Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas

Part 2

Chapter 23,723 wordsPublic domain

Votre compréhension, par tous reconnue, de la chose écrite, votre critique si lumineuse des auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à vos «Pastiches» et à vos pages, si stimulantes, de technicien, sur Flaubert) obligent ceux qui vous blessent en croyant vous louer, à reconnaître qu'ils ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention d'exprimer--ce qui est sans doute souvent mon cas--puisque vous apercevez une épine là où l'on voulut mettre des roses. Ce qui n'empêche pas que la loupe à travers laquelle vous considérez le monde extérieur, nous la tenons pour aussi infaillible que votre introspection; votre puissance et finesse d'analyse, tout ce à quoi nous devons l'inépuisable joie de vous lire, il est peu d'instants où vous vous en départissez; ni en écrivant, ni en jugeant vos propres oeuvres, ni au reçu d'une lettre de fournisseur, d'un camarade à vous, fût-elle de M. de Saint-Loup; ou d'une femme, fût-elle la bonne Françoise. Il s'ensuit donc que, moi, votre admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux ni que Léon Daudet, je n'échappe à votre épluchage grammatical et psychologique, et que je tremble, ou bafouille, en vous répondant par une lettre, qui, adressée à un autre, exprimerait en quatre lignes: «J'ai bien le désir de vous voir». C'est souvent par gêne et par respect que l'on formule mal sa pensée. La restriction mentale est un fâcheux et redoutable censeur de l'écrivain.

Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve «décevantes», Degas vivait encore, quand je les donnai à la _Revue de Paris_. Voilà le mystère de mon embarras éclairci! Tout au contraire de vous, mais presque autant, Degas, le solitaire hautain et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait ceux qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes modestes et justement orgueilleux à la fois, celui qui prenait un masque de diable Papou, afin de faire le vide autour de lui, n'a pas si bien réussi à écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses rapports avec autrui, n'est que grâce, prévenance, gentillesses et délicates intentions.

Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier d'une légende. Ainsi l'univers a appris, quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna même, me dites-vous, soixante ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous étiez malade, très riche, très mondain, disait-on, à gauche; un papillon de nuit qui disparaît à l'aurore pour ne réapparaître que le soir. La seule part d'exactitude, dans ces histoires, serait qu'il est devenu impossible, pour les diurnes comme moi, de vous joindre, quoique l'on rencontre souvent quelqu'un qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé «d'un poulet rôti» avec vous. Je ne crois pas vous avoir aperçu plus de trois fois depuis «l'Affaire», je mourrai sans avoir, peut-être, passé deux heures encore près de la personne avec qui j'ai le plus de plaisir à me trouver, et vous aurez quitté votre fameux appartement du boulevard Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège, sans que j'y aie pénétré pour peindre, comme je le voulais, une image du Marcel Proust adulte.

A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial du boulevard Malesherbes, du temps où je perpétrai, de vous, la mauvaise toile que vous faites reproduire encore aujourd'hui dans _Excelsior_, et dont vous m'avez demandé la permission d'orner l'édition de vos oeuvres. (Et comme vos goûts ont dû paraître démodés à vos nouveaux éditeurs.) Vous m'avez montré la salle à manger que vous prêtaient, avec leur argenterie et leur linge damassé, M. le professeur Proust et votre excellente mère, pour que vous y entretinssiez d'illustres hôtes qu'à dix-huit ans vous traitiez en Lucullus, et mettiez en rapport avec vos _professionnal beauties_ un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant d'autres admirables héros qui participent désormais à notre existence. Vous receviez les duchesses douairières, les futurs ducs, à qui vous donnâtes ensuite plus grande audience dans votre pastiche de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en rapportait, car, soucieux de mon travail plus que du vôtre, vous avez toujours tenu à m'épargner ces divertissements. Je ne sais rien de plus juste que ce que vous avez dit dans votre préface sur le palladium qui me protégea de bonne heure contre les périls de la conversation de société. Cette influence tutélaire, ne l'appellerions-nous pas, tout prosaïquement, mon fragile estomac,--ou mon imprudente franchise dans l'aveu de mes admirations et de mes dégoûts? Du même ordre, la protectrice de votre oeuvre ne fut-elle pas, mon cher Marcel, la fièvre des foins?

Je répète «imprudente franchise?», mais j'ajoute un point d'interrogation; car en se remémorant les propos d'alors, on pourrait se demander si jamais, dans aucune société polie, un débutant entendit, prononcés et colportés par la presse, des propos plus perfides, des calomnies plus abjectes que celles qui secouaient de rire les salons du faubourg Saint-Honoré, les ateliers d'artistes qu'envahissaient peu à peu les métèques. _Le Journal d'une femme de chambre_, d'Octave Mirbeau, conservera l'odeur de ces déjections que reniflaient comme un parfum aphrodisiaque les délicats et les «blasés». Un jury aurait eu peine à distribuer des récompenses dans un concours de perfidie, trop de candidats en seraient sortis _ex æquo_. Aussi bien, la verve de Léon Daudet semble avoir presque de la «bonenfance», comme eût dit Goncourt. «Léon» était l'élève des grands maîtres de notre jeunesse, et leur pâle reflet. Mon nom figure une fois dans le journal de Goncourt. Et tout ce qui l'a frappé, c'est cette scène: j'entre chez quelqu'un; je me félicite de la mort de mon père qui dilapidait sa fortune. Le trait est délicieux et d'une exactitude digne de l'observation des enragés déjeuneurs en ville. J'expliquais cette influence morbide à Henry James, certain soir qu'il sortait de chez les Daudet avec moi, confondu de ce que Léon, le fils de son ami très cher, avait avec tant de vacarme expectoré de fétide, durant et après un énorme repas--outre des verdicts _définitifs_, des jugements tartarinesques sur d'admirables artistes de la littérature anglo-saxonne, dont Henry James était un des plus grands.

Mais ces fleurettes de la conversation poussaient dans tous les milieux où l'on se piquait d'art et de littérature,--et jusque dans le gratin qui _s'intellectualisait_.

Vous et moi n'avons-nous pas été un peu éblouis par un homme pour lequel nous garderons, tout de même, un peu de reconnaissance et beaucoup d'admiration?... mais il faudrait, pour être aujourd'hui compris, évoquer une figure, telle qu'alors, dans un mystère savamment entretenu, elle se dressait, belle, devant nous, environ 85, du côté de chez Charles Swann.

Que n'avez-vous, Marcel, consacré un de vos pastiches à ce «conversationist» de génie, si supérieur à ce qu'il laissera d'écrit; pour lequel nous avons eu de l'amitié, du respect, et qui nous enchanta par son esprit, son érudition, sa fantaisie, lui qui se donnait autant de peine à nous conquérir que j'en pris ensuite pour me soustraire à sa tyrannie. Il aurait fallu garder de lui, au gramophone, des disques, comme ceux qui conserveront la voix de la Patti et de Caruso. Faire un pastiche? Non, vous nous devez une monographie du comte Robert de Montesquiou.

Il nous envoûta! Nous prit-il assez de temps! Je ne me lassais pas de l'entendre déclamer les vers de nos poètes, d'une voix glapissante, spéciale au «gratin», mais si belle! Sa tête de d'Artagnan, de jeune Aurevilly ou de Brummel français, il la soutenait par un énorme poing ganté de blanc, le coude appuyé sur le marbre d'une cheminée. «_In brachium facit potentiam_», a-t-il tracé en lettres biscornues et vermicellées, au-dessous d'une photographie par Otto, que je garde encore, et qui s'efface auprès d'une autre, «_la divine comtesse de Castiglione_», l'une de ses déesses, en verre filé ou en cire.

Cette mystérieuse Florentine, une des plus inquiétantes visions de mon enfance, m'apparut comme une petite vieille inconsolable de sa beauté et de son règne abolis, quand elle vint chez moi jeter des fleurs sur un cercueil et annoncer au fils du défunt qu'elle se croyait encore à même, dans un certain éclairage, d'offrir au jeune peintre que j'étais quelques vestiges de sa splendeur. Je dus m'exécuter, puisque Mme de Castiglione, qui me témoignait une affection quasi maternelle, m'y invitait. Mais comment et où poser? Que verrais-je, les voiles une fois tombés? Il fut d'abord question de séances à la lueur des bougies. Enfin elle me dit: «Je viendrai vers la fin du jour, tu auras fermé les persiennes, je disposerai les rideaux, le siège où tu t'assiéras et le mien; demain, quand le soleil sera en face de la maison, et bas, attends-moi. Nous essaierons, je veux que tu saches comment était l'amie de ton père». Elle vint à l'heure. J'étais épouvanté, ma main allait-elle m'obéir? Toile et pastels étaient tout prêts. Cette scène se passait dans une pièce tendue de cretonne bleue; les vitres, de même couleur, créaient une atmosphère laiteuse comme la fumée d'une cigarette. Mon modèle entra sans bruit, glissa sur le tapis, telle une «apparition» sur la scène. Elle s'installa, de profil, le buste bien droit. Malgré sa haute coiffure en forme de diadème, c'était un petit tas. Un à un, les voiles se répandirent sur le sol... et je reconnus la _Reine d'Etrurie_, l'_Ermite de Passy_,--idole de la Cour de Napoléon III--, un illustre visage, mais fardé, ruiné, de marchande à la toilette; un bout de sucre d'orge réduit dans la main d'un enfant qui le suce.

Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici? Vous le savez, Marcel; à cause de Charles Swann, de la Berma et du diabolique impresario que fut, d'elle et de tant d'autres beautés, le comte Robert de Montesquiou Fezensac. Après des mois d'un intense surchauffage de notre imagination, il nous confrontait souvent avec une soi-disant déesse, ou un héros dont il avait tu le nom et cette apparition devait éveiller en nous le sentiment du Divin, ou l'émotion qu'aurait un planton dans sa guérite, si M. le maréchal Foch venait lui demander de ses nouvelles. D'où, une fois, ce pastel de Mme de C., qui, dès que je l'eus peint sans avoir échangé une parole avec cette matérialisation médiumnique, fut enfermé solennellement dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un passager de transatlantique, pour être jeté à la mer. Il me demeura, depuis, invisible; peut-être me ménageait-on le plaisir de me croire l'auteur d'un chef-d'oeuvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai bientôt en tous lieux cette dame que chacun désignait par son petit nom, et dont le mystère était le sortilège d'un habile magicien. Combien en avons-nous subi, de ces illusions charmantes, dans le Paris d'alors, grâce à cet homme si pratique, d'autre part, si implacable flagelleur d'une société où le sens de la qualité commençait à se perdre... S'il avait persévéré dans sa retraite d'artiste, évitant les applaudissements et les succès du monde--péril qu'il nous dénonçait en sage--au lieu de se gaspiller lui-même un peu plus tard, et de se répandre partout, lui qui m'ordonnait une réclusion laborieuse--Robert de Montesquiou tiendrait aujourd'hui une place qu'il ambitionna toujours, sans pouvoir l'atteindre.

Avoir causé une fois avec «Robert», c'était ne plus pouvoir causer avec les autres; je ne saurais pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent Barrès, Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui n'aient été retenus par la séduction et l'autorité de sa parole, par le prestige complexe de sa personne. Il nous représentait le des Esseintes d'«A rebours», et le descendant de l'Artagnan dont il habitait encore la terre en Gascogne. Comme Oscar Wilde, il avait le don des images et des analogies, qui, en magnifiant un récit quelconque, vous proposent plusieurs sens et lui donnent un prolongement presque infini. Une anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules de Mlle Tocquanié, la gouvernante, il en usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons ou graves, cet infatigable causeur moraliste, lyrique et familier, «potinier», curieux de «petites gens», un Henri Monnier chez la concierge. A la cour d'un souverain moderne, il eût continué l'oeuvre d'un Saint-Simon ou d'un Tallemant des Réaux. Chez Mme Madeleine Lemaire, dont il avait dénoncé le salon comme le paradis des bourgeois, où un artiste se devait de ne pas paraître, il devint ensuite assidu, et manigança une publicité à des poèmes, que nous avions jusque là crus réservés à ceux qu'il appelait «ses pairs», nous donc.

Les contemporains du Montesquiou de 1890 comprendront sans peine que des jeunes gens, avides de regarder et d'entendre, comme vous et moi, aient été remués par ce bolide qui tombait dans leurs existences. Et, avec «Robert», c'était ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un ancêtre, le vieux camarade de votre Charles Swann; le prince, étrange compositeur, aussi inventif et «précurseur» qu'Eric Satie, travaillait à son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne Samary, par Renoir, et quelques Claude Monet de la bonne époque. Vous le rappelez-vous, grelottant sous ses tricots et son bonnet de soie noire, et sa tête de Saint-Antoine, blanche, ravagée et si fine? Que ne nous représentait-il pas, alors, de rare, d'exquis et d'un peu inquiétant, cet autre causeur si cocasse, si spirituel, quand il nous entraînait vers l'embrasure d'une fenêtre, pendant un concert; riait, comme un gamin, de l'assistance pâmée; imitait l'accent du _gratin_ ou l'_aboyeur_ qui annonce les invités; et soudain reprenait son expression extatique de saint du Greco, si l'on en était à un numéro du programme où Mozart, Fauré ou Debussy allaient être interprétés par Bagès ou par Mme de Guerne. Edmond de Polignac était le seul concurrent que nous permît «Robert», jusqu'à ce que... Mais vous n'étiez pas là, quand le prince, en pantalon à carreaux, jaquette prune, gants abricot, vint nous apprendre son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer, et, pour prouver à ma mère qu'il se sentait fort ingambe, sauta par-dessus un fauteuil, sans le renverser.

Depuis ces temps lointains, j'ai vu passer bien des artistes, s'ouvrir et se fermer autant d'écoles et de petites chapelles, paraître cent «génies». En avons-nous eu de plus originaux que ceux-ci? L'atmosphère de Montesquiou et d'Edmond de Polignac imprègne les entours de Swann, comme ces parfums composés par une femme, dont elle ne consent jamais à révéler le nom, et que ses intimes reconnaissent, où qu'elle vienne de passer. Peut-être Odette n'a-t-elle jamais parlé à «Robert» ni à «Edmond», mais son appartement, tel que vous le décrivez, est plein de choses à eux. Sous le manteau, Charles a dû remettre à sa femme l'édition privée des _Chauves-souris_. Le mauvais bon-goût à l'Alfred Stevens, la turquerie à la Clairin, les arums, les peaux de bête à la Sarah Bernhardt, les oeillets et les violettes de Madeleine Lemaire, les buvards et les boîtes à cigarettes de chez Leuchars, la japonaiserie bambou-cherry-blossom, et le Louis XV à la Helleu dont s'entourait Odette: Charles Swann, le commensal de Mme Howland (née Colbert), retrouve cette «ambiance» dans quelques maisons très «exclusives.» Elles possèdent un exemplaire, sur grand papier, d'_Hortensias bleus_, hommage à ces dames qui font relier en plein les Essais de «Robert», (son vrai talent), volumes qu'annoncent d'hyperboliques articles de courriéristes mondains, comme une redoute, chez Madeleine Lemaire, et dont la seule édition à 3 fr. 50 c. encombre aujourd'hui des paniers de libraires, sur le trottoir, avec de vieux romans tombés à 1 fr. 75.

Plus dangereuse, eussé-je craint, pour un jeune littérateur comme vous, ce qu'Odette aurait appelé l'«_emprise_» d'un Montesquiou, que pour tout jeune peintre qui ne fût pas un Elstir ou un La Gandara. Tandis que Montesquiou ne se trompait guère plus sur la qualité d'un poète ou d'un prosateur que sur celle d'un nom, et embellissait, en les récitant, une phrase ou une strophe, il consacrait ses «_Autels privilégiés_» à des artistes de pacotille, se faisait peindre en Florentin du _Passant_, par Clairin; en gentilhomme malade, par Lucien Doucet; en peignoir-éponge (ou Christ au prétoire de Munkacsy), par Antonio de La Gandara;... en chef-d'oeuvre de musée, par Whistler--et s'en allait aux vernissages clamant ses enthousiasmes et ses mépris, dans un cortège de Swanns et de moindres zélateurs rastaquouères.

Néanmoins, le jour où «Robert», théâtralement, me donna un rendez-vous d'adieu dans l'Ile des Cygnes, où nous échangerions nos anodines correspondances, j'en eus du chagrin comme un enfant que quitte une gouvernante aimée et crainte.

C'était pendant la cérémonie d'ouverture de l'Exposition universelle de 1889; après une longue, maternelle homélie--fulgurante, si j'ose dire, des plus sages admonestations et conseils pratiques que pût donner un aîné plein d'expérience judicieuse, à un débutant--il me remit un paquet de mes lettres, joliment ficelé avec des faveurs bleues. Je les jetai dans la Seine, car je leur attribuais un mince intérêt. Mon professeur ès civilité ne ferait pas de même pour les siennes, dit-il, mais avouerai-je qu'il devait manquer quelques-unes de ses missives? Je viens d'en retrouver, d'impayables pour leur comique familier, la pompe du tour, et un poème, moins bon, sur un tableau de moi[3]. (_Voir page suivante._)

[3]

COMMENSALE

La petite demoiselle Anglaise Qui me fait vis-à-vis à dîner Toujours me charme et onc ne me lèse; Donc pour elle je veux badiner.

Elle est assise entre ses pivoines, Arceaux de croquet et vert rideau: On le prend parfois pour des avoines; Souvent on les tient pour des jets d'eau!

Elle est du pinceau de Jacques Blanche: Jacques-Émile--n'oubliez point! Qu'on ne prend jamais pour une planche Mais qui de l'art pur est un pur oint.

R. M. F. Oct. 87.

Cette attestation, sur papier rose glacé à fleurettes, est accompagnée de deux petites enveloppes japonaises, renfermant, chacune, une minuscule photographie du comte; en habit, sur l'une, et sur l'autre, en pelisse de fourrure. Elles portent ces devises:

L'une: «_Un bon bourgeois dans sa maison_».

V. H.

Souvenir affecté.

R. M. F.

«_Ségor, bonze à la peau brûlée nu dans les bois, lascif, bourru..._

V. H.

L'autre: «_L'habillement est une seconde nature._»

R. M. F.

«_Mess Titirus_»

et une chauve-souris à l'encre d'or.

*

* *

Aujourd'hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits dans toutes les langues, et des gloses, une exégèse compliquée, des notes historiques, s'y ajouteront, de dix en dix ans,--on y travaille déjà en Angleterre et en Amérique; que sera-ce en Allemagne! Pour l'étude du monde de notre jeunesse, il faudrait un autre commentaire: le journal de Montesquiou. Mais en laissera-t-il un? Si non, je vous commande, pour vos petits-neveux, un long ouvrage, une monographie de ce personnage si «représentatif», si «important», quoi qu'on en dise, de l'époque de Swann. On n'a point «fait mieux», depuis, en ce type, dont chaque demi-siècle ne produit qu'un ou deux exemplaires. Ces figures attirent leurs contemporains comme les boules en verre coloré des jardins bourgeois, où le ciel, la terre, tout ce qui s'y reflète, se teint, se déforme dans le miroir de leur paroi. Un grand dandy a autant d'imitateurs qu'un grand artiste. Chaque époque a les siens, et qui finissent par être, pour la postérité, le schéma d'une classe, ou d'un milieu tout au moins.

Un des traits, environ 90, spécial aux jeunes hommes «_intellectuels_», c'est la complication, la préciosité, l'ironie où, déjà, montre le bout de son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin, diffamateur insouciant et léger... mais prêt aussi à se caricaturer lui-même, dans une société dont on dirait qu'elle se suicide avant qu'on ne l'oblige à céder la place à une autre. L'art commençait de perdre sa sérénité et ses pudeurs. Mais j'ai, dans trop d'autres pages, rappelé ces faits auxquels j'ai sans doute pris moi-même une part, qui devrait m'empêcher d'y faire allusion!...

Selon moi, si l'on pouvait supposer que certaines pages de vous en primassent d'autres, ce ne serait point celles où prudemment vous restreignez votre coloris et la liberté de votre dessin... mais nous n'en sommes qu'_A l'ombre des jeunes filles_. Les pétales des pommiers en fleurs recouvrent si bien la trace de votre burin, que le lecteur hypnotisé par vous se méprend parfois sur votre intention, qui, je l'imagine, n'est point de vous faire lire par les couventines.

Les reproches amicaux que vous me glissez dans l'oreille, tout le long de votre préface, voyons, cher ami, sont-ils bien sincères? Ne mêlez-vous pas, vous aussi, «_l'ortie aux lauriers_» que vous tressez, mais savamment, avec un art que j'ignore? Dans la position exaltée où vous êtes aujourd'hui, la lettre de remerciement à la Victor Hugo deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance? Mais la bonté, je le sais, la justice sont votre constant souci! Vous êtes né généreux et restez candide tel un lys, ce qui déconcerte les psychologues diplomates de l'école du monocle[4].

[4]

Proust, à quels raoûts allez-vous donc la nuit Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides? Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues Pour en revenir si indulgent et si bon? Et sachant les travaux des âmes et ce qui se passe dans les maisons et que l'amour fait si mal?

_Ode à Marcel Proust._

Paul MORAND.

Un jeune poète, qui est de vos intimes, a donné dans ses _Lampes à Arc_, un portrait de vous et de votre gouvernante. Avouez-le moi: à quoi bon consigner votre porte aux peintres, plutôt qu'aux littérateurs?

Quel danger vous avez couru, la dernière fois que j'ai franchi votre seuil![5]

[5]

Ombre née de la fumée de vos fumigations, le visage et la voix mangés par l'usage de la nuit, Céleste, avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir de votre chambre, qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.

P. M.

Savez-vous que votre Céleste serait aussi bien Mlle Moreno, redevenue maigre comme au temps de Marcel Schwob? Mais Céleste est «_gratin_» comme une de vos Guermantes, et comme cette dame qui vint chez moi vous prendre dans son huit-ressorts, dites-vous, pour vous mener aux Acacias, sous je ne sais quel Président de la République athénienne.

Donc, c'est à votre Céleste que je parlerai:

--O vous, madame Céleste, vous dont j'avais si souvent entendu le susurrement dans l'ombre du téléphone, pourquoi avez-vous dérangé Monsieur? Est-ce parce que vous étiez en vacances estivales, rue Laurent-Pichat, dans la maison de Madame Réjane? Je n'allais pas, je vous le jure, chez Monsieur. La concierge vous prouvera que j'allais chercher un manuscrit égaré chez la propriétaire. On ne répondait pas chez Madame Réjane. Au bas de l'escalier, la concierge dit à quelqu'un: Monsieur Marcel Proust? au quatrième!

Monsieur avait donc déménagé? Si près du Bois, qui donne effroyablement à ceux qui le redoutent, le rhume des foins!

J'attendis, assis sur une marche. Madame Réjane m'ayant, au bout d'une heure, fait remettre le manuscrit d'un ami--je montai au quatrième, sonnai; madame Céleste, vous m'avez très bien reçu. «_Lampes à Arc_» n'était pas imprimé. Monsieur ne dormait pas. Le portrait de Monsieur, à vingt ans, rose et joufflu, orchidée à la boutonnière: ce buste (il y avait jadis des jambes, des mains, j'ai coupé la toile à la grande ire de Monsieur) est sur un chevalet dans le salon clos, noir, où campaient les meubles des parents de Monsieur. Remue-ménage, allées et venues. Une plainte émane du fond d'une pièce sépulcrale.

--Ah! cher ami, j'ai failli mourir trois fois dans la journée! (P. Morand pinxit).