Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas

Part 5

Chapter 53,720 wordsPublic domain

Je n'écrirai, je ne veux pas écrire ici le nom d'un très galant homme[6], dont la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier, évêque, militaire, maître d'hôtel, s'élève jusqu'à devenir le symbole d'une idée et d'une race. Quel ouragan de passions sur la France! Du moins, les victimes du _P'sst...!_ ont-elles eu bientôt leur revanche,--peut-être seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir des albums désormais classiques, de se voir comme les acteurs d'un drame joué pour la défense de la race. Forain défendait la sienne. Ceux de l'autre parti avaient, d'ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul, qui manqua hélas! de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la fois!...

[6] Cet homme, le «Polybe» du _Figaro_ pendant la guerre de 1914-1918, ce grand patriote et écrivain militaire, nous l'avons vu sur les boulevards en compagnie de M. Forain, quand celui-ci revenait, en permission, du front, où, malgré son âge, il joua un si beau rôle, comme officier-camoufleur.

Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état de rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore. Comme la plupart d'entre nous, il ne connaissait pas les détails juridiques de l'affaire et ne s'arrêta pas à discuter tel ou tel point sur quoi nous ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns, la folie, dirais-je, chez les autres, brouillant tout dans la hantise d'une obsession. Forain sentait que «c'était la fin de quelque chose» dont il faisait partie; il hurlait à la mort, comme tels autres criaient «à l'assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas! des poignées de mains ne furent pas toujours échangées entre les combattants, après le duel. La maison brûle encore. Verrons-nous ce qui se dressera sur le terrain calciné? On eût souhaité d'être enfant ou vieillard en 1897.

Si les sujets dans le _P'sst...!_ sont de l'«actualité», la puissance du sentiment communique à Forain une flamme qui le transfigure et le grandit. Son esthétique prend un caractère grave et, quoique très réaliste, va devenir lyrisme patriotique. Ce n'est plus de la plaisanterie parisienne. A côté de l'humanitarisme mystique des nouveaux apôtres, source réapparue de l'inspiration française, voici un éréthisme national, mettons le chauvinisme! D'un autre point de vue, et si comme tout semble l'indiquer, l'affaire Dreyfus fut une reprise, après un siècle, de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions, pour plus doucement vivre en société, tâcher d'oublier, prendront dans l'avenir une singulière signification d'époque.

Le premier numéro du _P'sst...!_ montre le «_Pon Badriote_» qui introduit le «_Chaccusse_» dans la guérite vide d'un factionnaire; et il se termine par la magistrale moralité dont la légende est: «_Merci, au revoir père Abraham, j'fous ai tiré les marrons du feu!..._» La composition est grandiose. Le maigre sémite de France, les bras pendants, la tête inclinée sur sa poitrine, regarde par-dessus son binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour un jeune homme de 70), celui qui emporte les documents de «l'Affaire» avec un rire béat, ravi d'une nouvelle conquête sur nos généraux.

Quel progrès a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15 septembre 1899, en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le _Pon Badriote_, qui accuse, est bien établi dans ses traits sabrés, sommaires, rapides, il n'a pas l'envergure et le style du père Abraham, d'un crayon souple, débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna ses personnages. Ce trait serait impossible à copier fidèlement; de réduit qu'il était auparavant à quelques éléments très analysables, le voici dessin que nul imitateur ne pourra plagier.

C'est la fantaisie, la couleur dans la forme, l'atmosphère, les volumes amplifiés des figures, et pour ainsi dire modelés dans la glaise. C'est de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de Carrière sont de la peinture modelée par un statuaire. Entre le frontispice et la «moralité», on ne sait quel choix faire.

_Cedant arma togæ_: impression d'audience. C'est un magistrat vu de dos, qui lance en l'air, de son pied levé, un képi de général. La robe, formant une vivante arabesque dans le mouvement tendu du corps, d'un beau noir, prend l'aspect d'une orchidée fantastique.

On retrouve un peu de Manet dans _Bataille Perdue_: les deux amis qui, pour un instant indécis, disent:

--«_Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en fuite, Arton est coffré, quelle guigne!..._»

Je ne crois pas qu'à quelque parti que vous soyez attaché, _Le coffre-fort_: «_Patience!... avec ça, on a le dernier mot!..._» cette étonnante page moderne vous laisse froid! La confiance en l'argent, sentiment indéracinable chez les hommes civilisés, est puissamment rendue par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux clignotants, qui, en défiant des ennemis invisibles, tapote de sa griffe de bête de proie la serrure dont il a le chiffre.

Une nouvelle bombe: «_Si j'en crois notre colonel, nous sommes sous l'État-major._» Deux sinistres vieillards, en paletot, les jambes recouvertes par l'eau du grand égout, posent une bombe religieusement, comme un prêtre élève l'hostie vers le tabernacle.

_Un succès_: rentrant d'un dîner, un monsieur dit à sa femme, effrayante dans son lit: «_Charmant! Bersonne n'a osé parler de l'affaire Dreyfus!_» _Cassation_: il n'y a pas de légende à ce beau portrait d'un juge hagard, brisant sur son genou la hampe de notre drapeau.

«_Au secours_» (Zola nageant vers la rive allemande).--«_La Fourmi et la Cigale._»--«_Faut changer de quartier et nous faire protestants._»--«_La plainte du Sémite._»--La petite République, boudeuse, coiffée du bonnet phrygien, à l'homme accablé qui se lamente derrière son fauteuil: «_De quoi t'es-tu mêlé? Il fallait te contenter de tripoter: c'était reçu_». «_Curieux convives_»: un baron juif et sa baronne, inquiets avant d'entrer dans le salon où ils vont passer la soirée: «_Chut! Je viens de donner quarante sous au domestique pour écouter ce qu'on dit de nous._»

_L'allégorie de l'Affaire?_ Un soldat prussien, casque à pointe, attache le masque, presque japonais, de Zola devant la tête d'un boursier dont le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l'on a dit que Forain rappelle Daumier, on pourrait aussi prononcer le nom de Rembrandt, dont les figures bibliques ont un peu de cette «laideur» qui est aussi de la beauté. Un moindre artiste, s'il avait dû illustrer les légendes du _P'sst...!_ dans ces heures de déraison, dans quelle médiocrité intolérable serait-il tombé? C'est le style, cet indéfinissable don des maîtres, qui pallie ce qu'il y a de pénible dans cette chasse sauvage au Sémite. En bafouant son adversaire, loin de le rabaisser, Forain l'anoblit malgré lui. Il extrait de toute une race un type dont il frappe la médaille.

Il était difficile, après Daumier, et sans lui ressembler, de dramatiser la silhouette du magistrat, du juge. Dans _P'sst...!_, Forain varie indéfiniment les plis de la toge, la toque coiffant une tête non sans analogie avec celle de singes de Chardin: «_Thank you, master Bard.--Mossieur est le correspondant du général Schwarzkoppen._»

_Les secrets d'État_: Sinistre, cet oiseau de nuit, avec son hermine, volant au-dessus de Paris, sur lequel il fait pleuvoir ses papiers secrets.

«_On rigole_». Les généraux viennent de déposer; les magistrats, ces corbeaux qui relèvent leurs robes en un paquet de plis entremêlés, se tordent de rire, macabres et sataniques.

«_La proie pour l'ombre_» où la silhouette projetée du juge se traduit sur le mur par l'ombre d'un casque à pointe: deux noirs différents, simplement obtenus dans les deux parties de la composition, par les directions différentes que la main du dessinateur donne au gros trait de son crayon.

Pour en finir avec cette série où les sujets servirent si bien notre artiste, je dois rappeler quelques pages d'une invention linéaire, d'une couleur si belle, qu'ils resteront comme les points culminants de l'oeuvre de Forain, si même l'Affaire était un jour oubliée--ce que nous souhaitons de tout coeur--en n'importe quel pays où ils soient gardés par des collectionneurs. _La Détente._ Trois hommes, dont un, en chapeau de soie défoncé, visage de momie aux yeux clos, un officiant, un rabbin figé dans l'exercice de son sacerdoce, tient une pancarte où se lit l'inscription: «_A bas l'armée!_» Au fond, plus loin, dans un cortège abruti et aviné, passent, entre une haie de jeunes lignards au port d'arme, des ouvriers et des camelots brandissant d'autres pancartes emmanchées d'un long bâton: «_A bas la France, vive l'anarchie!..._» C'est une marche religieuse vers la Paix et le Bonheur universels par les rues de la Ville-Lumière; les «Intellectuels» applaudissent à l'affranchissement de l'Esprit humain.

_Le rêve._ On prend le café après dîner; de jeunes orientaux, qu'on dirait descendus des mosaïques de Ravenne, sont affalés dans des fauteuils, les doigts chargés de bagues. Dans le fond du salon, des barons et des baronnes de même race. Dressé devant eux, la tasse à la main, un «gros bonnet» de la finance dit: «_Nous ferons arrêter Boisdeffre par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par Jamont... et ainsi de suite jusqu'à la gauche._»

La mort de Félix Faure; titre: «_le Mauvais Café._»

_Dans les Vosges_: «_C'est de là-bas que j'esbère la vencheance._»

_Le pouvoir civil_: où le banquier, un glaive dressé dans son poing fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur le corps de la France terrassée.

L'esprit de Forain, ses formules aussi éloquentes que son dessin, dans l'ensemble de son oeuvre, j'ai dû en citer de nombreux exemples dans cette étude du _P'sst...!_ On ne peut guère renvoyer le lecteur à un album du genre de ceux où différents éditeurs ont réuni les autres séries de dessins politiques, ou simplement parisiens. Peu de personnes ont gardé les numéros--ils sont devenus très rares--de ce journal de circonstance. C'est à peine si l'auteur lui-même en possède une série complète. Il lui faudrait des amis qui prissent soin de ce qui, chaque jour, tombe du chevalet sur la natte de son atelier: dessins, peintures, esquisses de tout genre.

Forain ne «marche pas avec le siècle», mais il ne s'est pourtant pas arrêté; après «l'Affaire», il reprend ses pinceaux et couvre ses toiles de tons riches ou grisâtres, d'arabesques savantes, qui sont des variations sur les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, la vie du peuple, et certains de ces tableaux sont plus touchants dans leur simplicité familiale,--mères et enfants, «maternités», comme l'on dit aujourd'hui, qu'on ne l'eût attendu de l'implacable ironiste.

Il y a quelque temps, j'ai vu dans l'atelier de la rue Spontini des projets de tableaux religieux. La beauté de ces compositions me fait espérer un développement nouveau, une veine qui pourrait être féconde. Forain, peintre catholique! La largeur et la noblesse qu'a prises sa technique nous annoncent encore des chefs-d'oeuvre. Je voudrais, plus tard, poursuivre cette étude si incomplète par ma faute; Forain n'a pas encore achevé sa destinée, il forme au contraire mille projets de peintre. D'autres temps viendront pour lui.

Février 1905. «_Renaissance latine._»

NOTE DE 1912 (_Études et Portraits_).--Je puis déjà, cinq ans après la publication de ce portrait, ajouter à la liste des oeuvres citées plus haut, une série de belles et précieuses «eaux-fortes» que Forain exécute en ce moment. Le dessin s'élargit encore, le métier de la pointe-sèche est parfaitement admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le Christ et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les sujets auxquels revient ce Catholique. Forain s'est apaisé; son visage rose et gras décèle une paix intérieure et un accommodement aux choses actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui semblent avoir passé l'éponge sur le _P'sst...!_ Il ne fume plus, il est végétarien et indulgent.

NOTE DE 1916.--Depuis la guerre de 1914, Forain a retrouvé une nouvelle jeunesse. Mobilisé malgré son âge--il a plus de soixante ans--décoré de la Croix de guerre, il rend des services éminents dans le corps des camoufleurs, qu'il organisa. Il ne quitte plus son uniforme; on l'a vu dans Paris coiffé de la bourguignotte. Il a donné, dans l'_Opinion_ puis le _Figaro_, des dessins, les plus beaux qu'on connaisse de lui. Je me plais à lui offrir ce nouveau tribut de mon admiration, quoique, à la suite de l'article qui précède, il ne me tienne plus pour un ami...

FRÉDÉRICK WATTS

Cette étude fut d'abord écrite pour une revue, après l'exposition posthume du maître anglais, comme M. Armand Dayot me demandait quelques lignes qui commentassent des reproductions en blanc et noir de toiles inconnues en France. J'avais trop peu de place pour donner aux lecteurs l'idée de cette oeuvre énorme et les raisons que j'ai de l'admirer tant. Watts est un des plus importants artistes que je présentais dans «Essais et Portraits» et je ne lui consacrais que cinq pages; au moment où je les relus--avril 1916--venait de paraître un article saisissant, de M. Pierre Mille: «La fin du Gentleman». La conscription générale était sur le point d'être adoptée par l'Angleterre, qui, en face du péril européen, renoncerait les avantages de caste qu'elle avait conservés, bouleversant les traditions qu'elle était la dernière des aristocraties à maintenir. Le sens de l'oeuvre et la vie de Frédérick Watts prirent un sens social, s'éclairèrent, comme tant d'autres choses, au reflet de la guerre.

Pourquoi Watts était-il demeuré si étranger à nous? Pour les mêmes raisons auxquelles est due l'incompréhension mutuelle des Anglais et des Français, persistant, même depuis qu'alliés nous répandions, côte à côte, notre sang pour une même cause.

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En 1919, dans un coin de salon, j'aperçois le grand corps souple d'un homme âgé, une tête aux cheveux gris mais de physionomie jeune, des yeux d'enfant, le teint frais de ces Anglais, qui, au cours d'une longue existence de labeur intellectuel, n'ont pas manqué un seul jour de prendre l'air, de se livrer à un exercice hygiénique. C'était Mr. Balfour, pareil à ce qu'il se montrait, il y a de cela vingt-cinq, trente, quarante ans dans d'autres salons, à Londres ou à la campagne, entre deux parties de tennis. Cette «éminente figure politique» mérite, elle, du moins, l'épithète tant à la légère et complaisamment accolée au premier venu des diplomates, comme aux artistes et aux comédiens.

Mr. Balfour connaissait sans doute peu Paris, avant la Conférence et son séjour forcé parmi nous; ou bien il le connaissait, comme la plupart de ses compatriotes, pour y avoir dormi quelques nuits entre deux gares, en route pour ses vacances à Cannes ou à Rome. Combien notre monde doit être une surprise de toutes les minutes, pour un tel insulaire de l'époque victorienne! N'est-il pas la dernière incarnation, ou presque, d'un type d'homme de naguère, dans une société à peu près abolie et si belle, si douce, que ceux qui y vécurent pourront malaisément se consoler de sa disparition? Et Mr. Balfour semblait promener sa souriante philosophie dans de fébriles et anxieux cercles parisiens, tel qu'à l'époque de la reine Victoria, dans le parc de Holland House, ce rendez-vous de tout ce qui fut glorieux dans ces temps déjà oubliés de nous, et si proches cependant...

Deux ministres, des députés, un directeur de journal, avec des dames que la politique surchauffe, discutaient les événements du jour, près de la cheminée. Mr. Balfour, à un autre bout de la pièce, causait avec la seule personne qui, ce soir-là, dans ce milieu parlementaire, possédât la maîtrise de la langue et l'usage de la société britannique. Quelles réflexions nous propose, dans le Paris de 1919, un Congrès si gros de conséquences sociales, et où notre sort devrait être réglé: réunion d'alliés, dont les meilleurs et les plus fermes nous découvrent, en tant qu'individus, intelligence et sensibilité, si différents du cliché qu'ils avaient pris de nous... Ils nous avaient découverts sous le casque bleu, et nous redevenons autres en habits civils.

Parmi les plus mystérieux cas d'ignorance mutuelle compte celui des Anglais et des Français: quelques kilomètres de mer séparent deux des plus anciennes et accomplies civilisations européennes; les Anglais voyagent; nous voyons des Anglais circuler dans nos rues, rouler sur nos routes départementales, que tant d'entre nous ignorent, comme nous ignorons leurs «counties.» Les échanges, les communications faciles et rapides, suppriment de plus en plus les distances, on disait les frontières; et néanmoins, ce qu'un commerçant, un financier, un industriel apprend par besoin professionnel, les politiciens et les diplomates, les artistes, qui, avant tous leurs compatriotes, sembleraient devoir étudier cela même, continuent à le dédaigner ou à s'y méprendre. Un Balfour enfermé, comme il le fut, dans une sorte d'écrin par les défenseurs de sa sereine tranquillité, fut néanmoins un des plus avisés, des plus clairvoyants délégués de l'Entente. Son expérience politique, sa sûre tradition, recueillie des meilleures mains de ses prédécesseurs ou collègues, pendant un demi-siècle, sa foncière honnêteté, sa délicatesse, sa culture de «scholar» et de gentleman de la bonne race, n'était-ce point là tout de même un atout?

L'existence d'un gentleman, la magnifique et délicieuse carrière d'un homme politique, tel qu'un Balfour, un Disraeli, un Gladstone ou un Lord Salisbury--et dont ces temps-ci marquent la fin--révolte la conscience d'un démocrate moderne (qui n'en a d'ailleurs qu'une vague notion). Mais on se demande parfois, dans quelle proportion, les deux types de politiciens en lutte, conducteurs de débats, chefs de partis, faiseurs de lois, et qui assument la responsabilité de nos destins, valent mieux l'un que l'autre pour le bien public; comment se balancent le manque de traditions, de lumières générales, et un insuffisant frottement avec les masses populaires, les classes montantes, les catégories nouvelles de citoyens.

Ce qui saute aux yeux, c'est qu'à mesure que les intérêts communs de l'humanité tendent à rapprocher les continents, à unir les créatures en un seul faisceau, si l'unification des moeurs établit une certaine ressemblance extérieure entre les races de l'univers entier, d'autres cloisons se forment, aussi épaisses que jamais, entre les Anglo-saxons et les Latins, et leur cercle visuel se réduit davantage. Nous nous «spécialisons» et renfermons dans un particularisme rigoureux; chacun travaille pour soi-même, écarte, volontairement, par simple paresse, ou indigence de curiosité, ce qui demande un effort pour être atteint. Par désespoir de nous comprendre, ou indifférence, nous construisons autour de nous d'étroites fortifications dans lesquelles se bouchera toute meurtrière par laquelle nous apercevrions l'horizon.

D'où ces jugements qui déconcertent et témoignent d'une ignorance de villageois, d'avant les chemins de fer.

Combien y a-t-il d'années que les Gainsborough, les Reynolds, les Raeburn et les Lawrence sont appréciés de nous? Les paysagistes du XIXe siècle, Constable, Turner, nous furent imposés à la longue; on dénie encore à nos voisins d'outre-Manche le sens esthétique, il est convenu qu'ils ne possèdent pas d'artistes créateurs.

J'écrivais en 1906: «Prévenons dès l'abord le lecteur français qu'on n'entre pas de plain-pied dans l'oeuvre de Watts. Si vous n'aimez pas à lever la tête pour voir les grandes figures plafonnantes au-dessus de vous, négligez ce géant. Si vous ne regardez pas Paul Baudry à l'Opéra, mais réservez votre sympathie pour quelques pommes sur une serviette bleue, Watts ne vous convaincra pas. Impossible, dira-t-on, d'être plus «vieux jeu» et plus démodé que Watts, un de ces Anglais italianisants, qui, à Florence, à Venise, se firent une conception immuable de la Beauté, et sur qui l'art moderne n'eut pas de prise.

Un de nos critiques me disait: «Votre Watts? mais c'est un vieux prix de Rome!»

Un autre: «Watts? c'est le Gustave Moreau des Anglais; je préfère Boecklin, Lembach, s'il faut choisir dans les écoles étrangères de romantiques académiques...» Un de mes amis écrit ses romans en face d'une reproduction de l'_Amour et la Vie_. Comme je lui demandais ce qu'il savait de Watts, il me répondit: «Rien ou presque rien; les peintres me disent que c'est un mauvais peintre vieux jeu, quelque chose comme un... Élie Delaunay, est-ce vrai? Cette composition est charmante, j'ai depuis longtemps chez moi cette photographie de l'_Amour et la Vie_... un ancien souvenir d'Exposition universelle... Alors, ça ne vaut rien? Peinture pour littérateurs?»

Non, Watts fut, nous le dirons tout à l'heure, un peintre pour les peintres. Si, à propos de Watts, j'avais fait allusion à Fantin, à Ricard et à Gustave Moreau, c'était pour donner dans un magazine, en regard de reproductions en blanc et noir, quelque idée de la «matière» parfois grenue, un peu cotonneuse ou trop travaillée et trop «cuite», qui alourdit des toiles telles que la _Jeunesse et la Mort_, telle composition, tels portraits d'entre 1870 et 1880. La technique perdit sur le tard, en souplesse, la brosse s'empâta; certaines figures nues semblent modelées comme des maquettes de sculpteur. Les tableaux de Watts ne sont pas toujours «de la belle peinture» et Watts, à la fin de sa longue existence, parut plus soucieux d'exprimer des idées que de nous donner des jouissances visuelles.

«Peintures à idées»! Mais Odilon Redon n'est-il pas un peindre à idées? Pourquoi un Redon est-il défendu passionnément par ceux qui collectionnent des Van Gogh et des Cézanne, et qui n'accueilleraient pas dans leur galerie un Gustave Moreau ou un Watts? Odilon Redon est-il plus que Gustave Moreau, un peintre?

Le prestige des méconnus et des «ratés» a perverti l'opinion. Les merveilleuses _Curiosités esthétiques_ de Baudelaire, critique infaillible; les livres de Huysmans, de Duranty; les propos de Degas, de Renoir sur Cézanne, rapportés par des chroniqueurs, mirent en circulation un langage spécial depuis qu'un marchand de tableaux posa sur le même chevalet qu'un Fromentin, un Henner, ou un Daubigny par lui recommandés naguère à sa clientèle, quelque figure de Cézanne et s'exclama: «Formidable»! Or les jeunes gens parlent de ce qu'on leur montre.

La carrière d'un artiste est jugée du même point de vue que l'est son oeuvre, par nous autres, modernes, pour qui une vie de peintre a plus d'intérêt, si elle fut tourmentée, humble, difficile. Le génie semble être le privilège de ceux qui luttent pied à pied, contre l'indifférence et l'incompréhension de leur époque. Nous sommes blessés en constatant la chance des autres. Il est peu d'exceptions à ce point de vue social du critique français. Frédérick Watts ne fut pas un martyr. Peut-on citer Puvis de Chavannes?

Il ne commença, d'ailleurs, à se faire vraiment connaître que vers cinquante ans, et Chavannes, quoique avide autant qu'un Meissonier de récompenses officielles, garda son indépendance avec jalousie, même comme Président d'une grande Société. Il recevait, le matin, journalistes et élèves, dans sa petite chambre de garçon, contre l'atelier de la place Pigalle où il ne travaillait jamais. Il dissimula sa vraie existence d'homme privé, il ne se fût pas laissé confondre avec un Meissonier ou un Carolus Duran, Présidents aussi de la Société des Beaux-Arts, tout en sachant, à certaines heures, porter croix et rubans sur une poitrine bombée de maréchal de France, et recevoir des hommages dans les banquets nationaux. Mais il ne fut pas de l'Institut!

Il est peu de tâches plus difficiles à notre époque que de concilier la politique d'une carrière officielle et la noblesse d'une vie de grand artiste. Or, Frédérick Watts fut un grand peintre et un «officiel», un grand gentleman (comme un homme d'État au temps de la reine Victoria), et un reclus.

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