Part 4
Son jugement sur les événements et les hommes est celui d'un enfant de Paris, d'un temps où l'éducation, donnée sans passion, et moins tendancieuse, laissait les cerveaux plus libres. Un album, daté de 1894, _Doux Pays_, put passer pour une oeuvre de parti; mais la morale qu'on en tire est celle d'un flâneur dans la rue, qui se promène le nez en l'air, marque les coups sans indignation, se divertit plutôt. Pendant la période du Boulangisme, ce flâneur reste sceptique et attend, sur un pied, les événements. On se rappelle ces «rats d'Opéra», ces petites danseuses qui se bousculent autour du trou dans le rideau de la scène; l'une dit en parlant du «général», frissonnante de l'incompréhensible émotion qui nous secouait tous alors, à entendre un nom magique: _Il est dans la salle_!
_L'OEillet de l'absent_, lors de la fuite de Boulanger, est un autre dessin célèbre.
L'expérience déjà longue de Forain lui fait mettre dans la bouche des invités du Président, voyant une quinquagénaire épaissie, qui est la République en bonnet phrygien:
_Et dire qu'elle était si belle sous l'Empire!_... exclamation où perce à peine la déception des honnêtes gens, dégoûtés au moment de Panama, mais patients et résignés.
_Sous Carnot_ comprend des satires du péril anarchique qui, n'en étant qu'aux bombes, ne semble pas bien menaçant au boulevardier. «_Papa, ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZO2 30_», dit une gamine à son papa, qui réfléchit et répond: «_Bien! Avec de l'acide sulfurique et du savon noir... ça ira!_»
Forain blague la terreur «des riches». Juré lors du procès des auteurs d'attentats, un bourgeois revient en retard du Palais de Justice; sa femme et sa fille se sont levées de table pour le recevoir, inquiètes: «_On ne t'attendait plus pour dîner.--Il s'agit bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant vite les malles... filons!_»
Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et glorieux, le parvenu, celui qui, s'adressant à une famille de pauvres hères assis sur un talus le long de la route, descend de son coupé à deux chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, et insinue:
«_Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais que vous ne voulez pas d'une Constitution calquée sur l'Orléanisme..._»
Forain se contente de hausser les épaules. S'il y a quelque âpreté dans son ironie, c'est celle du Français, de tempérament gai mais batailleur, celui qui ferait les bons soldats de _la Revanche_, comme dit Déroulède.
A l'adresse des habiles politiciens qui promettent à la foule des miséreux l'entrée prochaine dans un Paradis terrestre:
«_Mais, monsieur le Député, Charles X a dit tout cela à mon père..._»
Dans ce même esprit:
_Les élections municipales. L'éloquence parlementaire. Les nouveaux ministres. Vétérans de la démocratie: «Je viens humblement, monsieur le Ministre, solliciter..._»
_Sous Casimir Périer._ Une gentille petite République console un rude travailleur mécontent:
«_Que veux-tu qu'j't'dise?... C'est fait. Mais avoue toi-même que Brisson n'aurait pas été rigolo?_»
La même dit au Président Périer: «_J'ai eu très peur, on m'avait dit que vous étiez du Jockey-Club._»
«_Le panmuflisme_» écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894) c'est un prélude à l'affaire Dreyfus. Un Alsacien, à la frontière avec ses deux bébés, regarde arriver des militaires français; il leur crie: «Bravo!»
_Sous Félix Faure._ Le Président dit à son valet de chambre: «_Allez me chercher le tailleur de monsieur Carnot._» Sur le retour de Rochefort: des gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, brandissent de gros bouquets pour l'écrivain populaire: «_Parlez plus bas, monsieur le Député, nos hommes ne votent pas_», dit le brigadier.
«--_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d'un prêtre en uniforme. Aussi comme le député est vénérable de notre loge, je vous demande les palmes pour ce courageux citoyen._»
Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe, Napoléon III, Thiers au milieu de souliers éculés et de vieilles culottes: «_Tout passe, tout lasse, tout casse!_»
Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui est la carte de France, montre de son éventail d'invitée, la flotte allemande:
«_Quel toupet de m'envoyer là avec un manteau déchiré!_»
Madagascar; Forain partage l'émotion du peuple, déshabitué des tueries:
«--_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit un planton du Ministère de la Guerre à un pauvre diable d'ouvrier qui vient réclamer pour son fils, parti là-bas.
Le ministère Berthelot: «_Ma potion n'est pas prête?--Vous ne voudriez pas! mon mari vient d'être nommé ambassadeur!_» et c'est la femme du pharmacien qui répond cela au client.
_La Veille des fêtes russes_, _Après les fêtes russes_, _Les Prêtres à la Chambre_, _Le Cercle des études sociales à Carmaux_: c'est toujours une plaisanterie dans le goût populaire, toute de bon sens et le scepticisme de l'expérience, en face de l'idéalisme... verbal des entrepreneurs du Progrès.
Forain est né dans le peuple, il le connaît mieux que ne le connaissent certains sociologues du Parlement, il pense avec lui, il l'incarne dans sa gouaillerie, un amour pour ce qui brille ou résonne, clairon ou tambour. Badaud crédule et sentimental, il s'amuse aux spectacles, fût-ce de loin.
Voici l'ouvrier avec sa femme, souriante à son bras, qui regarde par les fenêtres du café Anglais et dit gentiment en passant: «_M..de! ma table est prise!_» Forain sait ce qu'un sportsman, un travailleur, un boursier ou un artiste, peintre ou acteur, penseront, le geste qu'une réflexion leur fera faire et quelle sera l'exclamation de plaisir ou de dépit, chez chacun d'eux. Jamais la justesse de ton et la psychologie ne se relâchent.
Il n'a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul type de femme, qui sera «la petite femme de Forain». Les acteurs de son théâtre sont infiniment nombreux, variés comme son répertoire. On voit la femme grasse et la maigre de «la société», la demi-mondaine, la fille d'Opéra ou des boulevards extérieurs, concierges et modistes, toutes pourvues d'une philosophie imputable à l'égoïsme et à la lâcheté de «l'homme». Les relations de fille à mère, dialogues quotidiens du ménage, sans vergogne et goguenards s'expriment ainsi:
«_Dis donc, maman, tu sais, n't'épate pas... Prends mon Chypre! Qu'est-ce qui va me rester? Ton Bully?_»
Une opulente dame en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la chaise dorée de Belloir insinue: «_Je vois bien que, si nous ne nous en mêlons pas, ton père va encore rester sous-chef!_»
On devine le pauvre employé fatigué de passer la nuit au Ministère où il se serait bien dispensé de venir, sa journée finie, en cravate blanche.
C'est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse, qui, le balai à son côté, dit à l'énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se peignant en chemise: «_Ah! monsieur le Comte, jusqu'à quelle heure avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son Conservatoire!_»
On aime cette dame à face-à-main qui, entrant dans la chambre de son fils et faisant sortir du lit, toute confuse, la gentille servante descendue d'un étage, en camarade, établit ainsi les rapports réciproques des habitants de la maison: «_Ça c'est trop fort, faire des orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise à ma fille!... Pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoise, celle de Mme Cardinal, et celle de plus bas encore, n'ont plus de secrets pour Forain. Il sent leur comique modérément gai, les misères dont une longue habitude atténue les douleurs, la légèreté qui sèche vite les larmes, l'ironie surtout, l'ironie peuple et française, _l'esprit_, le bon sens trop implacable, la logique. Une immonde créature, enroulant sa nudité dans un sale peignoir, dit à un menuisier, la musette en bandoulière et les poings dans ses poches: «_C'qu'c'est que la veine! T'aurais moins aimé boire, que j's'rais ta femme!_»
La candeur dans le cynisme des hommes vis-à-vis de la «fille», l'égoïsme du désir sont trop éloquents sous le crayon de Forain. Le passant, arrêté devant la boutique d'une modiste, qui s'écrie en voyant un bras maigre s'allonger vers les trésors de l'étalage: «_Ce soir, je vais me coûter un peu cher!_» n'est-ce pas là le pendant du: «_Et tu ne me disais pas que tu étais si bien faite!_» soufflé par un pauvre diable de demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse dont les chairs, indécemment rebondies, font craquer le corsage? Chacun se rappelle la tragique image de la femme remontant son escalier, bougeoir à la main, et suivie de l'inconnu au visage de bull-dog qui, le col relevé, effrayant de concupiscence, suit l'infortunée dans le silence ténébreux d'une maison louche. Pourtant, même dans son métier de risques, la Parisienne reste gouailleuse et résignée. Un joli croquis nous la montre ragrafant son corset, elle gémit: «_Voilà huit fois que je le quitte depuis le dîner!!! ça me rappelle l'Exposition!_» Voilà tout!
Forain a trop de goût, pas assez de tendresse pour s'attendrir, à la façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, de Delmet, la «larme brève», il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication rouge des dramatisants de _l'Assiette au beurre_. Son intelligence sèche se plaît surtout dans la seule ville qu'il connaisse, et s'il a un goût marqué pour le linge propre et les jolies façons, il ne se sent pas déplacé et ne se montre pas «supérieur» dans aucun bas-fond. Sa supériorité est ailleurs, il la porte en dedans de lui-même, n'étant pas de ceux qui plantent la rosette de leur décoration dans la boutonnière de leur pardessus, afin que nul n'en ignore.
On voudrait pouvoir étudier chacune de ces mille compositions, venues au jour le jour au bout de son crayon, pendant ces dix ans où il s'est inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, des circonstances quotidiennes de la vie à Paris; telle sa série des _M'as-tu vu_? où s'étale la misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie élégante du foyer de la danse et le marchandage crapuleux des boulevards extérieurs, les courses, l'adultère, les affaires, la Bourse. Mais il est malaisé de faire un choix parmi l'éblouissante collection de ces planches, légères, tour à tour profondes, alertes, rieuses ou tragiques, qui illustrent une phrase souvent lapidaire, drôle, dont la forme raccourcie et définitive est d'un écrivain à la Jules Renard, ou à la Becque.
«_Maria, vite de l'eau de mélisse et un sapin!_»
«_Comment, t'es peintre!!_» triste réveil dans un lit, au milieu d'un atelier misérable.
«_Tu n'vas pas encore dire que c'est l'émotion._»
«_Fiez-vous donc à l'accent anglais._»
«_Alors Madame ne rentre pas dîner? Madame n'oublie pas son tire-bouton?..._»
«_Ah! c'est votre mari? Eh bien, vous pouvez le reprendre, y me donne plus de mal que trois enfants!_»
«_Qu'est-ce qui t'a dit?--Ne m'en parle pas, ils demandent tous des Bouguereau._»
Et voici l'artiste accablé, revenant avec ses toiles, de la rue Laffitte, qui «n'en veut pas», et c'est l'accueil, le geste exquis de la maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de l'atelier sans feu--où l'on s'aime, avec ou sans le sou!
Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins de la Comédie Parisienne, Forain, encore souriant, comparé à ce qu'il devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la caricature française: c'est le financier «étranger», l'homme satisfait et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs l'apparition de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde où il sera le Mécène, l'amphitryon jamais las, le camarade de tous ceux qui voudront bien échanger contre ses politesses l'appui de leur nom et se dire ses amis. Nous entendons l'accent germain de cet homme venu de Francfort, de Vienne ou de plus loin, s'établir dans la capitale, sous la protection de la République libérale et ouverte. Forain fait surtout parler le snob, l'abonné de «l'Académie Nationale de Musique et de Danse», le dîneur du Café Anglais, propriétaire d'un bel hôtel aux Champs-Élysées, collectionneur, friand de jolies femmes et de rares objets qu'il achète à coups de billets de banque et revendra le double. Nous entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant une épingle _assez rare et en lapis_: «_Je sais, je sais, j'ai une cheminée comme ça!_» Il ne manque à cette légende que l'orthographe phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.
C'est encore: _Qu'appelez-vous chaud-froid, Vladimir?--Mon Dieu, monsieur le Comte, c'est une bécassine dans sa glace, avec un peu de piment sur le canapé._
Ou le dernier acte de Faust, quand Marguerite revient en robe de prisonnière; l'abonné se lève et crie: «_Et les bijoux?_» (_Pichoux_). C'est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne d'un nez charnu, partant d'un crâne fuyant, et qui domine une bouche lippue, la ligne courbe presque d'une tête de bélier, avec des poils frisés, sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière, se carre dans la loge d'une «artiste». Elle dit à son habilleuse: «_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans à c't'homme-là?_» Ce nouveau potentat allait devenir le Médicis des Arts, le collectionneur de tableaux, le marchand, le critique d'avant-garde, le député socialiste de ce siècle-ci.
Forain ne flagelle pas encore, il ricane et «blague», en gamin, le Zola, candidat à l'Académie, maigri, en correct veston, ou faisant sa prière, entouré des anges du _Rêve_.
Malgré la saveur et l'accent de la plupart de ses compositions, on ne peut dire, aujourd'hui, sachant les chefs-d'oeuvre qui suivirent, que la qualité de sa forme fût vraiment belle, alors. Parfois, la construction de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant ou escamoté, l'expression était toujours juste, mais le contour n'était pas sans «à peu près» ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille, il n'avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit après quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à cause de ses légendes et d'une conversation éblouissante, semée d'apostrophes assassines, qui, autour d'une table, dans la société, faisait de lui un convive recherché, fêté--et redouté...
Manque de tenue, diront les étrangers, dont un oeil est toujours tourné vers Maxim's, mais à qui nous ne pouvons demander qu'ils comprennent notre génie, notre franchise, notre imprudence enfantine, notre courage sans jactance. Nous leur proposons d'éternelles énigmes. Au moment où ils croient à notre suicide, nous rebondissons à leur constante surprise, plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col désempesé et de notre cravate dénouée.
Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de nos odieux défauts, mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux de notre race: gardons-le pour nous--notre mémorialiste parisien...
Forain est alors en plein succès, il établit sa vie: marié à une femme de talent et d'esprit, père d'un enfant, ce Jean-Loup auquel il réserve toute sa tendresse, il construit, d'après ses plans, une maison blanche et nette, non loin de cette Porte Dauphine où défileront tous les acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration que réclament les lecteurs; elle divertit la ville dont le goût pour l'image, l'affiche, les albums illustrés, augmente chaque jour. Si l'on ne peut s'offrir le luxe des tableaux pendus à son mur, on se dispute les estampes, les pointes-sèches d'Helleu, les lithographies de Chéret, décoratives et réjouissantes. Il semble que Forain délaisse ses pinceaux, tout occupé à trouver, pour la fin de la semaine, le fait d'«actualité» dont _l'Écho de Paris_ ou _Le Figaro_ attendent le commentaire dessiné et réduit en une formule lapidaire.
Quelle serait sa couleur politique, s'il en avait une? Par rapport à ce que nous voyons aujourd'hui, il serait plutôt réactionnaire, conservateur,--si ce mot insuffisant et employé avec mépris ne désignait une façon de sentir qui ne saurait être celle d'un homme intelligent; admettons pourtant que le réactionnaire soit celui qui n'est pas anarchiste, qui ne souhaite pas un perpétuel bouleversement, une incessante mise en question de toutes les lois--conventions peu scientifiques--mais dont nous vivons, ni mieux mais ni plus mal que l'on ne faisait avant, que l'on ne fera encore après nous. Le réactionnaire? ce serait encore quelqu'un qui a trop lu l'histoire et assisté à trop de changements pour ne pas résister aux gestes invitants des vendeurs de panacées et ne pas se méfier des remèdes nouveaux pour des maladies anciennes; peut-être un nigaud, ou un philosophe qui ne croit pas à la nécessité de la révolution, pour réaliser un progrès.
Forain ne s'est pas façonné une âme d'aristocrate ni de bourgeois, qui regrette et s'épouvante. Il a un atavisme de prolétaire, peu de convictions irréductibles, point d'éthique sociale. S'il professe «la foi du charbonnier», qui l'a rendu un peu plus tard si ardent, il n'en est pas encore troublé. Redoute-t-il une puissance occulte? C'est plutôt celle du Diable!
Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était artisan, Jean-Louis fut distingué par son intelligence, par un abbé, M. Charpentier, aumônier d'une vieille famille de l'aristocratie. Il en avait reçu une éducation religieuse, contre laquelle il n'avait jamais regimbé et dont le souvenir lui demeurait doux. Le contact des personnes de bonne compagnie, si antipathique à d'autres, lui avait été sans doute agréable, comme la propreté corporelle et les apparences décentes. A la guerre, il prit ses dix-sept ans. Ceux qui ont assisté à ces détestables événements vous ont dit l'impression cruelle qu'ils en ont reçue et le puissant baptême que leur fut, à leur entrée dans l'âge d'homme, le sang de l'«Année Terrible». Il semble que l'invasion soit demeurée comme un cauchemar dans leur cerveau. Les générations qui suivent ont de moins en moins la faculté de vibrer à l'évocation de cette tragédie; ceux-là même qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions que leurs parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque comme les Héros de la Fable. Comprenons l'émotion des aînés, quand ils entendent insulter grossièrement tout ce qu'on leur a enseigné à appeler honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos contemporains, pour qui les principes de l'éducation déjà ancienne, qui nous a formés, sont l'objet d'incessantes railleries.
Plus j'étudie le Forain d'avant le _P'sst...!_ plus je me convaincs que son état d'esprit fut longtemps sans passion. Il n'avait pas de parti pris, et il ne semble pas qu'il se mît au service d'un parti contre l'autre. Et, en effet, nous nous rappelons bien l'espèce de confiance qui régnait alors et rendait aisées les relations entre gens de tendances différentes; cela, sans qu'on établît de ces distinctions, sans qu'on se livrât à cet ostracisme féroce des passions déchaînées plus tard. Certaines questions de race ou de morale n'étaient pas posées, et c'est à peine si alors on remarquait qu'à un nom fortement tudesque correspondît un visage, un être différent de nous. L'extrême amabilité, la facilité d'assimilation, le caractère insinuant d'une partie nouvelle, mais déjà bien installée, de la société parisienne, qui s'en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n'était point question, ou du moins un homme comme Forain n'eût pas songé à prendre parti, au profit des autres, contre une fraction de citoyens parmi lesquels il comptait des amis. Eh! quoi! fallut-il pour animer son génie, des drames, dont le pays entier allait être bouleversé? Vus de loin, ces événements auront peut-être une grandeur; de la beauté en rejaillira sur cette heure, et l'oeuvre exaspérée de Forain apparaîtra comme plus légitime, sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes. Des coeurs tièdes devinrent bouillants, ce fut une orientation nouvelle pour quelques-uns, qui, de paisibles et plutôt conservateurs, se transformèrent en révoltés--par conscience!
Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du Boulangisme, sa maîtrise éclate après 1896, date si importante d'une tragédie qui ouvre les esprits, agite les coeurs, où l'on peut assurer que chacun est de bonne foi, spontanément s'exprime, agit en toute sincérité pour la défense de ce qu'il croit être les intérêts mis en péril d'un pays, de la nation française ou de la civilisation. L'avenir de la France est en jeu, toutes portes vont être ouvertes à ses démolisseurs. Il faut choisir entre le nationalisme de notre race--et celui d'une autre famille établie dans toutes les villes du monde. Était-ce une illusion? Nous ne le crûmes point, ni d'une part, ni de l'autre.
On se réveilla soudain ainsi que d'un état d'inconscience léthargique. Comme dans les travaux du Métropolitain, qui mettaient à nu des étages superposés de canalisation, pour les eaux, le gaz, l'électricité, le téléphone et le télégraphe--prodigieux réseau de fils et de tuyaux invisibles dont l'enchevêtrement compact et obscur participe à notre vie à l'air libre--nous aperçûmes alors mille choses insoupçonnées. Nous devinâmes la cause de maints effets déjà ressentis, mais comme une légère et fugitive douleur qu'on oublie dès qu'elle cède... Tout esprit qui ne fut point remué, retourné ainsi qu'un champ de labour, tout homme assez prudent ou assez lâche pour être demeuré impassible, ne comprendra pas la crise par laquelle Forain, de charmant dessinateur qu'il était, devint un grand artiste.
L'affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le _P'sst...!_ journal dû à Forain et à Caran d'Ache, paraît en 1898 et se poursuit jusqu'à la fin du procès de Rennes. Il contient une série de chefs-d'oeuvre ininterrompue, dont je voudrais bien n'étudier que le dessin, car une véritable maîtrise s'y atteste, pour la joie et l'étonnement des admirateurs de Forain. La plupart de ces planches ont la largeur de trait du pinceau trempé dans l'encre lithographique. On a souvent prononcé, à ce propos, le nom d'Honoré Daumier. Je vois bien les analogies purement extérieures qui ont rapproché l'un de l'autre ces deux satiristes dans l'opinion courante. C'est ce genre de ressemblance qui fait dire au public, d'un portrait de femme décolletée, sur un fond de paysage, dans un cadre ovale: «C'est du La Tour», ou d'une enfant blonde sur fond gris: «C'est un Velasquez». Forain aurait plutôt l'écriture appuyée, grasse et si nerveuse de Manet, dans le «Corbeau», dans son portrait à la plume de Courbet, que je possède, ou de trop rares croquis dispersés par les revues. Forain prend place à côté de Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme un Goya moderne. Il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages du _P'sst...!_ sont des sortes de tableaux; on peut seulement regretter qu'elles soient pleines d'allusions à des scènes d'«actualité» qui exigeront plus tard, pour conserver leur éloquence et leur sens, des notes historiques. Les noms propres abondent dans le texte, de personnes vouées momentanément, par l'exaspération de sentiments exceptionnels, à une haine politique qu'on ne pourra plus comprendre dans vingt ans, mais qui divisa les familles les plus unies, rompit de vieilles affections, arrêta la vie sociale.