Part 17
En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il siéra de s'arrêter quelques minutes devant la famille bizarre qu'a peinte C. W. Lambert, l'Australien fixé à Londres et qui est en train de prendre dans cette ville, avec M. François Flameng, les commandes que refuse d'exécuter Mr. John S. Sargent, décidé, lui, à ne plus être un portraitiste mondain. Mr. Lambert joint à la facilité bruyante de Zuloaga, le goût un peu trop «pittoresque» qui séduit nos voisins. A côté, voici Wilfrid von Glehn, élève et admirateur de Sargent, oscillant entre l'École américaine issue de Carolus-Duran, et le «New English Art Club», épris du XVIIIe siècle anglais, à la façon de Wilson Steer, et de la «bravura» italienne. Il y aurait un parti à prendre, mais il attend encore. Son aisance et un fort acquis, nous garantissent un prochain et définitif succès auprès des cosmopolites.
John Lavery n'a que trois numéros au catalogue; mais ses fidèles l'y retrouveront tout entier, avec ses qualités de peintre franc et robuste, dont la matière se patine si bien, avec le temps qui unifie ses gris perlés et ses beaux noirs. Très Écossais, cet Irlandais whistlérien. Grand favori à Berlin.
Charles Shannon--qu'il ne faut pas confondre avec J.-J. Shannon, celui-ci le portraitiste mièvre des jolies femmes, des enfants et des têtes couronnées en particulier--Charles Shannon nous montre son noble et majestueux portrait de lui-même, et une charmante figure de jeune femme romantique. Shannon a une grâce unique et ce style néo-classique qu'a honoré le grand Watts. Charles Shannon maintient dans son pays la bonne tradition qui suit les écoles italiennes du XVIe siècle. Il me semble que c'est là qu'est la vérité, pour les «intellectuels» anglo-saxons.
On peut déplorer, en effet, qu'il n'y ait plus, de l'autre côté de la Manche, une autre tradition purement technique, tout au moins un dernier globule du sang généreux qui fait palpiter ces belles poitrines de femmes, telles que les maîtres du XVIIIe siècle les ont modelées dans une pâte savoureuse comme la chair des fruits; mais, puisque le préraphaélitisme a ramené les artistes à trois cents ans en arrière, c'est bien la ligne suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts, que je jugerais la moins dangereuse pour des esprits à la fois élégants, précieux et graves.
Pour si peu de véritables peintres-nés, qu'il y ait chez nous, c'est tout de même encore en France qu'on en comptera quelques-uns. Tâchons d'en noter une demi-douzaine au passage.
Voici le patient, appliqué, sage M. Lobre. Il est difficile de mettre plus d'honnêteté à peindre des intérieurs sans figures. Je préfère ses petits salons de Versailles à ses cathédrales, qui sont un peu molles et manquent de grandeur dans le dessin; mais tout de même, c'est là du «bon ouvrage», solide et qui vieillira bien. La chapelle du château de Versailles est près d'être tout à fait excellente.
M. Lobre a su forcer les amateurs à s'intéresser aux simples jeux de la lumière sur des murs de demeures inhabitées. Nous lui devons de petits bijoux d'émotion et de large «fini». Je lui serai, quant à moi, toujours reconnaissant de ce qu'il m'ait appris à travailler lentement, il y a longtemps de cela, à mes débuts. Ce qui lui manque, c'est certaine acuité dans la forme, dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon, une colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid comme ces pendeloques de cristal, dont il est le Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et des soupières.
M. Zacharie Zacharian, comme exécutant, est unique--on voudrait qu'il osât plus, sans perdre sa manière impeccable. Il ne daigne.
Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran: n'est-ce pas encore d'un peintre éternellement jeune, pour qui la couleur sera toujours une fête, et manier des couleurs, le plus excitant des sports?
Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore deux grandes pages, par mes amis Simon et Cottet. Je leur dis assez crûment ce que je pense, pour me permettre de les louer en public comme il convient. La scène, dans une église d'Italie, par Lucien Simon, peut-être moins fougueuse, moins brillante dans toutes ses parties que «_Les ramasseuses de pommes de terre_» (Société Nouvelle), moins contrastée que ses études italiennes, est un modèle achevé de composition, de balancement et de tenue. Or, c'est là une des qualités, si françaises, qui se font rares. Simon, intelligence à la fois fiévreuse et réfléchie, pour la gloire de notre école, n'abandonne rien au hasard de l'improvisation, tout en gardant l'imprévu d'un illustrateur et le caprice d'un faiseur d'esquisses; la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il n'en a jamais dépassé les prestigieux coups de brosse, emporté par une sorte de délire de peindre, mais toujours se contrôlant. Et partout, s'atteste en son oeuvre un des plus jolis, des plus distingués esprits de ce temps.
Néanmoins, je persiste à croire que la dimension «demi-nature» lui convient mieux que toute autre. Il conduit mieux sa pâte, d'un bout à l'autre, dans une moyenne, que dans une grande «machine».
Charles Cottet, avec toute l'hésitation et la touchante maladresse d'un jeune homme--sincère chez lui, et non pas voulue comme chez les autres d'à côté--a imaginé et presque réalisé une fort belle chose. Sa «Pieta»--grand succès de Salon, scène inoubliable--eût pu être un chef-d'oeuvre, dans les proportions de ses «feux de la Saint-Jean». Telle qu'elle est là, dans la chapelle un peu sombre où M. Dubufe l'a érigée, c'est un bien éloquent résumé de ses solitaires rêveries bretonnes, une ardente prière balbutiée avec ses amis les pêcheurs, au bord de la mer homicide dont il fut un des poètes et le dramaturge. J'aime la coloration brune, chaude, la sonorité un peu lourde, à la César Franck, de ce tableau «Douleur», de ce deuil marin, qui fut vraiment _senti_, par le plus noble et le plus doué des peintres de ma génération.
Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga, Simon et Cottet, que je suis obligé, malgré leur diversité, de considérer en même temps, je les regarde comme des «tableaux de Salon», terme qu'il conviendrait de définir. Le «tableau de Salon», destiné à prendre place, plus tard, dans un musée public, est cette sorte de production dont le régime actuel de Salons annuels, officiels, a été le prétexte et la cause. J'en crois la donnée regrettable. L'influence du Salon me semble aussi dangereuse, en cela, que celle des expositions des Indépendants, ouvertes à toutes les ébauches et à toutes les débauches. Le tableau de Salon doit être grand; le sujet intéressant et tel que le public s'arrête devant l'oeuvre avec, dans la main, l'article élogieux que les grands quotidiens lui ont consacré, le jour du vernissage. La facture doit en être assez brillante, assez brutale, pour se faire voir de loin, être facile à reproduire dans les catalogues et les magazines, et se détacher, sans conteste, de toutes les oeuvres environnantes. Ce tableau, souvent acquis le premier jour par l'État, va rejoindre, une fois l'hiver venu, ses camarades et prédécesseurs, au Luxembourg. Mais là, dans un milieu différent, il perd beaucoup de son à-propos, et, parfois, au bout de dix ans, on ne peut plus le regarder.
Le tableau de Salon est précisément le contraire du tableau de collection. Aussi regrettons-nous que des hommes tels que Cottet et Simon, par une sorte d'habitude prise et de tradition de quartier, en tentent encore l'effort.
Prenons comme exemple la «Pieta» de Cottet et le service religieux de Simon. Ce sont deux excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres proportions, où leurs natures respectives sont autrement parlantes. Jamais Simon n'aurait, dans un tableau de chevalet, laissé les valeurs un peu faibles de ses enfants de choeur; ses noirs auraient eu une beauté toute autre; le blanc trop crayeux de la fenêtre se serait argenté et adouci. Je sais bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner aux têtes ce caractère généralisé, synthétisé, si peu «portraitiste», qui assigne à Simon une place si enviée parmi nos compatriotes. Néanmoins, ses facilités de peintre nerveux et de dessinateur de croquis nous auraient effrayés. La pâte, un peu mince, tient son défaut de ce que Simon ne peut pas «reprendre» un morceau, mais le cherche, le réussit du coup, ou l'efface et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint, il conserve, d'un bout à l'autre, un style et un charme, même parfois une pâte très supérieure. Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste dit de Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais souvent éloquent qui, lui, n'a rien d'appris, se dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont été mis au carreau. L'éducation indépendante de Cottet n'a pas assez d'«acquis» pour soutenir la tension nécessaire à l'achèvement d'une vaste page. Son modelé perd de son imprévu et trahit des hésitations, quand il veut dépasser l'esquisse. Mais nous ne sommes, ni les uns ni les autres, maîtres de nos actions et nos existences sont trop dirigées par des lois mystérieuses et multiples--dans nos vies, privée et sociale--pour toujours suivre ce qui, nous le savons, serait _notre voie_.
Simon et Cottet ont désiré faire, chacun, un tableau de Salon. «Le succès a couronné leur entreprise» et ils doivent s'estimer heureux, car ils y sont très au-dessus de ceux de nos confrères qui s'essayent dans cette manière. Mon intention n'est pas de rabaisser les succès de Salon. Il en fut de mémorables et de mérités; c'était, il y a vingt-cinq ans, le Rolla de M. Gervex ou la mort de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau morceau que l'avisée jeunesse des Japonais s'est acquis pour le musée Européen de Tokio. Tel était le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthèse pour célébrer celui de ce Jean-Paul Laurens, dont j'eus le plaisir de revoir, cet hiver, le très beau plafond du théâtre de l'Odéon--et j'en fus redevable au toujours étonnant redingoté Charles Morice, qui nous y attira, Dieu en soit béni, pour nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen de la musique et de quelques oripeaux.
Mais revenons au Salon.
Je ne voudrais pas être accusé de partialité, à l'endroit de la Société nouvelle; mais enfin, la collection des René Ménard, sur la tenture bleue où sont accrochés ses classiques paysages, peut-on souhaiter rien de plus savant et de plus auguste? J'entends reprocher la monotonie aux paysages de Ménard. Souvent, on se plaint des inquiets qui frappent à toutes les portes; de quoi est-on content? Est-ce des avatars mensuels de M. Matisse, ou de l'immobilité de M. Vallotton? Pourquoi pas le quiétisme olympien de René Ménard?
Évidemment, l'idéal, ce serait d'être M. Maurice Denis. L'heureux, l'enviable sort que le sien! De l'invention, comme les grands maîtres, de la poésie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont il a dirigé la naturelle facilité, comme les jardiniers japonais font d'un arbuste; de l'aisance, de la grâce, française et italienne. Écrivain exquis et grand artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui la situation la mieux établie, en Allemagne, en Suisse et en France; tout le monde l'accepte; il dompte gentiment les vieux, il entraîne et soutient les débutants, il ne sera pas ridicule plus tard, à l'Institut, et il parlera sur les tombes, écrira des mémoires pour l'Académie des Inscriptions. Pendant ce temps-là, il continuera de décorer le Panthéon aussi bien que des salles à manger, illustrera la Bible, Dante et Francis Jammes.
Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale: j'en suis enchanté, comme vous l'êtes vous-mêmes; comme tout le monde! N'ont-ils pas la grâce, la poésie et le style combinés? Quel rythme pur, quelle virginale décence! Je ne sais comment exprimer ma joie, en présence de cette oeuvre décorative. J'ai toujours aimé Maurice Denis. Je craignais que la vie et les succès ne le gâtassent; mais non, maintenant plus rien à redouter. Denis est «équilibré»; un ingénieur apparu pour jeter un pont entre le monde ancien et le nôtre. Il naquit pour supprimer les difficultés, répondre aux questions les plus épineuses et, nouveau Prospero, déchaîner puis calmer la tempête... La méthode! triomphe de la méthode!
Dans la Société Nationale transformée, plus tard, beaucoup plus tard, M. Maurice Denis sera président. Il aura, derrière lui, un énorme «bagage», l'autorité d'un Puvis de Chavannes et ce savoir-faire diplomatique pour lier les mains des uns et des autres en une immense ronde confraternelle de convenance. C'est alors que se produira cette «fusion» souhaitée par quelques-uns, de tous les salons en un seul... dont P. A. Besnard (on pleure son absence, en ce Salon-ci) a déjà fait un projet fort intéressant, auquel les timides n'oseront point encore se rallier, mais qui sera repris plus tard, soyez-en sûrs. Denis sera là pour y veiller... Allons donc! nous sommes tous pareils, dans les trois Salons.
Mais je n'ai presque plus de place pour parler de tant de jolies ou intéressantes choses dont regorgent les salles de l'avenue d'Antin.
M. La Touche s'est représenté comme conversant avec M. Braquemond: groupe d'amis réunis en un panneau décoratif fort amusant; l'élégiaque M. Aman-Jean, toujours égal à lui-même, littéraire et fiévreux; les fins portraits de Mlle Bonanszka; l'importante oeuvre de M. R.-X. Prinet, si bien conduite; Le Sidaner, dont le métier devient par trop égal et pointillé, peut-être; R. Boutet de Monvel qui a un sens de la forme, que je voudrais voir mieux appliqué à la peinture. MM. Guérin, coloriste amusant et parfois charmant, Lebasque, Miss Howe... et tant d'autres, pour lesquels il me faudrait faire un second article.
Car je n'ai pas encore parlé du seul homme, qui m'apparaît, dans ce Salon, faire toujours, et en quelque circonstance que ce soit, comme Denis, ce _qu'il veut faire_; c'est-à-dire en maître-ouvrier, à la façon de ceux de jadis. C'est, on l'a deviné naturellement, notre grand homme, M. Rodin. On ose à peine parler d'une oeuvre nouvelle de lui, tant on a déjà épuisé les termes élogieux et respectueux que commandent ses constants chefs-d'oeuvre. Voilà qui est tellement au-dessus de toute la production moderne, que l'on tremble en l'approchant. La figure nue, qu'il va, hélas! draper pour le monument Whistler, me fait penser à Rembrandt, à la Bethsabée. Le dos est un des plus étonnants morceaux que j'aie vu depuis longtemps. Il n'y a rien à en dire à ceux qui sont assez à plaindre pour ne pas comprendre cette féroce majesté. «L'Orphée» est un autre chef-d'oeuvre étonnant de grâce agile et souple; et que penser du troisième fragment que M. Rodin a envoyé aussi? Fit-on jamais, depuis l'Antiquité, modelé plus palpitant, plus près de la nature, que la poitrine féminine de ce morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas ce que l'on doit à un homme assez fort et assez ingénu, pour nous présenter, tour à tour, de telles études si libres de facture dans leur rugosité, ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces portraits si français où il étudie un nez, une bouche, une nuque, comme le ferait un débutant enfant-prodige!
C'est que M. Rodin est à la fois un grand maître et toujours un élève. Ses «déformations», qui tiennent du lyrisme, sont fondées sur une connaissance complète de l'ossature humaine: _il sait son métier_ et il le plie à ses besoins.
NOTES SUR LE SALON D'AUTOMNE
A Charles Morice, lequel je remplaçais, cette fois, au _Mercure de France_.
La fermeture de la Villa Médicis, «la séparation des Beaux-Arts et de l'État», la liberté pour tous, mais l'air de Paris ordonné à chacun de nous comme une «cure» de modernisme, tels sont les souhaits les plus récents de quelques beaux penseurs. Nous avons vu une centaine d'écrivains, sociologues, professeurs, philosophes, et même un illustre peintre, signer de courageux papiers pour le «grandissement de l'esprit humain», qu'il s'agit de dégager, une fois pour toutes, des chaînes du passé et de l'odieuse servitude romaine.
Il semble que l'État devienne de plus en plus un aimant qui attire tout à lui. Les artistes faisaient parfois exception. Les petites expositions sans jury ni règlement étaient, depuis longtemps, une concurrence, une menace à l'autorité et à l'intérêt des Grands Salons.--Les impressionnistes et Claude Monet en tête (je mets Édouard Manet à part, tout seul), répudièrent tout encouragement officiel.--Point de jury, point de distinctions, criait-on de tout côté. Depuis quelques années, les Indépendants, aux Serres de la Ville, étaient tenus pour les seuls exposants dignes qu'on s'occupât d'eux.
Or, voici que, soudain, M. le Président de la République ouvre solennellement le Salon d'Automne. Les mains des mêmes Indépendants sont tendues vers les rubans rouges et violets;--que se passe-t-il?
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Les amateurs ne se plaindront pas que le Salon d'Automne ait lieu et qu'avec fracas il prenne un caractère officiel, si contraire pourtant à l'esprit qui l'inspire.--Il s'y présente des groupements et des oeuvres au dernier goût du jour, dont la diversité apparente, mais l'unanime prétention à la «nouveauté», offrent une belle image de la «Liberté dressée en face de l'Académisme», toute rayonnante, enfin victorieuse. Il était temps de rappeler d'un exil, où l'on cueillait, il est vrai, les lauriers mêlés avec les palmes du martyre, les parias d'hier, et de leur faire gravir les escaliers à tapis rouges, entre deux haies de gardes républicains en grande tenue et de plantes vertes.
La Société Nationale (ex-Champ de Mars), s'étant séparée en 1889 des «Artistes Français» en protestant contre les médailles et les vieilles paperasseries des Champs-Élysées, aurait dû depuis longtemps accueillir et même aller chercher ceux qui, chantant la Jeunesse et le Progrès, lui faisaient des avances rarement agréées. Le très intelligent et libéral directeur des Beaux-Arts, M. Henri Marcel, permit enfin au Président Frantz Jourdain d'amener pour deux mois de mauvaise saison son troupeau dans le Grand Palais. Maladroitement, la Nationale protesta contre ce qu'elle ne pouvait empêcher, refusant à ses sociétaires et associés le droit de partager l'immeuble avec de nouveaux locataires: aveu d'une crainte un peu inconsidérée, apparence d'inquiétude assez déplaisante.--Ce nouveau «Salon officiel», rival néanmoins, contient un lot d'oeuvres qui nous permettra de décider si cette invasion est si dangereuse.
M. Roger Marx accorde que, «parmi les ouvrages exposés, beaucoup tiennent plus de l'étude que de la production lentement parachevée et mûrie». Le critique ajoute, il est vrai: «Mais n'est-ce pas déjà une exceptionnelle aventure que, sur un total de deux mille envois, il s'en rencontre si peu de banals et d'indifférents? Puis, il a été réclamé si souvent contre l'oppression du talent individuel, qu'il y aurait manque de grâce, sinon mauvaise foi, à méconnaître le prix d'un Salon où, pour la première fois, toutes les considérations se sont subordonnées au respect et à la mise en évidence de la personnalité.»
Voici donc ce que le «Salon d'Automne» veut signifier; M. Roger Marx le dit de haut. En effet, la collection est variée, vivante, «très instructive», et amusante pour les collégiens et les jeunes étudiantes, qui ne peuvent être conduits en bande, sous peine d'arrêter la circulation, dans les différents magasins de la rue Laffitte. Mais c'est tout de même une exposition en plus, donc une de trop.
Il faut, par nécessité sociale, qu'un vaste marché s'ouvre aux milliers d'artistes qui emplissent Paris, car il est indispensable de se montrer pour ne pas mourir de faim. Le problème de la surproduction devient de plus en plus difficile, et cette question implique un cercle vicieux.
Si le succès du nouveau Salon est grand et très légitime, grâce au courant d'air frais qui entre dans ces galeries poussiéreuses, il n'apparaît pas que le malaise des artistes doive céder pour cela. Voici de nouveaux contingents prêts pour la bataille, de nouvelles victimes. Mais qui donc «opprime» aujourd'hui le «talent individuel»? Où est-il? Partout!
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Spéculateurs et marchands, les amis zélés de l'art, s'empressant à défendre ceux des «vrais peintres originaux» dont ils ont l'oeuvre en portefeuille, s'adressent enfin au grand public et flattent sa manie de distinctions honorifiques, de consécration officielle. Déjà en 1900, lors de la Centennale, ils s'étaient disputé la cimaise et ces petites étiquettes dorées, qui plus jamais ne quittent, après une Exposition Universelle, les cadres que l'État marque ainsi de son apostille. Or, le Grand Palais, surtout son premier étage, semble projeter un reflet de cette gloire qui donne confiance aux porteurs de titres.--Nous ne sommes plus au temps des «Refusés» et des entresols en construction, qui abritèrent les premières luttes de l'impressionnisme. La distance parcourue depuis ces heures difficiles est longue, et chacun, même parmi les plus «fauves», souhaite en secret, pour y produire ses ouvrages, le mur où furent médaillés Benjamin Constant et Dagnan-Bouveret.
Les «maîtres» du Cours-la-Reine, laissant de côté les rares entêtés des indépendants sous la surveillance du douanier Rousseau, nous attendions qu'ils fissent leur entrée sur une scène subventionnée. Les y voilà enfin! C'est à un tout petit nombre de «talents individuels» qu'est due l'«imposante manifestation» qu'exalte la presse d'avant-garde, cinq ou six, dont le cadet est déjà mûr, mais leurs aînés sont des ancêtres. Les autres? une armée de plagiaires, inconscients ou avisés, et tels qu'on reste confondu par leur innocence ou leur cynisme; ils se faufilent dans l'état-major du néo-impressionnisme, avec la connivence de littérateurs qui croient en les défendant servir une idée grande, tandis qu'ils servent les marchands, ces Médicis de notre République.
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Il serait bon que le Luxembourg mît à côté les unes des autres ces trois figures de femme nue: _l'Olympia_ de Manet, _la Vague_ de Baudry et _la Naissance de Vénus_, par Cabanel. On verrait par quels moyens différents, trois Parisiens du Second Empire, exprimèrent la femme de Paris. Manet, «fou de Goya», peignit une fille malingre et délicieuse de Montmartre; Baudry, prix de Rome, hanté des Vénitiens et des Florentins, une ballerine de l'Opéra; Cabanel, lointain élève, un peu affadi, de Ingres, sut rendre la grâce mièvre de la cour des Tuileries. Et chacun d'eux est un artiste indispensable à l'histoire du XIXe siècle.
Les «néo-impressionnistes», au Salon d'Automne, se réclament de Cézanne; le président d'honneur est Eugène Carrière. L'homme du noir et du blanc, des «maternités», des tendres émotions, du «sentiment», est bien, esthétiquement, sinon «socialement», _contraire à tout ce qu'on veut imposer ici_. Quelle ironie! Carrière conduisant cette bande d'étrangers en goguette! Car ces exposants s'accroîtront de tout ce qu'envoient l'Allemagne, la Suisse, l'Amérique, ces pays sans peinture, vers la Rome que deviennent Montmartre et Montparnasse. Le Salon d'Automne est une terre promise pour ces étrangers; mais il en est une aussi pour certains membres de la Société Nationale, qui sentent le moment venu de se donner des airs de jeunesse. Ils ont contraint le comité du Champ-de-Mars, par un vote récent, à rayer l'article qui leur interdisait de prendre part à toute autre exposition d'une Société reconnue par l'État.--Nous sommes donc libres désormais d'aller assaillir le Président Frantz Jourdain, qui se fût aisément résigné, si notre révolte n'avait pas brisé l'obstacle. Cesser d'être une victime de la réaction! Son heure de gloire s'enfuit déjà, et il ne lui reste plus qu'à préparer de très sombres caves, pour y reléguer ses recrues indiscrètes et démodées.
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_Rétrospective Cézanne._