Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas

Part 16

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_Un sanctuaire négligé._--Dans un quartier peu fréquenté des étrangers, plein de ces majestueux palais qui semblent toujours bouder et que personne ne visite, à part les amis des vieilles familles dont ils sont encore la propriété; une rue comme tant d'autres, étroite et assombrie par l'auvent des toits tendus, de chaque côté, contre l'ardeur du soleil et les frimas, une rue sans trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses beautés dissimulées. Une petite porte donne accès dans l'ancien cloître de Sainte-Apollonia. On y a réuni les fresques du «prodigieux» Castagno. Peu de touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai ignorées jusqu'ici. Enfin, grâce à l'insistance de Gide, j'ai «comblé cette lacune», malgré que je me fusse promis de fuir les galeries de musées.

C'est là, peut-être, que s'est réfugié le génie même de Florence, dépouillé de ses charmes équivoques, viril, âpre et ravagé de passion. L'étonnement est comme un briquet où s'allume encore notre admiration lasse. «La Cène» de Castagno ne ressemble à rien d'autre.

L'accentuation des types est d'un caricaturiste, chaque apôtre, une charge étrange et si suggestive, le Jésus, si humain, que l'on dirait presque les acteurs d'un idéal Oberammergau. Une réalité terrible, qui sent la bête, la laine et le cuir. Ces apôtres-ci sont pris dans les carrefours de la Florence où chaque demeure fut une forteresse barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle saveur, le curieux sens décoratif et pittoresque! Cependant les touristes se ruent à la Tribuna et s'exaltent devant des chefs-d'oeuvre inférieurs à tant d'autres qu'ils ignorent.

_Impruneta._--C'est le village où se fabriquent les pots de terre cuite aux formes classiques, à peine modifiées depuis trois siècles, et qui servent dans toute l'Italie à orner les jardins et les potagers. Le chemin qui y conduit est accidenté comme des «montagnes russes». Les freins de l'automobile manquent à chaque instant de se briser. A chaque détour de la route, par-dessus un mur bas, au travers des oliviers, Florence semble se montrer comme dépouillée d'un de ses voiles; parvenu à un sommet, vous la voyez dans toute sa beauté, nue et digne de sa renommée. Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion dans un encadrement de montagnes, encore neigeuses au printemps, et d'un bleu plus sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique, qui tapissent les premiers plans. Les demeures de campagne sont des réductions de palais urbains, avec leurs nobles petites façades; les bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi des miniatures de nobles cités. L'église d'Impruneta, sur sa vaste piazza princière, peut rivaliser en richesses avec les plus notoires; et tout autour, c'est, à six kilomètres de Florence, la vie agreste, qui continue, primitive et si ignorante de sa civilisation, que les maîtres-potiers restent sans réponse à cette question: «Pourrez-vous emballer ma commande et me l'expédier à Paris?--Parigi? e molto lontano--non so!»

Les fours, à flanc de coteau, s'étagent les uns sur les autres, comme des joujoux d'enfants. Dans le roc ou la terre rouge, chaque minuscule fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les villages étrusques ne devaient pas être bien différents de cette idyllique Impruneta; vous perdez toute notion du temps et du lieu, en faisant la sotte emplette de ces bacs à orangers, qui, sous notre ciel noir, vous communiqueront leurs nostalgies d'émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur beau profil; ils font partie de cette nature où toutes les lignes ont un rythme parfait et d'où la Laideur a été bannie par la Volupté.

_Entre Florence et Grasse._--J'ai quitté Florence la nuit, car l'heure du retour a sonné et les départs nocturnes me semblent moins déchirants. Je veux revenir par la Riviera et la Provence, afin de prolonger d'un peu l'exaltation et la fièvre d'Italie. L'aube se lève sur la Méditerranée; bientôt Gênes va s'étirer devant nous, après son léger sommeil de cité noctambule. Que l'on entre en Italie, ou qu'on en sorte par Gênes, on voudrait s'y arrêter. A ses fenêtres, d'où pendent des loques et des draps, des femmes échevelées se penchent et semblent faire signe au voyageur de s'attarder dans ce port terminus. Du môle à la crête des Alpes protectrices, ce n'est qu'un sourire, palais ou maisonnettes, églises à coupoles surbaissées, marbre et carton-plâtre peinturluré, comme un gâteau d'anniversaire, pyramide d'astragales en sucre coloré. Sur les plages proches de Gênes, Nervi, Pegli, les barques de pêcheurs s'appuient mollement sur le galet poli, comme sur un oreiller. Elles ne se traîneront jusqu'à la mer que pour une promenade de plaisance: navigation de paravent, décor pimpant, qui exclut toute idée de travail et d'effort.

Voici les cultures d'oeillets, au milieu des arbres africains, acclimatés malgré eux de ce côté-ci de la Méditerranée, pour faire illusion à l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du palmier, Bordighera, Vintimille. L'architecture italienne n'est plus visible que dans des pavillons de jardins, des orangeries et des chapelles, datant au plus du XVIIIe siècle. Nous disons adieu à l'Italie dans le rococo qui se fond insensiblement en un style bâtard, niçois, celui des villas modernes et des hôtels, peut-être le plus méprisable, où les hommes auront marqué leur empreinte. Nous tâcherons de fermer les yeux, en traversant la Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre à jamais souillé. De Menton à Cannes, tant que je suis dans le wagon, je voudrais suivre les phases sensibles de la pénétration de l'Italie en France. Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le même trajet, en voiture, m'épargnerait la vue des Palaces et de ces joueuses maquillées de Monte-Carlo, attendant, leur réticule à la main, l'heure de se rendre au tripot.

La population cosmopolite, grouillante sur la Côte d'Azur, inspira le style casino-palace. La peur de la mort chasse vers la Riviera--où les feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le printemps passé, ni qu'il y aura un hiver--des vieillards futiles, que ronge encore la joie de vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'oeillet sous l'olivier phénix, et ces figurants de Carnaval, poudrés de la farine dégoûtante des confetti, finissent par se croire éternels comme cette végétation de zinc et de caoutchouc.

_Grasse._--Si l'automobile vous portait de Gênes à Grasse par la montagne, vous feriez, ici, un dernier relai en Italie. Les vallées furent plantées par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, je me suis encore cru dans la province de Rome.

Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli; mais une porte joliment moulurée, un heurtoir de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore décoratifs à l'italienne, se parent d'un fini à la française. Le Louis XVI fait rentrer les panses obèses, amenuise, lime le métal, et châtie la forme. Les anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides, sont juste à mi-chemin entre les palazzi, les villas de Toscane et les pompeuses demeures versaillaises.

La vie modeste, dans le passé, n'a pas produit ici d'exemplaires oeuvres d'art. Nous sommes éloignés des grands centres; mais il y a une aimable et jolie élégance répandue, le parfum évaporé d'une cassolette qu'on n'a plus remplie d'essence depuis un siècle.

_Fragonard._--De Grasse pourtant il s'élança, le pimpant à la veste de zinzolin; dans ces mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels qu'ils furent par lui dessinés, il étudia la forme des fleurs et des feuillages. Ici, bouffait à son intention le taffetas des jupes, se poudraient les visages ronds, aux lèvres rougies; et l'escarpolette tendue entre deux platanes dont l'écorce gorge de pigeon a la fraîcheur de sa palette, était lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, suivissent les entrechats et les jetés-battus de petites mules de satin clapotant dans la mousse des linons.

L'étroit salon, frustré de ses fameux panneaux aujourd'hui transportés au delà des mers, il faut y venir par une journée pluvieuse, pour mieux comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses perspectives de parcs fictifs. Des copies habiles remplacent les originaux. La vie provinciale, avec son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres closes, y est la même qu'au temps du maître; la lumière et la gaîté, bannies des demeures provençales, Frago les recrée et les fixe pour toujours sur les parois de la sienne.

Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs dont il parsème, du haut en bas, son escalier, comme un hommage propitiatoire aux inquisiteurs de la Révolution, n'ont-ils pas, de même que les galants du salon, la grasse touche facile, la légèreté d'une improvisation sur le manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de notre Provence, mais dextre comme Tiepolo, coloriste comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri des sucs de cette terre balsamique, tel un gros bourdon gourmand, un vent l'emporte au loin, un autre le ramène à sa ruche favorite.

_18 Avril.--Départ de Grasse._--Les dormeurs sont à plaindre en voyage, ils se refusent les féeries de l'aube.

Hier soir, une tempête de neige; il gelait. Après une périlleuse rentrée sous l'avalanche, j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore bleue et blanche, avec ses toits enfarinés; et les palmiers ridicules, pliant sous le poids de la neige, simulaient les panaches d'écume des Grandes Eaux de Versailles. Glace-surprise! Les nuages vont faire place à un azur étale qui semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné derrière l'Estérel.

La course en automobile, de Grasse à Avignon, par Aix, il y faut renoncer; et nous partons de Cannes dans un train d'Allemands et de Russes, direct pour Berlin et Pétersbourg, toutes fourrures dehors, dans le compartiment surchauffé; les hivernants emportent des brassées de fleurs, qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remuée dans l'office du dining-car.

_Marseille._--Je ne l'ai jamais vue que par le froid, poudreuse, contractée sous les apparences d'une photographie en couleurs. Vers Lestaque, c'est, à perte de vue, comme des fortifications de marbre rose; étang de Berre, la Crau, désert caillouteux; le long des cyprès inclinés par le vent, quelques paysans sous leur peau de bique font le gros dos au vent déchaîné. L'horizon s'agrandit, l'oeil ne connaît plus d'obstacle, le gris atmosphérique, qui établit les distances, est balayé: il me semble être à l'intérieur d'une immense pierre précieuse, magnifiante comme une loupe. Une plénitude d'impression. Claude Lorrain. Couleur, formes, détails, quoique précis, se fondent en un reposant ensemble eurythmique.

Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés, pressés l'un contre l'autre en palissades droites et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères, ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur notre route, des parents éloignés des aristocrates italiens.

_Notre Rome, Avignon._--Dès la gare franchie, en attendant de monter dans l'omnibus de l'hôtel, la bise glaciale nous flagelle. Petite ville, la préfecture d'un département de France. La rue de la République avec ses cafés, ses pharmacies et ses «Galeries parisiennes» rompt le charme. Mais, un brusque détour à gauche, et nous nous engageons dans des rues vides, muettes, non changées depuis le XVIIe siècle. Une chaise à porteurs et des perruques pourraient sortir encore des portes cochères armoriées; l'omnibus passe entre les deux battants d'une grille, vire dans une cour encombrée d'automobiles; c'est la vieille auberge installée dans l'ancien hôtel de Forbins.

Ici, de même qu'à Rome, les Anglais et les Américains promulguent leurs lois, implantent leurs coutumes; mais leur ténacité n'a pas encore, Dieu soit loué! construit des «palaces». Si on leur doit les bienfaits du net lit de cuivre et de la salle de bains, Avignon, enrichie par leurs visites de curieux, n'a rien perdu de son caractère. Dans le «hall» de «l'Europe» les rocking-chairs bercent de jeunes misses et de lourds touristes d'outre-mer, bâillant à côté de leur thé, ou cherchant des noms amis sur les listes de leur journal, le _Herald_. Des manteaux, blancs de poussière, des casquettes et des lunettes de chauffeurs jonchent les banquettes, et des mécaniciens discutent avec leur patron l'itinéraire de demain matin, l'heure du départ vers un autre lieu qu'il faudra, par acquit de conscience, avoir visité.

_Le jardin des Doms._--Avignon, résidence des Papes! et pourquoi pas une fois encore? Le Rhône, plus grandiose que le Tibre, ce soir un lisse miroir où le Ventoux sommé d'une crête neigeuse, reflète le trapèze de sa silhouette, là-bas, au delà des plaines fécondes, roule, vide de barques, ses flots encore froids des glaciers alpestres. Au pied de la terrasse au cadre de pierre et de ses parterres cerclés de buis, ce fut sans doute la berge où s'amarrèrent les barques qui apportaient du nord l'hommage des fidèles au Saint-Père de la Chrétienté universelle. Des processions s'engageaient sous les arches à créneaux, poternes de l'enceinte fortifiée; les bannières et les cierges, montant par les ruelles, parvenaient au faîte de la ville, au Palais féodal et conventuel dont les pierres sont prêtes à redire l'écho des hymnes, des prières et des cloches. La soupe, le tambour et le clairon, les régiments trop longtemps casernés dans ce Vatican provençal, ne peuvent rien contre ces augustes parois; si des tourlourous y ont inscrit le nom de leur payse et la date de leur libération, qu'on les efface...

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APPENDICE

LE SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS--1908

_La Grande Revue_, 10 mai 1908.

Il paraît que c'est un «bon Salon». Telle fut la première impression de ces Messieurs de la critique pendant que l'«on accrochait». Peut-être cette favorable opinion de nos juges est-elle due aux excès des milliers d'études de couleur et de systématique déformation, dont les autres Sociétés nous abreuvent. S'apercevraient-ils que, s'il est toujours rare de découvrir un réel don de coloriste ou de dessinateur--car la déformation ne devrait résulter que d'un sentiment inné de la forme, d'une vision individuelle des objets--il est deux mille cinq cent vingt-huit paires d'yeux à Paris, cinq cent mille à l'étranger, qui voient les couleurs à la mode, et autant de mains pour dessiner à la façon de Cézanne, de Lautrec ou de Matisse?

Le présent Salon de la Société Nationale? Il est «convenable», à l'instar des précédents. Il renferme une dizaine de bonnes toiles. On ne saurait s'attendre à plus.

En somme, que reproche-t-on à cette pauvre «Nationale»? Tous ceux de gauche y sont passés ou désirent d'y passer, à moins que de grandes expositions ne leur semblent inutiles ou qu'ils ne les dédaignent. Elles finissent toutes, d'ailleurs, par n'en être qu'une. Lui reproche-t-on sa monotonie à la Nationale? Non, elle se dénationalise, seulement.

La Société Nationale, elle, perpétue la tradition--de plus en plus vague--de Manet et des impressionnistes, de l'école de Lecoq de Boisboudran, de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout cela édulcoré, affaibli par les gros succès de Salon et l'intervention des marchands de tableaux. La Société Nationale, ne l'oublions pas, fut fondée par Meissonier--le dieu de la rue Laffitte, il y a vingt ans,--et par des hommes comme Roll, Gervex, Duez, Béraud, Cazin, Stevens, qui connurent des triomphes dont rien ne peut plus nous donner l'idée. Ces Messieurs furent ce que l'on appelait des «jeunes maîtres». Autorité, succès matériel, position sociale enviée, toutes récompenses et décorations obtenues à l'âge où, maintenant, l'on se demande dans les ateliers d'élèves ce que l'on fera plus tard!

Tous ces hommes ont «un passé» que les jeunes générations connaissent peu. Il ne nous appartient pas, à nous leurs élèves ou leurs amis, de les juger impartialement. Nous sommes engagés vis-à-vis d'eux par des sentiments de cordialité, de reconnaissance et de considération. Ce passé fut, pour certains, très brillant. Ils eurent tous beaucoup de talent, à nos yeux de débutants; et maintenant, ils font partie de nos souvenirs de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus charmants à mesure qu'ils s'effacent. Ils créèrent un type qui tend à disparaître et dans lequel, seuls peut-être aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice Denis pourraient être classés. Je veux dire des artistes «avancés», bien de leur temps, tout juste assez contestés pour en être fiers, mais, au fond, approuvés de tous les partis. Il doit être délicieux, quoi qu'en ait dit M. Degas, d'avoir de grands succès quand on est très jeune. Cela doit donner, pour parcourir le reste de la carrière, cette magnifique assurance, cette tranquillité si précieuse aux hommes de pensée, et qui fait tant défaut à la plupart d'entre nous.

Le Salon de 1908 nous montre nos aînés, riches des mêmes qualités qu'auparavant, avec, peut-être, un peu moins de vivacité, mais d'autant plus de réflexion. On respecte la gravité sereine de la composition destinée à quelque amphithéâtre de la Sorbonne, où le président, M. Roll, a cherché à dépeindre l'hésitante et douloureuse marche des savants à la poursuite de la Vérité. L'heureuse disposition des nuages, vers la gauche, apporte, par son arabesque ellipsoïdique, un repos et un arrêt pour l'oeil; sans quoi, le regard risquerait de s'égarer trop loin du centre, où une femme nue, aux gris argentés et dorés tour à tour, se détache sur un cumulus figurant un taureau, symbole de la Force. C'est bien là le style républicain officiel où devait tendre, en prenant des années, l'auteur de la robuste Pasiphaé, et de tant d'autres célèbres toiles, qui sont du réalisme, du «vérisme» même, et pourtant visent plus haut.

Quel dommage que M. Gervex ait renoncé à ces décorations municipales, à ces «pages» franchement populaires, que je lui vis ébaucher et finir dans l'allégresse de sa trentième année, alors qu'élève chez lui, j'avais la bonne fortune d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet, Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant que j'étais initié aux mystères du «beau métier»!

M. Gervex se repose de ses vastes entreprises de la Villette et de Moscou, en exécutant des portraits et des scènes mondaines, voire des nus, avec cette souplesse et ces «mousses» de blanc d'argent, qui défendent à une toile de se plomber. L'idéal de M. Gervex ne s'est pas modifié, depuis les heureux jours de ses premiers succès et il apparaît comme immuable, sans inquiétude, au milieu de l'universel doute. Envions ceux qui n'ont pas trop de nerfs!--M. Béraud, lui, subit depuis quelque temps, une sorte de crise religieuse, et sa peinture n'a changé que dans ses manifestations «spirituelles». Le Parisien de naguère, ne retrouvez-vous pas tout son esprit, avec un peu de sa sécheresse d'exact narrateur, dans ses plus récents ouvrages? Il ne fut jamais plus heureux que dans son «Baccara au Cercle de l'Épatant». C'est là de l'anecdote, mais plaisante et sans prétention.

M. Léon Lhermitte, l'un des derniers de chez M. Lecoq de Boisboudran, le voici, avec une majestueuse _tranche de vie_. Le hasard de l'accrochage (ou peut-être les besoins de M. Dubufe qui prend un soin de tapissier pour accueillir tous les visiteurs, au seuil du Salon)--le hasard (?) rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de Gandara.--Ce voisinage est piquant. Si différents que soient ces artistes, ils ont quelque chose de commun et qui va se perdre; une exécution égale, mathématique, propre, lisible et qui se reproduit en blanc et en noir, comme si elle n'était, chez les uns, perlée de gris, nuancée et discrète; chez l'autre, éclaboussante des couleurs de l'arc-en-ciel: gemmes, fusées, étincelles; le tout restant parfaitement plat, «carte à jouer», comme dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte et M. Zuloaga n'ont jamais fait mieux, ni plus fort. Ah! si les élèves savaient regarder, s'ils voulaient encore apprendre, quels déboires, quels délais leur épargnerait une station dans la salle A!

Entre le panneau où Antonio de la Gandara et Zuloaga se dressent, de toute la hauteur d'une «maestria raisonnée», clairvoyants et intangibles, sûrs de leurs procédés comme on l'était autrefois, je prétends que les jeunes gens briseraient leurs pinceaux, ou se mettraient à «tirer des filets», à coucher des «à plats» sur des murs, peut-être s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur de peinture en bâtiment. Il serait temps, ensuite, pour eux de se demander: ai-je quelque chose à dire?

C'est encore le métier de M. Lhermitte, qu'ils laisseraient de côté, car celui-là est le plus ingrat et le moins proche de nos préoccupations actuelles; il n'y a plus guère de sous-Lecocq de Boisboudran, qui l'enseignent; ceux-là mêmes qui ne prétendent, auprès de leurs élèves, qu'à une humble fonction de contremaître, voient leur classe désertée par tous les petits génies de la rive gauche. Vous savez qu'il y en a 18.000.

La composition, l'agencement des figures, dans «La famille» de M. Lhermitte, est un modèle de ce genre si français, si logique et d'une si sereine unité. Que cela est donc «raisonnable»! Comme l'architecture d'une ville de la Marne, comme un paysage de Champagne...

Et Zuloaga? C'est à la fois l'intelligence d'un auteur dramatique et d'un musicien; d'un metteur en scène et d'un maître affichiste; Espagnol, nationaliste passionné, il est parisien d'éducation, même dans ses «sorcières». Espagnol, oui! mais un peu de Munich aussi; et un laqueur chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris? Que ne sait-il? Un paysagiste à la Gustave Doré, romantique, mais sobre comme le Greco de _la vue de Tolède_. Il a le sens de la vie moderne et le respect de la tradition; tout en les amusant, il évoquera à tout voyageur des souvenirs de musées. Quant au choix du sujet, il est toujours aguichant; son dessin est comme un théorème; enfin que lui manque-t-il pour être complet? Pas même l'admiration de Degas!

Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si violente, qu'il n'y aura guère que Zacharian et moi pour regretter l'absence, dans tant de roses chauds, de «quelques froids» complètement bannis des oeuvres du jeune maître. Mais, ô Zuloaga! nous sommes des maniaques, et ne nous écoutez pas! Ainsi que le dit votre maître Degas: «quand un peintre a», comme vous, «osé supprimer délibérément l'atmosphère de ses tableaux, il n'y a qu'à le saluer très bas». Aujourd'hui, vous dépassez ce que les plus optimistes espéraient de vous. Vous nous avez stratifié là trois panneaux en laque de Coromandel, et vous savez comme j'aime cette matière. Nul malfaiteur, nulle hystérique n'osera mettre des épingles dans votre toile, cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu vous reprocher d'imiter Goya? Goya avait une technique de hasard, maladroite ou habile, variée, capricieuse et fondée sur l'emploi des glacis. Sa main tremblait devant la nature. La vôtre ne bronche pas. Vous avez inventé une calligraphie lourde et magistrale, cette matière opaque et cette vigueur adroite de la touche, qui auraient effaré votre ancêtre, mais qui nous donnent, à nous, infirmes du vingtième siècle, l'idée de la Force.