Part 3
J'approche. Au milieu de plusieurs tables chargées de livres, parmi des coussins, j'aperçois des yeux que dessinerait Van Dongen si bien, des bandeaux noirs de jais, une barbe, un beau visage en amande, de jeune prince Assyrien, ou d'Empereur Théodose.
Monsieur m'a l'air d'aller fort bien! vous confessé-je, Céleste, en un aparté audacieux.
--Oh! Monsieur! Nous sommes trop près de la campagne!...
Mais Monsieur me fait asseoir, vous prie de vouloir bien prendre la peine d'avoir la complaisance de consentir à chercher s'il n'y aurait point un croûton de pain dans quelque armoire, et un verre d'eau. Et vous êtes revenue, un quart d'heure après, avec des bouteilles, des carafons, les plus fins, toutes espèces de biscuits. Aviez-vous téléphoné au Ritz? Non, Monsieur possède tout cela dans ses malles, pour ses déplacements du côté de chez Madame Réjane.
«Pendant ce», Marcel, nous nous étions retrouvés et presque les mêmes que chez Mme Straus, sous l'ambassade de Lord Lytton, presque les mêmes que jadis et que naguère, et qu'un soir, en 1913, au théâtre Astruc, quand, en plein mois de juin, un pardessus de fourrure s'insinua dans une stalle à côté de la mienne. «Brouillés depuis l'Affaire! vous dis-je». Aussi bien nous avons ri comme nous venons de rire chez vous, rue Laurent-Pichat, et vous avez même exécuté d'admirables imitations d'amis anciens, que vous faisiez revivre comme un phonographe, si ce n'est que vos idées me semblèrent plus étonnantes que celles qu'ils auraient exprimées, et bien plus drôles.
Marcel, on voudrait vous voir tous les jours, si vous ne teniez pas si inhumainement à être bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de causer, cela vous éviterait d'écrire--donc j'ose moins regretter--puisque je serais privé de ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et où la postérité connaîtra l'état de votre vue, au jour le jour, le courage qu'il vous fallut pour les écrire et les scrupules dont peut être torturée une âme délicate.
Au théâtre Astruc, vous aviez l'air mourant, vous aviez l'air d'Iochanaan, vous aviez l'air d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui vous pourriez en avoir vingt-neuf, ou même vingt; le teint moins rose que dans mon portrait, mais magnifiquement bronzé par le feu du fourneau qui tient en état de fusion le métal de votre oeuvre.
Cher ami, j'espère--à la réflexion--oh! oui j'espère que l'on ne vous fait pas souvent un «énorme chagrin». L'incomparable psychologue que vous êtes, unique pour démêler les fils que notre pensée trame, comme une araignée-Spinoza, vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce que les pires critiques, celles dont vous n'êtes pas content, impliquent d'admiration et d'éloges? Je ne sais s'il y eut jamais un écrivain ou quelque autre artiste, qui eut le don d'attirer à soi et de retenir comme vous. Vous construisez votre oeuvre au fond d'une retraite d'où vous voyez tout, d'où vous entendez tout; par une sorte de T. S. F., à laquelle s'ajoute le reportage de mille amis--vous êtes relié aux points les plus distants de l'univers; si bien qu'au lieu d'être l'anonyme et invraisemblable Omnivoyant-Auditeur qu'est le narrateur, vous donnez tour à tour dans vos ouvrages l'illusion, à ceux qui vous lisent, que le Créateur est devenu un romancier parisien, ou qu'Il écrit ses mémoires.
Heureusement pour nous, votre santé s'améliore de mois en mois. Vous nous enterrerez tous, vous atteindrez l'âge de Sarah Bernhardt et de Chevreul! Il est peu d'êtres plus robustes que ceux qui, ayant eu une jeunesse débile, furent contraints à se soigner toujours. Sous la coupole de l'Académie Française, vous siégerez entre Jacques Rivière, André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre collègue, sera Président de la République; et vous discuterez l'étymologie, les divers sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun d'un si long commentaire, que... mais alors, peut-être personne ne consultera-t-il plus le dictionnaire! Les livres de cette époque-ci ne seront plus, hélas! écrits qu'en langues anglo-saxonnes.
Non! Ne nous lançons pas dans des anticipations à la Wells. J'aurais voulu faire de vous un portrait ressemblant. Pas mèche! car vous n'aimeriez pas être représenté même par Morand, entouré des multiples employés du Ritz qui, enrichis par vos pourboires fantastiques, courent en tous sens pour servir un oeuf poché à la pelisse de M. Proust, seule à une table, quand les clients sont au lit déjà.
Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le Proust d'après la Victoire, résumant au Ritz les agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses parents. Vous nous devez d'autres chefs-d'oeuvre, un tableau de cette Société où la baignoire des Guermantes est louée par de nouveaux riches. Car vous allez vous répandre, vous aurez à vivre avec vos contemporains, desquels il est des coups à recevoir, comme nous en recevons tous, et vous verrez qu'on s'y plaît mieux qu'aux louanges des petites élites et des complaisants...
Nous entrons dans une ère où il sera dur de vivre, pour qui, comme vous, a encore un demi-siècle devant lui. Mais votre prestige sera grand; et quel plaisir de constater votre influence chez la jeunesse, dont vous serez le centre en même temps que les remparts de ceinture! Votre bonté et votre désir d'être utile aux autres vous imposeront, de ce chef, des obligations extérieures et publiques, pour lesquelles une gymnastique, suisse ou suédoise, ne serait point, dès aujourd'hui, inutile--je dirais même du _punching ball_, sport favori de cet ex-reclus de Maeterlinck, qui «conférencie» en Amérique. Et rire de tout, même de soi et de ta propre douleur, ô mon âme...
Une vieille dame russe, restée dans Petrograd pendant la Révolution où les siens furent assassinés, écrivait à ses petits-neveux émigrés dans Londres: «Faites-vous une santé solide pour quand vous rentrerez; l'existence n'est pas douce, cet hiver, ces messieurs revêtent leur frac dès le matin, parce que ce sont les derniers habits qui leur restent. On gèle, mais à part cela il se fait de si grandes choses, ici, que l'univers en sera émerveillé. Le Gouvernement bolcheviste consacre des millions pour l'Institut du Cerveau. L'école de Danse antique est admirable. Je finis vite cette lettre avant de me rendre à pied au théâtre, qui n'est pas chauffé, entendre Siegfried; nous avons une Brunehilde superbe...»
Herr Einstein, déjà si fameux avant la guerre par son principe de la _relativité_, nous ferait croire aujourd'hui que Newton s'est trompé. Vous saurez plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est aussi grand que vous...
Car vous nous avez déjà fait connaître une dimension nouvelle.
DATES
JEAN-LOUIS FORAIN.
Paru dans la _Renaissance Latine_, 1907.
De Forain, classé parmi les caricaturistes, depuis si longtemps qu'il sème sans compter la graine de son esprit, les lecteurs de journaux n'ont retenu que des légendes dures, cinglantes, cocasses, ou gentilles et familières, commentant les rapides croquis dont le public ignore la rare valeur d'art et la science. Chez Forain, la concision du trait, grêle autrefois, aujourd'hui appuyé, large comme l'entaille d'une latte de fer, n'a toute sa signification que pour ceux-là qui comprennent la forme et combien, ramassée sur une petite surface, une ligne noire sur du blanc exprime de sentiments et de choses.
Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il s'appelait lui-même, s'exerçait, presque centenaire, chaque jour et sans cesse, à suggérer les aspects de la nature, le plus rapidement possible, d'un pinceau libre et précis, pensant que, pût-il vivre plus vieux encore, il parviendrait à la connaissance totale de la forme. J.-L. Forain, pareil à ce Japonais, aura passé son existence à tracer des lignes sur des feuilles innombrables, amas de documents humains, notés d'une main nerveuse et comme moite de fièvre. Trop longtemps, nous les avons vus dans des ateliers successifs, foulés aux pieds, se perdre lors de déménagements hâtifs.
Puisse Forain, pour l'histoire et pour notre joie, poursuivre une carrière aussi longue que celle d'Hokousaï! Mais peut-être ne ferait-il pas ce souhait pour lui-même, car, malgré la curiosité qui anime ses yeux de badaud et la verve de sa parole toujours jeune, on devine que l'avenir ne se présente pas à lui tel qu'il souhaita d'en voir le lointain et mystérieux développement...
Il ne pourrait assister, en spectateur amusé ou impartial, à la transformation de la France, car ses idées sont désormais aussi arrêtées, ses préjugés, ses convictions aussi immuables que fort est le caractère de son art, dans sa nouvelle manière.
«Monsieur, les préjugés sont la force d'une nation, dites?» déclare M. Degas, le maître dont Forain enchante de sa gaminerie le farouche et hautain isolement.
Je me plais à rapprocher ici le nom de ces deux hommes, malgré la différence de leurs âges. Depuis ses débuts, le cadet voua à son aîné une admiration et une amitié qui lui sont rendues avec un sourire de fierté paternelle. Forain doit beaucoup à M. Degas comme artiste, et, si opposé que soit le maintien de l'un et de l'autre, leurs idées sont de même essence; ce sont des Français d'un type devenu rare, on pourrait simplement dire _des Français_.
Si, dans l'opinion des Parisiens, Forain est tenu pour un simple caricaturiste amusant, à la suite des Cham, du Charivari, c'est à la diffusion de ses légendes hebdomadaires qu'il doit s'en prendre; car il est un dessinateur et un peintre--et il tient à être les deux,--dessinateur cursif, coloriste délicat, ses tableaux ont une valeur égale à celle de ses planches; ses toiles sont de la peinture, comme on la concevait chez les marchands, rue Laffitte, mais assaisonnée des épices de J. K. Huysmans. Il fut un des heureux de la pléiade des Impressionnistes. N'oublions pas qu'il eut l'avantage d'exposer avec ces novateurs.
Jean-Louis Forain, jeune peintre déjà connu, je l'allai voir des premiers, entre les artistes qui excitaient ma curiosité d'étudiant, il y a vingt-cinq ans,--dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des gens de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes à la mode posaient tour à tour pour des compositions dont les sujets étaient: le pesage des courses, le pourtour des Folies-Bergère, ou le foyer de la Danse. L'élégance de cette époque était rendue par Forain, d'une brosse un peu trop facile, peut-être. Manet venait de mourir; M. Degas n'était connu que de quelques-uns; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient, pour le public du Salon (il n'y en avait qu'un alors!), les aspects du boulevard et du Bois que le kodak n'avait pas encore vulgarisés. Forain, déjà apprécié comme «croquiste», était célèbre pour son esprit. Il attirait surtout des modèles de bonne volonté par sa conversation relevée de mots à l'emporte-pièce, du genre que l'on nommait _rosse_. C'était un garçon mince, au visage blême, à l'oeil terrifiant; sa barbe clairsemée dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd'hui un caractère presque douloureux, dans une face glabre d'Américain. Il n'avait pas l'apparence d'un peintre et _soignait sa mise_.
Le désordre de son atelier du faubourg Saint-Honoré n'avait d'égale que l'insouciance de ses visiteurs. De mordantes études, à l'huile ou au pastel, étaient entourées, sur les chevalets, de feuilles de croquis au crayon dont il se servait, car il peignait peu d'après nature, et ne «faisait poser» que pour ses dessins. On se serait cru, plutôt que chez un professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient déjà de louer un atelier en guise de garçonnière, et achetaient une boîte de couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l'essence et de l'huile, comme des liqueurs pour leurs hôtes, des flâneurs riches.
C'était dans l'impasse, à droite et à gauche, une double rangée d'ateliers, dont les portes, dès avril, s'ouvraient pour les bavardages des voisins, les allées et venues d'un petit peuple d'oisifs. Un jour, venait le commissionnaire, avec son crochet, qui attendrait dans la cour, en écoutant _la Vague_, d'Olivier Métra, moulue par un orgue de barbarie, M. Forain n'étant pas prêt et retouchant son envoi au Salon, lequel il faudrait, avant le coucher du soleil, porter au Palais de l'Industrie, dans un encombrement de tapissières et de brancards chargés de barbouillages encore mouillés; une interminable file qui arrêtait la circulation aux Champs-Élysées: c'était l'annonce du printemps, des déjeuners chez Ledoyen et des samedis au Cirque d'Été, charmant émoi!
Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer, quand j'entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et des curieux; des paris furent engagés sur l'achèvement problématique d'une toile pour laquelle on espérait une place «à la cimaise», une récompense peut-être, une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet» dans une salle à manger moderne, est assiégé par des danseuses en tulle rose et blanc, à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, d'où sortent des bras maigres et des clavicules plates; des mamans apoplectiques, sous «le piquet» de plumes de leur coiffure, surveillent les cavaliers en «sifflet» noir, le «chapeau claque» à la main, et jaunis par la flamme des candélabres; les maîtres d'hôtel, croque-morts solennels, servent des tasses de chocolat, des verres d'orangeade et des sandwichs.
Encore un tableau de la même période: _le Veuf_. Un homme effondré, désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets de la femme dont il porte le deuil, comme perdu dans la chambre vide où il a aimé. Je n'ai pas revu, depuis lors, cette toile qui m'avait tant ému. Il me semble que de beaux noirs mats appuyaient des roses et des bleus tendres. Forain, alors, déchiquetait de petites touches allongées, dans une pâte assez semblable à celle que Berthe Morisot et Éva Gonzalès tenaient de leur maître Manet, mais l'exécution était plus grêle.
Forain, n'étant pas encore sûr de sa technique, hésitait à prendre un parti entre l'Impressionnisme et le Salon. L'influence de la vie élégante le ramenait vers des gens faciles, qui l'incitaient à la production négligente et amusée d'un faiseur de croquis.
Aussi bien, la peinture à l'huile n'était, pour Forain, qu'un exercice assez exceptionnel; il semblait préférer le pastel et l'aquarelle.
On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints, celui de Paul Hervieu, cruelle image lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d'alors, forgeant à sa table d'écrivain les phrases coupantes de _Diogène le chien_.
Il me semble qu'il y avait, dans ce portrait, un peu de la férocité caricaturale et de l'exagération satirique que je retrouve dans une silhouette de moi-même, ou de quelqu'un qui, m'assure-t-on, fut moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et antipathique, dans un court «covert-coat» mastic, cravaté de rose, sur un fond vert de laitue.
Les pastels de commande voulaient être plus flatteurs. De l'actrice Bob Walter, il est un grand portrait, dans un costume Pompadour, robe de taffetas gris tourterelle, d'un joli mouvement gracieux et affecté; derrière elle, une colonne et une draperie conventionnelle qui cache un coin de ciel mauve. Portrait flatteur dans son intention, mais où l'ossature du visage et les minces lèvres pincées décelaient le peintre satiriste. Forain n'était rien moins qu'un courtisan. S'il avait déjà un faible pour les personnes titrées, les élégants et les fêtards dont il était l'ami, son oeil implacable, son esprit de gamin, né au coeur d'un quartier populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir et à ses amphytrions un remerciement redoutable.
Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son oeuvre, c'est l'allongement des pauvres corps efflanqués, un type tout particulier de dégénérés. Ses «_gommeux_», ses misérables filles d'Opéra montrent des anatomies grêles, des mines de rachitiques. Les hommes ont de longs nez minces, comme des becs d'oiseau de proie, le dos voûté, des bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses petites femmes sont construites comme les poupées-Jeannette. Leur chair fardée, séchée par la poudre et le rouge, est bien du temps où les disciples de Médan s'exaltaient à décrire les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin. J. K. Huysmans demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer _Marthe_ et _Croquis Parisiens_; des Esseintes rêvait des caresses subies dans l'«ambiance» factice d'une perversité macabre et «artiste», par de phtisiques «pierreuses». On tenait Félicien Rops pour un homme de génie; le morbide et le satanique étaient à la mode. L'art de Forain, déjà fin et original, s'il nous intéressait, n'était point ce qu'il est devenu par la suite.
Si l'on reprend les anciens albums de Forain, l'on est surpris de voir le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu'au «_P'sst...!_» L'atmosphère de dissipation et de fête qu'ont respirée les peintres, vers 1880, explique dans une certaine mesure la légèreté, le hâtif, le tremblé d'un art purement parisien, qui devait éclore entre l'avenue de Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse et bénie époque, pour celui qui tient une palette et se contente de copier, en se jouant, la société fringante qui s'agite dans la rue, au théâtre, au bar. Les tableaux de chevalet sont demandés partout, la peinture se vend, pourvu que l'exécution soit «d'un joli métier». Heilbuth dresse de petites figures de femmes dans des jardins de villas, sur les terrasses de Saint-Germain. Duez fait courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose, dans les roches noires de Trouville. Gustave Jacquet, habile exécutant, adapte le XVIIIe siècle à notre goût, en des toiles qui étonneront plus tard, si jamais elles reviennent d'Amérique. On applaudit Gervex pour son portrait de Valtesse, le _Rolla_, le _Retour du Bal_, d'une matière soyeuse qu'admire Alfred Stevens, lui, l'égal des grands petits maîtres hollandais et le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à Londres, est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John's Wood, les jeunes gens, Helleu, Sargent et moi-même. Partout, les peintres sont rois, ils gagnent de l'argent et construisent des hôtels dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et coloriste maladif, accumule de menus panneaux où la vie de Montmartre, le mouvement de la place Pigalle, sont rendus avec une verve dont Degas et Manet sont enthousiasmés. Le _talent_ est apprécié; on voit rendre justice aux uns et aux autres, sans préoccupations théoriques et sociales. Forain, dans cette capiteuse régénérescence, dix ans après la guerre de 1870, est un spirituel et caustique spectateur qui projette partout le rayon de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés matérielles et les bas-fonds de la capitale, et admis dans un milieu de luxe excessif où il n'apporte pas le snobisme sot des romanciers en vogue, mais l'attention d'un chasseur aux aguets. Son travail est surtout fait d'observation, et s'il dépose de légers croquis sur le moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes, comme il a regardé les Maîtres, en flânant, dans le Louvre. Il est perspicace. Sans tendresse ni commisération, il juge.
Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés entre lesquels il erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les mots qu'il lance partout que pour ses oeuvres.
L'éditeur Charpentier crée «la _Vie Moderne_», journal illustré auquel collaborent les écrivains dont il est l'éditeur et l'ami. Forain lui donne de petits culs-de-lampe, d'une fantaisie un peu japonaise, à côté de Rochegrosse, le filleul de Banville, alors un enfant prodige. On trouve de ces dessins partout, ils traînent chez les marchands.
Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de l'impressionnisme, Forain évite de préciser le trait, redoute «l'habileté» que le public réclame de ses fournisseurs. Il se range parmi les «avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie. Le soir et la nuit sont plus longs que le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l'on s'attarde à bavarder au restaurant, et la fin d'un après-midi qui vous ramène vers les Acacias en été, vers le café Américain en hiver, Jean-Louis n'a guère le temps de fignoler. Ses aquarelles, ses notations de mouvement et d'effets sont rapides et sommaires. Il n'appuie pas. Et les motifs reviennent toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse, l'Opéra et l'avenue du Bois. C'est le triomphe des ballets italiens à l'Eden, le fameux «_Excelsior_», la rage des Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite ville, où l'on entend moins parler de langues étrangères, où l'on se sent plus chez soi.
Si Forain s'en était tenu là, il serait resté au second plan dans une génération de peintres qu'adulait un public disposé à tout accepter, pourvu qu'il n'y eût pas d'effort de compréhension à faire, en présence d'une oeuvre d'art. Sans rien changer à ses habitudes, de plus en plus répandu dans les sociétés qui souvent accaparent et détruisent un peintre, Forain s'est peu à peu développé, jusqu'à conquérir la maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de son crayon. Il n'est pas rare de voir un artiste s'ignorer jusqu'à quarante ans, obscur et méconnu, puis enfin s'imposer sur le tard par l'autorité de son cerveau et de sa main; mais ce ne fut point le cas de notre ami, et personne, dans son entourage, ne prévoyait que dans ce Paris de toutes les frivolités, dont il est l'enfant gâté et l'esprit même, couvaient des crises morales d'où surgirait un grand artiste.
Un jour, le directeur du _Courrier Français_ auquel Forain collaborait parfois, Jules Roques, lui demanda de souligner le sens de ses dessins par une légende. A cette heureuse idée nous sommes redevables d'une série d'études de moeurs que différents éditeurs réunissent en des albums qui s'appellent: la _Comédie Parisienne_ (première et seconde série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_, les _Temps difficiles_ (Panama). Dans un supplément du _Journal_, dans l'_Écho de Paris_ et surtout dans le _Figaro_, ce furent ensuite d'incessantes trouvailles de philosophe d'une ironie amère, simple et bon enfant tour à tour, où de typiques aspects de notre vie étaient commentés par le verbe le plus direct, le plus férocement français. La moitié de ces «légendes» sont incompréhensibles pour un étranger, étant aussi gauloises que celles du grand Charles Keene, du Punch, sont britanniques. _Le Fifre_ et le _P'sst...!_, deux journaux qui n'eurent qu'un nombre restreint de numéros, mais où le texte du dessinateur était parfois assez abondant, furent le royaume de Forain, quoique Caran d'Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré.
Si l'on passe en revue la collection complète des dessins à «légende», on est frappé par une admirable variété d'inspiration et de technique. Forain, qui connaît son Paris depuis la cave jusqu'au grenier, n'est point de ceux qui se cantonnent dans un milieu, ne regardent que les «gens du monde» ou, au contraire, selon une mode récente, le «Peuple». Il n'est pas dupe de ces distinctions sociales. A d'autres que lui d'être blessés par la vue de ce qui n'est pas leur classe, et d'affecter le mépris de ce qu'ils croient être au-dessus ou au-dessous d'eux.