Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas

Part 19

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Ces nick-nacks, ces objets de bazar et de casino, notre rue de Rivoli sous les arcades de la piazza, ne les «blaguez» pas, ni le mobilier mal fini mais de tant d'art, qui, depuis deux siècles, pare les demeures de la cité-fille: ils ont la couleur, la fantaisie qui ne craint pas le «mauvais goût» et le grossissement de la scène; toutes choses, à Venise, sont conçues et exécutées à seule fin de plaire en une occasion festive; art impromptu et de circonstance, dextrement traité dans la hâte de célébrer un anniversaire, une victoire, une fête patronale, sous la baguette d'un chef de maîtrise dont les chanteurs ont la voix juste. Les plus illustres n'attachent pas plus d'importance à une toile, grande comme le «Jugement dernier» du Tintoretto, qu'à une grille de chapelle ou à une lampe votive; tout est accessoire pour la «comédie-opéra», bigarrée et somptueuse, qui se joue tout le long des mois, en plein air, ou dans le clair-obscur des salons et des églises. A Venise, on peint des Golgothas comme on peint des enseignes de costumiers, une écritoire ou un masque bouffon.

Entre esthéticiens, une lutte se livre pour ou contre Venise, pour ou contre Florence. Qui exalte la cité mâle, rabaissera la ville femelle. La Toscane de la Renaissance est le coeur et le cerveau de l'Italie, on pourrait dire de l'Europe; les Américains qui ont le sens des valeurs, et si habiles à faire des collections modèles, composées comme un portefeuille de père de famille, c'est aux Florentins qu'ils réservent cimaises et milieux de panneaux. Un protocole nous impose des règles de préséance dont je suis encore dupe, au moment où un pédant vient de m'endoctriner; Florence la revêche, convainc ma raison plus qu'elle ne touche mon coeur si, traversant le pont d'Ammanati, par un beau matin sec, je prends la peine de dégager la belle vierge de son armature de fer; mais la patricienne me fait peur, gare aux conséquences d'une liaison trop intime avec elle! Florence ne nous livre plus rien dont nous puissions nous servir, elle fournit à des besoins qui ne sont plus les nôtres. Venise, entremetteuse, si vous tenez à ce que je l'insulte, pourvoit à tous nos plaisirs. Mais ne la dites pas vulgaire. Elle est «peuple», _nature_, même dans ses agaceries de coquine fardée et grimaçante.

Revoir les dessins (moins nombreux que les peintures) que Venise nous légua. Le crayon en est habile; guère plus. Ceux du Titien sont des préparations pour sa peinture; Véronèse fut un illustrateur. Illustrateurs aussi le géant Tintoret et Tiepolo, entrepreneur galant de frises et de coupoles, si voluptueux que de prudes paroissiens n'osent lever la tête, par crainte de perspectives indiscrètes et d'anatomies trop sensuelles. A tant jouir de cette vie, ils en oublient l'autre.

Une exposition de quelques oeuvres significatives des peintres vénitiens, est la bienvenue chez nous qui, peu à peu, confondrions les arts plastiques avec la métaphysique, voire avec une métempsycose.

LETTRE AU DIRECTEUR DES «ARTS DE LA VIE»

Mon cher Mourey, votre vivante Revue d'avant-garde nous annonce qu'elle va s'occuper de la question si importante de l'Académie de France à Rome. De distingués professeurs, réunis sous la présidence de Carrière, ont déclaré que «l'Académie de France» est nuisible à la «vie artistique et sociale».

Inquiétons-nous. Le «concours» incite nos jeunes amis à travailler pour un autre but que le «grandissement de leur esprit». Ils sacrifient leur «liberté» et la «fierté» de leur art... etc., etc. On leur impose le «célibat» (???), un luxe morne (l'ironie est forte: connaissez-vous leur lamentable installation intérieure à la Villa, vous qui rêvez de petits nids d'art pour l'ouvrier mineur...?) On leur enseigne la «superstition du passé», des musées, qui font oublier la «Nature», etc., etc., etc., etc. Il faut lire tout le morceau, à tête reposée. Avez-vous corrigé les épreuves de votre avant-dernier numéro, Mourey? Et vous n'avez pas ri? Si non, attendez quelques années et relisez. J'espère que vous serez sensible au comique de cette motion d'instituteurs.

Dites, on reproche aux lauréats leur bien-être et jusqu'à leurs loisirs? De grâce, faites connaître dans votre courageuse petite revue les raisons, impérieusement sociales, pour lesquelles les loisirs et d'heureuses conditions de sécurité matérielle, dans un décor de beauté et de noblesse, ont cessé avec le XIXe siècle, d'être bienfaisantes au développement intellectuel. Mais tâchez d'être net. Faites-nous sentir pourquoi les Buttes-Chaumont et les quartiers de l'Est, en général, sont plus inspirants, pour le penseur moderne--dans leur plate laideur municipale--que les sites les plus nobles du monde, où l'art s'est développé pendant des siècles. Expliquez-vous, de grâce, faites parler M. Charles Morice ou le Commandeur Marx, dans ce Congrès auquel vous avez songé, dès qu'il fut question de supprimer l'Académie de Rome.

Vous profiteriez de l'occasion pour fixer, pour nous autres, le sens actuel du mot «Vie», tel qu'on l'emploie dans la littérature sociale-artistique. Il semble que ce soit là une grosse tumeur dans votre bouche, qui l'emplisse, alourdissant la langue. Fixez le sens actuel du mot «Homme», du mot «Humanité». Ces mots ont pris une signification un peu rétrécie, sociale sans doute, qui n'est pas encore très claire pour nous. Et le titre de cette revue: «Les Arts de la vie»? Voulez-vous dire l'art vivant, opposé à l'art mort de l'Académie, de l'École? Je m'en doute, Mourey; mais je vois la vie, et la vie de tous les temps, de tous les pays, la Vie, enfin, dans les musées, dont Rodin et Carrière (votre Président), sont non pas des échappés, mais des fervents. On ne conçoit pas le génie de l'un et le grand talent de l'autre, sans l'éducation et une fréquentation amoureuse des musées, sans leur culte pour les maîtres dont ils sont issus et qu'ils continuent magnifiquement.

Concevez-vous l'oeuvre de Rodin sans l'influence maîtresse de l'Italie, de la Renaissance et du XVIIIe siècle français; celle de Carrière sans le Prado et l'atelier de Rodin, cet autre musée? Les pensées dont vous chargez le dos du «Penseur» et que vous, Mourey, vous traduisiez autrement quand (dans ses proportions primitives, d'il y a vingt ans) cette admirable figure non encore mathématiquement agrandie, dominait la porte de l'Enfer. Mourey, êtes-vous sûr que Rodin les ait eues? que l'«Homme Moderne» les approuve? C'est de la littérature, à côté de l'oeuvre plastique et vous ne vous doutez pas des conditions où se crée l'oeuvre plastique. L'éducation d'un statuaire est péniblement matérielle. L'entraînement quotidien de la main, l'effarante habileté, la facilité, la sûreté technique, l'éblouissante virtuosité d'un Michel-Ange, d'un Puget, d'un Rodin; les multiples roueries du métier, l'exécution si mystérieuse, si diverse d'un Carrière, croyez-vous qu'on les acquière en lisant Michelet?

Ces maîtres ont puisé aux bonnes sources, d'une main d'ouvrier, avant que l'Inspiration ne fût tenue pour un soleil, qui illumine subitement le promeneur, dans la Villette. Mais vous êtes des professeurs. Vous avouez n'avoir pas à tenir compte du «métier». Uniquement occupés de l'Idée, de l'Homme, de la Vie et d'un Bien-être universel dans l'Avenir (vous qui reprochez aux Prix de Rome, leur «luxe morne»), vous ne voyez que le sujet dans un tableau, dans une statue, comme les visiteurs du Dimanche, au Salon, mais avec beaucoup moins de candeur, car vous êtes orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique.

Vous croyez, Mourey, que je vous prends pour des anarchistes; non pas! ou bien, vous êtes anarchistes comme les enfants qui jettent leur ballon à l'eau, parce qu'il a cessé de les amuser. Vous voulez un autre jouet, mais un jouet que l'on ne fabrique pas encore. Vous avez des marottes. Rien de plus naturel. Votre visage s'empourpre et vous levez les bras au plafond, pour blâmer l'École des Beaux-Arts, «qui n'enseigne pas l'art gothique». Mais vous reprenez votre teint habituel, si vous parlez des styles postérieurs. Vous désirez qu'on s'inspire du gothique, pour les plans des gares de chemins de fer. L'Allemagne et la douce Belgique, cher ami, ont eu de ces pensées-là. Allez-y voir. Pourquoi le Bernin et l'architecture de Michel-Ange vous glacent-ils d'indifférence? Sociologie déformatrice pour tribune d'orateur populaire.

J'ai toujours eu, chez moi, un buste de Gounod par Carpeaux, qu'à peine je regardais. Si Carpeaux avait représenté Wagner au lieu de Gounod, j'aurais été touché, à vingt ans. Mais il m'a fallu attendre très longtemps, pour comprendre que j'avais là une belle oeuvre.

Le Pape vous gâte Saint-Pierre et Rome toute entière.

Quand le soir, négligeant le train de ceinture, vous rentrez à Saint-Cloud par le Bois de Boulogne, vous tressaillez d'impatience, devant le Trianon du comte de Castellane, mais vous vous épanouissez, en admirant l'hôtel d'en face que construisit, pour M. Schaffner, Plumet. Il y a là, en effet, des clochetons, du pointu, un amalgame moderne, même des céramiques qui flattent votre coeur de révolté. Pour moi, je préfère l'éternelle reconstitution d'un chef-d'oeuvre aux inventions disparates et incohérentes de nos camarades. Si j'avais à choisir entre Charles Girault de l'Institut et Hector Guimard, du Castel Bérenger, je serais bien embarrassé. Mais, tout de même, serais-je une grande Compagnie, je crois que je donnerais la commande à M. Charles Girault, les auteurs de l'ancien Palais de l'Industrie étant défunts. Les colonnes, les arches, même alourdies et mal comprises, sont préférables aux tiges de glaïeuls architecturales de ce Plumet.

Vous en teniez naguère, cher Mourey, pour la fleur stylisée. Rappelez-vous une bouteille de verre d'Émile Gallé, le sociologue nancéien? Je l'ai là, tout près de moi. Elle est violette et coiffée d'un frêle volubilis, à la petite queue vermiculée. Mais cette fleurette recèle--oh horreur!--un gros bouchon. Il n'y a point, par hasard, de littérature, sur la panse de cet objet-là.

Vous préféreriez peut-être, aujourd'hui, ces deux têtes de Maillol, à qui va notre admiration commune. Mais cela n'est pas moderne du tout! Ces têtes semblent détachées d'un portail gothique; pourtant, vous les admirez? Je ne comprends plus votre modernisme. Mais le gothique est tenu pour populaire, il est très en faveur dans les jeunes cénacles. Et ce Maillol est-il un révolutionnaire? Prions le poète Charles Morice de répondre à cette question palpitante, puisque: 1º il admire Maillol; 2º nul n'est digne d'intérêt que l'artiste d'ambitions révolutionnaires.

Tout cela est «angoissant» et devrait être «tiré au clair» dans votre prochain Congrès de Belleville.

Le cas Gauguin mériterait les honneurs d'une séance entière. C'est très complexe. En attendant, compilons les textes de nos professeurs d'esthétique et refaisons-nous une âme de primitif ou de barbare, afin de mieux vivre modernement.

Le cas Maurice Denis nous tient plus à coeur. Vous l'aimez pour l'inattendu de son orchestration, pour son culte de Renoir et de Cézanne. Mais, malgré tout, Denis est un petit-fils d'Ingres et un neveu de Sturler; et il décore des chapelles catholiques. C'est embarrassant.

Empêchez surtout Vuillard de trop préciser. Un chien, en peinture, n'a nul besoin d'être viable, s'il est l'occasion d'une jolie «tache» dans ses toiles. Craignons pour Vuillard ce «fini» que les frères Natanson faisaient si drôlement remarquer dans les ouvrages de Bonnard.

Au Congrès, on vous priera, Mourey, de vous expliquer sur la Société[15] dont vous êtes président et qui va bientôt cesser d'être Nouvelle. Qui sera embarrassé devant les juges? Car, enfin, vous approuvez l'art anti-révolutionnaire du portraitiste Ernest Laurent. Il divise ses tons d'une sorte, qui, pour plaire à la S. A. F. (abréviation sociale et coopérative), ne ravirait pas tout le monde. Quand vous êtes abandonnés à vous-mêmes, voilà les révolutionnaires que vous découvrez aux Champs-Élysées, vous autres!

[15] La _Société Nouvelle_--Galerie Georges Petit. Gabriel Mourey était notre président. Les membres: Cottet, Simon, René Ménard, Besnard, Thaulow, Aman-Jean, Henri-Martin...

Ces erreurs seraient d'un excellent comique, si les écrivains d'art n'en parlaient, comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie. Mais l'influence de vos éducateurs de la jeunesse, par le fait même qu'ils se délassent, dans l'art, de leur métier de professeurs et de politiciens, propagera peu à peu des idées vagues, donc funestes. De jeunes benêts, la tête perchée sur de grands cols, portant, sous leurs aisselles, des revues, se promènent devant les Rubens du Louvre, en discutant les plus ardus problèmes de la sociologie. Ils ne comprendront pas Rubens. Moi, cela m'est égal! C'est peut-être regrettable?

Enfin, donc, il faudra poser la question de l'Académie de France à Rome. M. Guillaume, directeur, se retire; il y aura lieu de le remplacer. Tâchez, Mourey, si les portes de la Villa ne sont pas encore fermées, qu'on fasse un bon choix de son successeur. La vie, à la Villa (pardon de me servir du mot vie dans un sens non politique ni tendancieux), la vie quotidienne est celle d'un collège sans maîtres; des garçons trop jeunes pour saisir les beautés de Rome, se promènent et travaillent sans direction intellectuelle, sans culture, dans une liberté dont ils ne savent pas jouir. Il faut avoir subi une si sévère discipline, pour profiter de la liberté dont vous faites, messieurs, le premier article de votre code esthétique! Des règlements, qui datent peut-être de Louis XIV, astreignent les élèves à certains devoirs surannés et absurdes, qu'il s'agira de modifier. Introduisez de force, à la Villa, de belles femmes, des Américaines même, des personnes qui apportent du luxe, de la vie, dans ce palais démocratisé. Établissez un souterrain entre la Villa et le Grand hôtel. Amenez beaucoup de femmes. Forcez les élèves à prendre avec elles un contact hygiénique et régulier, si vous pensez que de tels ébats soient favorables au développement du génie. Surtout, mettez à la tête de ces pâles enfants, un maître avec une férule à la main, beaucoup d'intelligence et de science dans le cerveau, de la bonté dans le coeur.

Supposons dans cette situation officielle, notre maître Degas, si ce sage consentait à descendre de Montmartre. Mais vous le feriez rire, si vous lui offriez la place du directeur M. Guillaume, avec qui, d'ailleurs, il s'entendrait beaucoup mieux qu'avec vous. Et puis, quel est le Gouvernement qui proposerait à un tel homme une mission si naturelle?

Rodin, lui, ne refuserait pas. Comme il recevrait bien, avec une redingote «fine», les visiteurs du monde entier! Que de belles épaules nues, parées de diamants et de perles, à ses réceptions du dimanche! Horace Vernet avait bien fait les choses. Rodin les ferait mieux encore.

Faites nommer Carrière, pour qu'il parle. Mais il aurait des scrupules «sociaux», il proposerait qu'on ramenât les pensionnaires plus près des abattoirs de la Villette.

Rejetez-vous alors sur notre Maurice Denis, qui si congrûment s'exprimerait, qui ferait oeuvre si utile, à condition qu'il se sente soutenu. Mais il est bien jeune, et vous verrez qu'il refusera ce lourd honneur.

Surtout, Mourey, ne laïcisez pas. Ne mettez pas un Normalien à l'École de Rome. Cela serait terrible!

Je regrette d'avoir passé l'âge du concours. J'aurais aimé être prix de Rome, sous n'importe quelle direction. En somme Debussy ne dit pas qu'il ait souffert d'avoir été lauré à l'Institut.

RÉPONSE A M. JACQUES-ÉMILE BLANCHE

Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, quel plaisir me causerait votre lettre et quelle joie j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand même adressée? Je me le demande... mais, sachant votre naturelle bienveillance et le permanent souci que vous prenez d'être agréable à tous et particulièrement à vos amis, je suis forcé de me répondre par l'affirmative. Vous ne me démentirez pas!

Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé et piquant. Puissent les lecteurs des _Arts de la Vie_ y avoir trouvé autant d'agrément que moi-même. Je n'en doute point; tous ceux qui vous connaissent--c'est tout le monde depuis le portrait révélateur qu'a signé de vous notre Lucien Simon!--ont savouré les rares finesses de ces lignes, ont apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles contiennent de profond et d'exquis, le tour plaisant des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, les réticences, les dessous, les complexités, les indécisions, les inquiétudes de votre pensée: vous êtes là tout entier et sans détruire votre légende. Eh! vous auriez fait, Blanche, un excellent chroniqueur; vous pouviez redonner de l'éclat à une profession décriée... alors qu'il y a tant, sinon trop, de peintres.

Une seule chose m'a surpris... et peiné: l'intonation amère de vos propos. On vous sait, par expérience, peu indulgent; on ne vous soupçonnait pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme pour qui la vie ne fut point trop cruelle et d'un artiste à qui ses confrères et le public--celui de l'Étoile, bien entendu, pas celui de Belleville et de la Villette où l'on travaille, ni celui de la Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense--sans parler de nous-mêmes, incompétents critiques d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De quoi donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui? De vous, sans doute! Mais je ne vous plains pas.

Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, comme nous les comprenons, c'est-à-dire plus largement, plus sainement, plus simplement, plus humainement, plus socialement--pardonnez-moi d'user de mots dont le sens vous échappe--vous envisageriez d'un oeil moins dégoûté bien des choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et pervers le monde et le temps où nous vivons et ne déclareriez pas l'Académie de France à Rome aussi nécessaire à la formation de nos artistes, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médailles et musiciens, ainsi qu'à la prétendue conservation de nos traditions nationales. Secouez-vous, Blanche; laissez-vous aller à être d'aujourd'hui; n'essayez pas de résister au courant; il aura quand même raison de vous et de vos préjugés de caste et de profession. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à plaindre. Mais, je me garderai d'insister...

Que nous voulions détruire ou changer quelque chose pour donner de l'air, comme vous le dites fort bien, à nos poumons fatigués par les poussières du passé, cela vous inquiète, cela vous révolte, cela surtout vous épouvante. Vous êtes un ami de l'ordre, et, comme tous les amis de l'ordre, le seul mot de changement vous fait trembler, incapable que vous êtes d'oser et de vouloir pour le mieux, parce qu'incapable, aveuglé, comme presque tous vos confrères, par les seules préoccupations de métier, de vous hausser à des idées générales. Vous vivez, si cela peut s'appeler «aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous la lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier exposé au nord, une palette et des pinceaux en main, devant un chevalet... Et que vous importe les cris de joie et de souffrance, les appels au bonheur, le droit à la pensée, à la liberté morale, de l'humanité qui vous environne, la marche du progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle qui ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces choses que vous appelez, d'un air méprisant, sociales, et que l'on est convenu, dans votre milieu, de considérer comme nuisibles à l'art; cela c'est, pour tout dire, de la littérature et de la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes benêts» d'Universités Populaires. Fermez donc à double tour la porte de votre atelier, Blanche, calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la lumière est dangereuse, elle charrie les atomes de vie, les germes éternels des renouveaux... et elle pénètre les fonds les plus obscurs. Claustrez-vous, emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! On peut devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi on ne devient pas un grand artiste.

Je sais, il y a le _Métier_. Vous en faites la fin de l'art et il n'en est que le moyen, car qu'est-ce donc que connaître son métier de peintre, de sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder les modes d'expression propres à l'art que l'on pratique. Sommes-nous d'accord sur ce point, Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur les autres; ce qui, d'ailleurs, n'importe guère. Mais là encore, vous avez manqué de netteté. Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le métier? D'un homme qui possède comme vous le sien, il nous eût été précieux de recueillir une définition claire.

Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à l'un de nos dîners si cordiaux de la Société Nouvelle, ne savait pas son métier, mais Meissonier le savait; l'oeuvre de celui-ci, par suite, est périssable, celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends pas. Éclairez-moi, car je ne suis qu'un pauvre homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre président, M. Carolus-Duran, connaît-il son métier? Si oui, M. Degas le connaît-il aussi? Et M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons pas des paysagistes, indignes à vos yeux d'être considérés comme des peintres!). Vous tenez M. Gérôme pour un maître incomparable! C'est, sans doute, qu'il savait son métier. Et Manet, le savait-il? M. Bouguereau, M. Bonnat, M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, qui le sera et qui professe rue Bonaparte, où il fut pour votre joie préféré à Carrière;--vous avez goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon vous (étrange opinion qu'aucun de nos actes n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome tout entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent savoir leur métier. Et Puvis ne le savait pas? Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous!

Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier. Libre à vous, ces affaires ne nous regardent pas, car vous ne nous ferez pas croire, Blanche, que de ces questions de boutique ont jamais dépendu et dépendront jamais les destinées de l'Art. Le métier, votre métier! eh, sachez-le, que diable, et n'en parlez point tant. J'en resterai toujours, moi, envers et contre tous, à cette vérité profonde qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première condition est d'être une personne; sinon, il n'a rien à dire».