Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas

Part 20

Chapter 202,360 wordsPublic domain

Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi nous sommes opposés à tout ce qui peut entraver chez l'artiste «le grandissement moral de son esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser «à sacrifier la liberté et la fierté de son art pour quêter docilement l'approbation de ses maîtres et les faveurs officielles», comprenez-vous enfin pourquoi ce régime de concours, de diplômes, de couronnes en papier doré, cette domestication de l'artiste sous la férule des académies nous fait «lever les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous maintenant pourquoi nous vouons à Carrière cette tendre admiration, cette vénération affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il est non seulement un grand peintre, mais une grande «personne». Opinion de gens «à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique», répéterez-vous gracieusement! Possible, Blanche, mais opinion de gens qui, contrairement à vous, et par bonheur pour eux, voient autre chose chez un Michel-Ange, un Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté», de la «sûreté technique», et une «éblouissante virtuosité», chez un Carrière autre chose que ce que vous nommez «les subtiles roueries du métier», opinion de gens à qui répugne une compréhension de l'art aussi mesquine et qui rejettent les catégorisations dogmatiques où vous cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la pensée, alors qu'il ne fait qu'un avec la vie et la pensée, alors qu'il n'est et ne doit être et n'a jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,--l'une des plus hautes, certes!--de la vie et de la pensée.

Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et vous remuent la bile dont tant de rancunes, depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner, cher ami. Venez avec nous, au grand air, dans la pleine lumière, pour une cure de vérité. Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous ne nous entendrons jamais.

Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous assure, à respirer une autre atmosphère, plus saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus sociale. N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de nous voir offrir «le Penseur» au «Peuple de Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle parut la seule acceptable; mais nous sommes des intellectuels. D'autres regrettèrent qu'une «aussi petite» revue et qui se permet de mêler l'art aux choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille initiative, mais voilà notre fierté et la raison d'être des _Arts de la Vie_. Passons.

Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé le ton de ce débat, et d'y avoir mêlé, comme à l'ordinaire, de la «littérature», contre laquelle vous nourrissez une si irréductible haine. «La littérature--répondiez-vous, il y a deux ans déjà, à l'enquête de M. Maurice Le Blond sur l'École de Rome--a tué les arts plastiques. Les expositions incessantes, la critique des journaux et des revues ont fait des artistes des êtres hybrides qui devraient éclater de rire quand ils se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.» Ce dernier trait me satisfait entièrement. Vous avez raison, Blanche, et cette fois, je suis de votre avis.

GABRIEL MOUREY.

_P.-S._--D'une lettre que vous venez d'adresser à Jean Ajalbert à propos de la généreuse campagne qu'il mène dans l'_Humanité_ en faveur du «Droit de l'Artiste sur l'OEuvre d'Art» je ne puis me retenir de détacher ces lignes, non moins révélatrices de votre état d'esprit que celles dont vous avez honoré le directeur des _Arts de la Vie_.

«Les préoccupations intellectuelles de nos contemporains--dites-vous--m'intéressent passionnément, vous n'en doutez pas, mais elles m'apparaissent comme si étrangères et même si contraires à l'art, que je les exècre! Sans cesse entendre parler des droits de l'homme à ceci ou à cela, est un peu irritant pour l'homme qui sait que le seul droit dont il ait pleinement joui, c'est de souffrir, en attendant la mort. Le vague de tous les petits remèdes proposés à la douleur ou au malaise contemporains, n'est égalé que par la naïveté et l'orgueil de ceux qui les offrent.»

Je crois enfin vous comprendre... et je n'ai plus envie de rire. Vous êtes, Blanche,--comme votre maître Degas que j'entendais naguère prêcher le même évangile de résignation et de découragement--vous êtes un homme de l'An Mil, ressuscité à l'aube du vingtième siècle. Alors, si le seul droit de l'homme est, hélas! «de souffrir en attendant la mort», ne peignez ni, surtout, n'écrivez plus, Blanche, et couvrez-vous de cendres. Vanité des vanités, etc.[16]

G. M.

[16] M. G. Mourey me précéda dans cette voie-là, comme fit M. Charles Morice qui cessa de faire de la critique, se consacra peu après à la religion et mourut comme un saint. Nous ne reproduisons ici ces lettres--que nous avions cru si violentes, lorsqu'elles parurent--que pour qu'on puisse en comparer le ton avec celui de la polémique actuelle.

M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE

Mon cher Mourey,

L'intéressante page de critique que, sous l'insidieuse et modeste forme de lettre, M. Jacques Blanche a adressée à la foule--en mettant votre nom sur l'enveloppe--exige si ce n'est une réponse, du moins quelques observations. Je sollicite donc de votre bienveillance dont tant d'artistes ont largement usé, depuis que vous tenez une plume, et que certains oublient avec une élégante désinvolture--l'ingratitude n'est-elle pas l'indépendance du coeur?--je demande un coin, dans la Revue _Les Arts de la Vie_, pour présenter respectueusement de brèves remarques à votre piquant correspondant qui fut un peu l'enfant gâté de la Critique.

Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe équitablement M. Blanche, si je n'admirais pas aussi sincèrement son talent, son manifeste me mettrait de suite au courant, et me prouverait que le peintre choyé par nous est aujourd'hui en possession d'un succès mérité et définitif. Il existe en effet peu d'exceptions à cette règle, que dis-je? à cet axiome psychologique aussi certain que la loi de la pesanteur: quand un artiste raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il siège au Capitole. Au début, le plus insignifiant, le plus plat compte rendu paru dans une obscure feuille-de-chou excite l'émotion, la joie, l'enthousiasme, la reconnaissance de braves gens qui enverraient une carte de remerciements au Bottin, et qui ne se nourrissent pas exclusivement d'idéal, d'inspirations et de sublimités extra-terrestres, comme le supposent ces bons gogos de bourgeois. Personnellement, j'ai collectionné des autographes multiples dont le lyrisme s'atténue, s'émousse, s'assagit, se glace, se vulgarise peu à peu et finit par se transformer en vagues P. P. C. agrémentés parfois de paternels conseils. Plus le baromètre monte--médailles, décorations, commandes, gros chiffres de vente, broderies vertes, victoires et conquêtes--et plus le lyrisme de nos ex-protégés dégringole. En général, arrivé au Grand Cordon de la Légion d'Honneur, le mercure marque: injures et propos de halle. L'éminent M. Gérôme dévoila, à ce sujet, un état d'âme fort suggestif.

En homme bien élevé, M. Blanche, dont la boutonnière n'est encore ornée que du simple ruban rouge, se contente de déclarer que, nous autres critiques, nous nous montrons «orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique»--«Nous ne voyons que le sujet dans un tableau et dans une statue, comme les visiteurs du dimanche au Salon».--Le public de la semaine cherche-t-il autre chose? Je prends la liberté d'en douter, car les appréciations des cercleux et des dames suaves atteignent, en ineptie, des altitudes phénoménales.--«Quand vous êtes abandonnés à vous-mêmes, continue le Justicier, voilà les révolutionnaires (M. Ernest Laurent) que vous découvrez aux Champs-Élysées!»

Pourquoi, «abandonnés à nous-mêmes», proclamons-nous la haute valeur des oeuvres de M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque, et pourquoi ce même M. Jacques Blanche flagelle-t-il de ses sarcasmes les critiques--tout «autant abandonnés à eux-mêmes», les pauvres--quand ils découvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent? Cruelle énigme!

«Ces erreurs seraient d'un excellent comique, ajoute l'artiste, si Messieurs les critiques qui ont d'ailleurs de l'intelligence ou du talent (le mot «ou» nous laisse le choix) ne parlaient d'art comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie.»

Entre parenthèses, ce contempteur de notre malheureuse littérature contemporaine que M. Blanche couvre de son mépris, comme la politique et les «quartiers de l'Est», me semble inconsciemment sacrifier aux faux Dieux. «Hippiatrie», qu'en pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: «Le piment de son orchestration», qu'en dit Huysmans?

En résumé, la dernière phrase que je viens de citer résume toute la question. Notre contradicteur s'étonne, s'irrite plutôt, que des écrivailleurs qui n'ont jamais manié ni brosses, ni crayons, ni ébauchoirs, professent la prétention de juger des peintres et des sculpteurs. Cette protestation ne manque peut-être pas de justesse et me semble fort défendable; seulement, en bonne logique, je ne vois pas pourquoi ce peintre qui ne veut s'occuper ni d'aviculture, ni d'hippiatrie, parce qu'il n'y entend goutte, parle subitement d'abondance sur l'architecture, la littérature et la musique dont il ignore, je crois, la technique presqu'autant qu'un critique professionnel.

En outre, l'homme très délicat, très affiné qu'est M. Blanche, a-t-il raison de se fier aussi aveuglément à l'impeccabilité du goût des gens de métier? Qu'il évoque un passé récent, il se convaincra que les artistes se trompent lourdement, et avec moins de circonstances atténuantes que «le public du dimanche au Salon».--Leurs suffrages s'adressent à Signol, à Picot, à Cabanel, à Boulanger, à Hébert, à Meissonier, à Carolus-Duran, à Robert-Fleury; ils exècrent Daumier, Courbet, Ribot, Millet, Whistler, Corot qui n'a jamais obtenu de ses pairs la médaille d'honneur, Cézanne, Claude Monet, Renoir, Toulouse-Lautrec, et cet ante-Christ de Manet dont l'auteur d'un certain portrait de femme, aux Mirlitons d'antan, s'est trop pieusement inspiré pour ne pas l'aimer avec passion. En sculpture, en architecture, en gravure, en musique, en littérature, un constat identique est facile à dresser.

Certes, je n'exagérerai pas le rôle, modeste en soi, de la Critique qui ne féconde personne et ne crée aucun génie; simplement, elle sert d'éclaireur, de porte-flambeau et avance de quelques années l'avènement de l'immuable Justice.

En réhabilitant l'art du XVIIIe siècle--qu'on n'apprend pas aux Beaux-Arts plus que le Gothique--cet art si niaisement méprisé par les professionnels d'alors, et en obligeant d'accrocher au Louvre «l'Embarquement pour Cythère» dont les souris et les araignées des greniers officiels avaient seules le droit de jouir, les Goncourt ont rendu d'inappréciables services, aussi importants, à d'autres égards, que Burty et Duret, Fourcaud et Geffroy, Mirbeau et Roger Marx, Lecomte et vous, mon cher Mourey, qui avez si vaillamment lutté contre l'incompréhension du public et la haine sectaire des artistes.

M. Jacques Blanche que nous considérions sinon comme un révolutionnaire--oh! non--du moins comme un indépendant et un libéral, subitement touché de la grâce, se déclare traditionaliste dans le sens le plus étroit et le plus sectaire du mot, ennemi de la modernité à laquelle nous devons pourtant des Maîtres immortels, et regrette de n'avoir pas brigué les honneurs du Prix de Rome, à côté de MM. Cormon, Ferrier, Lemutte, Wencker et Tartempion, prix qu'il n'eût jamais obtenu du reste, car l'Institut traite d'art inférieur les Natures Mortes--comme celles de Chardin--les Portraits--comme ceux de Franz Hals--voire les paysages, même peints par Gozzoli, Van Eyck, Van der Meer, Corot, Turner et Puvis de Chavannes.

«Moi, cela m'est égal. C'est peut-être regrettable?» Aussi regrettable que le culte exclusif pour les Musées dont M. Jacques Blanche s'énorgueillit. Ceux d'Angleterre ne le passionnent-ils pas d'une façon excessive, et craint-il pas de perdre une personnalité hésitante dans ces fréquentations agréables, mais dangereuses? Il n'existait guère de Musées en Égypte, en Grèce, à Rome, en Italie, avant le XVIIIe siècle, et cette pénurie de germes fécondants n'empêchait nullement les chefs-d'oeuvre de sortir du sol en fastueuses frondaisons.

Voulant prouver que le séjour à la Villa Médicis--«dans un décor de beauté et de noblesse» très éloigné de «la Villette et des Buttes-Chaumont»--ne gêne personne, votre verveux correspondant cite le génie de M. Debussy. Hum!... Toute une famille ayant été empoisonnée, sauf une seule personne, en mangeant de la viande avariée, M. Blanche en déduit que l'on peut sans danger se nourrir d'aliments gâtés. Ce raisonnement ne me convainc pas. L'auteur exquis de «Pelléas et Mélisande» qui affiche hautement d'ailleurs son aversion pour l'institution actuelle du Prix de Rome, a été «lauré à l'Institut», mais Maillart, Clapisson, Bazin, Massé, Hérold, Auber, Salvayre, de La Nux, Puget et tant d'autres fabricants d'opéras ont porté la même couronne, et je ne suppose pas un instant que notre contradicteur compare ces brasseurs de notes à Saint-Saëns, à Lalo, à Franck, à Bruneau et à son ami d'Indy qu'il oublie.

En résumé--et ceci me paraît d'un «excellent comique»--M. Blanche démolit son édifice de ses propres mains, en architecte inexpérimenté, car, pour remplacer à la direction de l'École de Rome, M. Guillaume, démissionnaire, il propose le Maître «montmartrois» Degas, Rodin, en parallèle avec Horace Vernet, Carrière, arraché «des abattoirs de la Villette», ou Maurice Denis (qui, avec une souplesse enviable, est à la fois le desservant de Cézanne, le petit-fils d'Ingres et le neveu de Sturler) qui ne sont prix de Rome.

Alors?

Je connais un Monsieur qui adore les épinards, mais qui n'en mange jamais parce que son estomac, contrairement à l'adage populaire, ne peut les supporter. M. Blanche aurait-il le cerveau pareil à l'estomac de mon ami? Nous aurons un moyen de tout arranger, moyen qui prouvera ma bonne foi et mon désir de conciliation: envoyer Besnard à la villa Médicis. Ce ne serait ni de «la littérature contemporaine ni de la politique».

FRANTZ JOURDAIN

TABLE DES MATIÈRES

Dédicace et portrait liminaire I Jean-Louis Forain 1 Frédérick Watts 41 Les Dames de la Grande-Rue (Berthe Morisot) 71 Décoration de la cathédrale de Vich, par M. José Maria Sert 87 Cent portraits de femmes 101 Un week-end et Oscar Wilde 129 Un bilan artistique de la grande saison de Paris 139 La Musique 183 Autour de Parsifal 197 D'un carnet de voyage 1913 215 APPENDICE 247 Le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts 1908 247 Notes sur le Salon d'Automne 267 Préface au Catalogue d'une Exposition de peintres de Venise 287 Lettres de J.-E. Blanche, Gabriel Mourey et Frantz Jourdain 297

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