.
M. Ingres fut un professeur, un tyran, sans hésitation, sans un doute sur les vérités qu'il enseignait et dont il s'était fait un code. Il eut une École, des disciples, dont nul ne saurait nous être indifférent, parce que tous surent obéir et admirer dans une absolue communion d'idées et de foi avec le maître. Malgré ses airs guindés de pédagogue intransigeant et étroit, il eut l'esprit le plus original et le plus personnel... et du trouble!... Ingres fut un émotif voluptueux.
Son oeuvre est le produit de ses vertus et de ses passions cultivées jusqu'à la folie. Nous ne voyons aujourd'hui qu'un seul peintre, M. Degas, qui incarne de même toutes les particularités d'un maître moderne, à la fois indépendant et original et profondément, étroitement et pieusement traditionnel.
Rappelez-vous ce beau dessin qui représente M. Ingres de face, les sourcils froncés, prêt à bondir sur le premier romantique qui va passer: il écrit au-dessous: _Ingres à ses élèves_.
Quel bienfait serait-ce aujourd'hui pour les jeunes gens de la Villa Médicis ou d'ailleurs, d'être ainsi regardés par un maître furieux, qui sait pourquoi il l'est, contre quoi il va partir en guerre et devant l'autel de quel dieu il s'agenouillera pour demander la victoire!
Nous connaissons au moins l'une de ces figures divines du culte le plus cher à J.-D. Ingres: c'est la Madone aux pieds de laquelle il agenouilla, dans le _Voeu de Louis XIII_, le monarque anguleux et froid, sous le manteau fleurdelisé. Nous savons de quel sanctuaire sont sortis les deux petits anges qui «hanchent» et tournent des yeux dessinés comme des nombrils, dans le coin droit de cette toile officielle, sans charme mais si intéressante! C'est en Italie, c'est à Rome que se produit cette théophanie. Et M. Ingres pourrait être, lui-même, sous les plis du velours royal, en extase, ravi d'admiration et d'amour, en face de la Vierge et de l'Enfant divin, tels que le Sanzio nous en donna la représentation.