Part 11
Un auteur illustre et fêté, à qui je parlais un jour d'André Gide, s'impatientait:--«Vos génies sont toujours des inconnus!» L'influence actuelle d'André Gide sur la jeunesse, mon Académicien ne la nierait plus, mais mon Académicien est mort et ses livres sont oubliés.--Peu de gens éprouvent le besoin de comprendre, d'aller au fond des choses; peu s'y intéressent, sentent, savent voir par eux-mêmes, mais ils enragent si nous le leur disons. Il leur faut des directeurs de conscience, un Baudelaire, «aux idées abondantes, coordonnées et systématiques».
De Henri de Régnier, cette belle page: «Le poète, pensait-il, ne doit rien ignorer de la nature du beau, ni des façons de le reproduire. Sa compétence esthétique doit être universelle. De là, chez l'auteur des _Fleurs du Mal_, un sens critique expert et suraigu et cette curiosité intellectuelle qu'il appliquait simultanément à l'art et à la vie... rien ne lui était indifférent à cause du rythme qui est dans tout. Il jugeait un usage comme un tableau, une foule comme un paysage, un esprit comme un cristal, car la pensée a ses réfractions. La connaissance des formes l'induisait à celle des sentiments.»
Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il humait de loin l'âcre odeur du chef-d'oeuvre, comme le marin s'approchant de la Corse, d'où, raconte-t-on, il émane un secret parfum, comparable à nul autre. A chaque époque, il y eut _un goût_; aujourd'hui, il y a _des modes_; mais au-dessus d'elles est le _bon goût_. Si dans la discussion vous prononcez ce mot-là, quelqu'un prendra l'air blessé, vous interrompra: «j'ai le mien, vous avez le vôtre. Quel est _le bon_?»--Ne jouons pas sur ce mot, brandon de discorde. Oui, le goût existe. Il n'y en a qu'un seul en art; contrairement à l'animal qui ne préfère pas une fleur à un os, l'homme inventa le goût qui comporte un maximum de perfection. Quel en est le critérium? Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle d'une élite--la véritable--autour d'une même oeuvre, sans souci des différences de cénacles et de la colère du public. L'avenir et l'histoire ratifient toujours cet infaillible choix.
On ne «juge» pas une fois, par hasard; pour qu'un jugement ait du poids, il faut qu'il fasse partie d'un ensemble, d'un système. Sans nier le danger des opinions du professionnel, je tiens du moins qu'il a ses raisons à donner, des parti-pris souvent insupportables, des passions exagérées comme ses dédains; mais les artistes et leur entourage _éprouvent des sensations_ et peuvent vibrer parfois à la première rencontre d'une oeuvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents et de trop légers oisifs, qui nous disent: à vous seuls, qui conçûtes, à vous qui interprétez le soi-disant chef-d'oeuvre, incombent la peine et la responsabilité; à nous, le plaisir de déguster et, ayant payé, si nous ne sommes pas contents, le droit de le dire très haut!
L'enthousiasme ou le dénigrement ordonnés par la mode sont aussi irritants et moins excusables que la crédulité de celui qui, ne comprenant pas, s'écrie: «On se moque de moi!»; donc l'innocent, le crédule abonné des opéras, l'habitué des ouvertures officielles d'expositions, croit possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse une mauvaise farce, sans réfléchir que cet artiste serait la première dupe d'un aussi niais calcul.
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Peu d'artistes s'asseyent à leur bureau, ou devant un chevalet, sans imaginer leur oeuvre allant déjà porter son message à la foule. Voilà qui, dans une certaine mesure, serait légitime, si cette foule était de même race, sinon de même éducation, que l'artiste.
Une voix qui, peut-être, éveillerait l'écho au bout du jardin, nous ambitionnons qu'elle s'enfle et résonne jusqu'aux confins du monde, que toutes les nations nous entendent, et notre voix se brise dans cet exercice de ventriloque. La France donne encore le ton; de partout on continue d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons, ou pour nous demander d'approuver le bagage cosmopolite. Notre sort est de produire et de juger les autres, de consacrer les réputations étrangères, de tout voir et de garder notre marque de fabrique, notre personnalité... tout de même.
M. Serge de Diaghilew, un des hommes les plus cosmopolites que j'ai rencontrés, m'avouait son dépit, comme il croyait s'apercevoir d'une «certaine résistance», pour ne pas dire mauvaise volonté, chez les Parisiens, qui, depuis dix ans bientôt, applaudissent à ses successifs apports d'art russe. Je lui demandai: «--Pourquoi ne vous passez-vous pas de nos suffrages, au moins pour quelque temps, vous que l'on désire et appelle partout à la fois, et qui vous plaignez d'une tendance réactionnaire en France?--C'est que, me répondit-il, nous ne travaillons que pour vous. Vous êtes trente personnes à Paris, les juges seuls capables de me délivrer un passeport. Tant que vous ne me l'avez pas donné, je suis inquiet. Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela, sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne vous pardonna jamais l'aventure de _Tannhäuser_!»
Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte parce qu'ils expriment le sentiment d'un étranger remarquable. Il allait bientôt constater l'attitude indécente du public, vis-à-vis du _Sacre du Printemps_, première oeuvre vraiment forte, décisive, d'un jeune Russe, et qui fit présumer ce public d'une décadence, mais aussi... quel triomphe dans tous les milieux qui comptent selon l'impresario! Nous sommes à la fin de quelque chose; peut-être de cette longue période de l'impressionnisme, que nous avons créé? Prenons le mot dans son sens le plus étendu, car, réservé à la peinture, il y a une quarantaine d'années, l'impressionnisme a envahi toutes les branches de l'art. Nous en sommes maintenant saturés, et quoique nous ajoutions les préfixes, _néo_, _post_, c'est toujours d'une esthétique qu'il s'agit, où la raison, la pensée ont moins de part que les sens. La pensée, de même que la main de l'artiste, s'est mise à trembler comme ces globules qui s'élèvent du sol sous l'action de la chaleur, et que nous voyons monter, se perdre dans l'air, par certains midis de plein été.
Nombre de productions exquises durent tout leur charme au désordre de l'exécution, à une phrase inachevée, par crainte de platitude ou de vulgarité; nous sommes trop redevables à l'impressionnisme de délicates jouissances pour entamer son procès, mais il nous déshabitua de l'effort des longues périodes, il nous rendit paresseux.
Aussi bien, l'impressionnisme est à court de ressources; à sa place nous attendons qu'on mette autre chose. Nous demandons des oeuvres, mais on ne nous propose encore que des théories, promettant un retour à des formes classiques. Certains artistes, gonflés de sensualité, s'infligent de sévères règles de composition, préférent se guinder au risque de se dessécher. Les autres se déboutonnent et montrent une fausse parure, un vulgaire clinquant[11].
[11] En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperçois que M. André Lhote eut des prédécesseurs avant la guerre.
Qui dira tout ce qu'il faut être ou ne pas être aujourd'hui, pour mériter le nom d'artiste dans certains milieux? Je ne sais qui fréquenter. Vous sentez-vous à l'aise hors de votre atelier ou de votre cabinet? J'aimerais à causer avec des confrères, mais nous ne nous entendons pas; alors quoi? Féliciter cette dame de sa jolie toilette ou de son thé? Mais elle veut causer d'Art. Attention! vous allez, madame, perdre le meilleur de vos attraits et nous ne nous comprendrons pas non plus. A la minute où je suis entré chez vous, vous vous êtes mise à penser aux choses que j'ai laissées chez moi. J'y ai consacré ma vie, et elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps. Je sens que vous préparez une danse, un livre ou peut-être une fresque...
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Le véritable intérêt de l'esprit humain s'est peut-être éloigné de l'Art. L'homme, tout occupé à la conquête des airs, regarderait-il ailleurs? Nos enfants préfèrent une dynamo ou un semblant de télégraphie sans fil, aux plus alléchantes images. On en vient à se demander s'ils sauront, plus tard, regarder un tableau ou un paysage, réciter un poème.
Impossible, pourtant, de ne pas constater un redoublement d'énergie chez les artistes, peut-être à la façon des jeunes malades si pleins de hâte et de fièvre, parce qu'ils sentent leurs jours comptés.
Je nous croirais plutôt parvenus à la phase extrême d'un long développement intellectuel; notre sensibilité se modifie dans des conditions compliquées par nos trop nombreuses connaissances, par la désastreuse information mondiale, qui nous internationalise et nous dissémine. Dans l'avenir, la France restera-t-elle encore à la tête du mouvement? Va-t-elle présenter au monde étonné une magnifique fleur nouvelle, double, le résultat d'un nombre infini de croisements et de sélections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est des graines qui, tombant sur un sol différent, donnent une floraison sans analogie avec les plantes d'où elles furent soufflées dans les airs?...
Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous ne sommes que tolérés chez nous, quoiqu'on nous prie, par habitude, de donner notre suprême verdict.
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Une autre cause de désarroi et de méprise, nous la trouverions dans les rapports qui unissent, nous l'avons vu, les artistes au «monde». Les vrais et les faux, pêle-mêle, sont appelés de leurs ateliers dans les salons. Deux éléments, qui jamais n'eussent dû se mêler, on essaye de les incorporer l'un à l'autre; en vain, l'artiste et le client étant d'irréductibles ennemis. Le créateur est un solitaire, il épouvante par ses hiéroglyphes. Alors même qu'il s'exprime sincèrement, ceux qui l'écoutent se méprennent sur le sens de ses paroles. Quelquefois il est à moitié compris, alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste d'exception, pourra être désastreuse. Mais l'éducation de l'oeil et de l'oreille sera sans limite et je crois volontiers qu'un nouveau message apporté par le génie d'un Rimbaud, d'un Mallarmé, d'un Cézanne, renouvelle notre vision ou une langue. Néanmoins, l'oeuvre originale d'un écrivain, d'un peintre ou d'un musicien est un _tout_. Ceux qu'elle influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle pour commander à notre admiration.
Agréables pour l'amour-propre d'un maître, les contrefaçons de sa manière, son école, ses imitateurs de la première heure; mais, au moment où il paraît, ses faiblesses et ses formes les plus extérieures servent seules de modèle.
Aujourd'hui, le succès et l'insuccès d'un ouvrage ont leur importance sociale. Réjouissons-nous qu'il y ait encore une place réservée pour les questions d'art. Mais la qualité de notre production, si différente de tout ce qui précéda, imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop «à l'effet», n'est-elle pas comme l'incertitude de l'opinion, la conséquence d'inéluctables conditions d'époque? Mercure est entré dans la ronde des Muses.
Le public se dépouille de ce qui est sa raison d'être, par vanité et esprit d'imitation. Et il croit qu'il va s'amuser... car on ne veut plus s'ennuyer, en compagnie de l'art.--Fort bien, sage parti! mais ce n'est pas le moins comique du spectateur, calé dans sa stalle, que de temps à autre, en de solennelles circonstances, il s'agite, tâte son portefeuille, croie qu'on l'a volé! Alors, il s'agit le plus souvent d'un chef-d'oeuvre. Le monsieur siffle, insulte. A ces représailles, on ne peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le convaincre, toute une éducation à recommencer.
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LES RUSSES.--LE SACRE DU PRINTEMPS
Une oeuvre, peut-être la plus audacieuse que nous ayons vue depuis longtemps, fut jetée en pâture à un public composé de tous les éléments auxquels nous venons de faire allusion, dans une salle où rien d'étranger à la scène n'aurait dû troubler le spectateur, dont l'attitude fut curieuse à observer, en face des plus récentes formes de l'art du décor, de la danse et de la symphonie. Paris n'avait à offrir pour de tels spectacles que de vieux locaux, tout au plus convenables pour des reprises et du vieux neuf. Des hommes hardis se sont réunis pour doter un quartier, où l'on se rendait jusqu'alors pour jouir de la fraîcheur du soir dans les cafés-concerts, d'un théâtre à la fois luxueux et sévère d'aspect, dédié à la Musique, à la Poésie, au Drame et à la Comédie. La danse y serait honorée au même titre que l'architecture, la statuaire et la grande décoration murale. La genèse de cette «subversive», de cette «folle entreprise», que n'avons-nous la place ici de la raconter, ne fût-ce que pour mieux illustrer l'état de l'opinion, les mille ruses des sociétés ennemies, les rivalités des «cénacles», la résistance des institutions officielles, et la routine d'un peuple dont le jugement a, comme nous le voyons, tant de prestige!
Les échafaudages étaient encore dressés contre la façade, que l'on prit parti. «C'est un Hammam; c'est un temple pour les Théosophes; c'est munichois; c'est belge.» Certaines personnes se firent un point d'honneur de déclarer, que jamais elles n'iraient dans cette salle-là. Mais M. Maurice Denis nous convia à juger de sa noble et grave peinture, déjà marouflée au plafond; les nombreux privilégiés admis sur le chantier, saluèrent le jeune maître comme «le digne successeur de Puvis de Chavannes». Il était «seul capable d'un tel ouvrage». Une placide maturité succédait à une jeunesse «indépendante». L'auteur des plus délicates improvisations, l'ex-néo-impressionniste, qui sut si bien allier le rêve et le symbole à un très moderne sens de la vie, s'attestait, du coup, «assagi», certains ont dit: «académique».
Alors, les ennemis du nouveau théâtre, déjà mis en mauvaise humeur par les bas-reliefs de la façade, sculptures trop conventionnellement archaïques de M. Bourdelle, se calmèrent au cours de ces visites propitiatoires. D'autre part, les cénacles des _avancés_ retiraient leur confiance à l'initiateur. Il arrivait à M. Denis l'aventure habituelle des artistes qui eurent de bonne heure un succès d'audace, puis se calment. M. Vuillard n'avait décoré, de façon d'ailleurs délicieuse, que le foyer du «petit théâtre de comédie»; de timides concessions à l'ex-impressionnisme, dans des coins obscurs de l'édifice, étaient comme des fiches de consolation pour les retardataires de l'école où M. Maurice Denis fit ses premières fredaines, nos quotidiennes délices d'antan. On commença de regretter l'ancien opéra de Charles Garnier, le blanc, le rouge et l'or, les girandoles, l'aspect «chaud» de théâtres poussiéreux et franchement combustibles. On retourna voir le plafond de Lenepveu à l'Académie Nationale de Musique, les mièvres muses de Paul Baudry, depuis des âges oubliés. Le théâtre des Champs-Élysées fut immédiatement décrété intermédiaire entre les théâtres réguliers et les «scènes d'à côté»[12].
[12] L'ancien théâtre libre, le théâtre de l'OEuvre, le théâtre des Arts de M. Rouché, le théâtre du Vieux-Colombier.
C'est justement cela que devait être l'entreprise! Elle faisait appel à ces amateurs mixtes et sérieux, qui souhaitent un retour vers un art plus sage, plus traditionnel. M. Denis est leur peintre, M. Vincent d'Indy leur musicien. Il est bon que la _Pénélope_ de M. Gabriel Fauré, le doyen de nos maîtres compositeurs, ait servi de premier programme à la «Grande Saison»; elle lui a donné une signification très «noble». Mais le péril était que le théâtre des Champs-Élysées ne pût compter que sur la seule clientèle des lecteurs fidèles des jeunes revues, des mélomanes entraînés, de ces amateurs qui visitent toutes les expositions, possèdent au moins quelques notions et le respect de certains noms. Ceux-ci montent, en effet, aux galeries supérieures, et il fallut remplir les loges de diamants et de perles, rendre luxueuses des représentations «de gala» et compter sur le snobisme de puissants mécènes. _Le Barbier de Séville_, _Freischütz_, _la Passion_ de Bach allaient alterner sur l'affiche avec un nouveau et terrible chef-d'oeuvre: _le Sacre du Printemps_.
Nous proposant d'étudier les rapports du public et des artistes d'aujourd'hui, nous avons pensé que l'entreprise du théâtre des Champs-Élysées (puisque la forme dramatique est la plus populaire, la plus accessible à la masse) devrait nous y aider.
Dès le vestibule, une tendance s'y avoue, un parti pris. La simplicité des lignes, le marbre uni, des panneaux archaïques de M. Bourdelle, représentant des mythes et des théogonies, tout concorde à créer une atmosphère de recueillement. On a tenu à ce que cet édifice nous mît en disposition--par sa sobriété, élégante mais un peu froide--de mieux suivre des représentations d'art, sorte de «Bühnenfestspiele» comme Wagner les voulut à Bayreuth. Peut-être, pensions-nous, pourrait-on réussir ici ce qu'on dit impossible à l'Opéra? Cette organisation serait le contre-pied des entreprises subventionnées et des théâtres des boulevards; nous voulions à la fois jouer du classique et accueillir les audaces modernes; une galerie d'exposition, sous le même toit, servirait d'annexe et de prolongement à celles des Durand-Ruel, des Bernheim, des Druet, où la lutte fut déclarée contre l'Académisme et la «convention». Les gros succès d'«auteurs favoris de la foule» n'y seraient pas enviés.
Il serait puéril de soutenir qu'une oeuvre de génie ne s'adresse pas à la foule, témoin nos chefs-d'oeuvre du répertoire, même ceux qu'on discuta à leur origine. Wagner, qui eut sans cesse pour objectif de parler à toute la Germanie, écrivit des poèmes nationaux, aujourd'hui patrimoine de l'univers entier. Mais combien d'années s'écoulent avant qu'un tel révolutionnaire passe, des ténèbres de ses premières luttes, à la pleine lumière de la gloire mondiale? Aussi bien le cas d'un Wagner, pour être le plus illustre, déborde les limites ordinaires de l'esprit humain et n'est pas concluant. Nos directeurs de théâtre n'ont pas à choisir entre des astres de pareille grandeur.
Le nombre des ouvrages courants, de «belle tenue» et de solide valeur, reste infime, et l'on regrette, chaque fois qu'est publié le programme d'une saison théâtrale, de s'avouer à soi-même: Je resterai souvent chez moi!--Si nous confessons ainsi notre découragement, nous provoquons la pitié des gens qui ne demandent qu'à s'amuser, ou plus modestement encore, à ne pas s'ennuyer pendant trois heures de suite. Ceux-là ont leur goût aussi, et qui fait recette.
Le danger couru par les initiateurs du théâtre des Champs-Élysées tient à ce qu'ils espérèrent pouvoir faire «communier dans l'art» ceux qui vont au spectacle pour s'exhiber ou prendre un plaisir anodin, et ceux qui y vont pour s'exalter. Ils voulurent imposer aux premiers les habitudes d'esprit des seconds. Il se peut qu'il y ait unisson, tout au moins respect chez tous, à l'occasion d'un festival Bach, Beethoven, à la reprise de vieux chefs-d'oeuvre que la bienséance et la bonne éducation font un devoir, même à ceux qu'ils ennuient, d'écouter en silence; _Parsifal_ sera reçu avec enthousiasme, même si quelques wagnériens des premiers temps de Bayreuth en regrettent l'exportation... en subissent l'ennui.
Je surprendrais bien des lecteurs de la _Revue de Paris_, en leur énumérant des artistes, inconnus d'eux et illustres dans des cénacles où tel dramaturge, tel musicien, tel peintre, célèbres pour la foule, ne comptèrent jamais, même avant que la gloire et l'Institut aient pu leur susciter des jalousies et quoique nul ne conteste le remarquable talent de ces personnages officiels. Il s'agit pour un artiste de créer, autour de son nom, une atmosphère qui commence par sembler irrespirable à la foule. De tout temps, il en fut d'ailleurs ainsi, mais la roue tourne aujourd'hui avec une telle vitesse, que les plus encensés d'hier doivent envisager avec philosophie les retours de l'opinion. Aussi, un autre malentendu gêne la discussion, dès que vous essayez de faire une liste de ce que vous croyez être d'«incontestables chefs-d'oeuvre»; et encore, parmi ceux-ci, y en a-t-il qui se démodent assez vite, pour ensuite reprendre leur valeur réelle.
«Le gros public» ne sait pas encore qu'il faille admirer les génies chers aux «cénacles» et l'ennui demeurera ce que personne ne tolère, même par snobisme, pendant le temps, qui peut paraître si long, d'une représentation.
Il y eut dès le début de cette première saison et il y aura encore--si l'entreprise ressuscite--des soirées de bataille indécise ou de malaise. Les ouvrages étrangers, qui furent le principal attrait du théâtre des Champs-Élysées, sont sans appas pour une notable portion des auditeurs, puisque les incomparables spectacles de _Boris Godounow_ et de _Kovanchina_, défendus par un interprète comme M. Chaliapine, ne remportèrent pas les triomphes prévus par les bailleurs de fonds.
Un fait inquiétant pour l'École française, de plus en plus engagée dans ses espoirs et ses promesses d'une renaissance classique et nationale, c'est l'arrivée des Russes qui, d'un coup de baguette magique, ont une fois de plus animé, fait vivre un nouveau théâtre et prouvé par une oeuvre audacieuse, d'une saveur âpre, d'une puissance déconcertante, les dangers du fâcheux individualisme où nous nous égarons.
Le _Sacre du Printemps_ marquera une date dans l'histoire de l'art contemporain, peut-être dans l'Histoire.--Deux actes seulement; un ballet (mais est-il bien équitable d'appeler ballet ce tableau chorégraphique, cette production à peine classable, cette étrange et grave chose?) oui, un court divertissement, comme on disait jadis à l'Opéra, mais quasi religieux; est-ce là ce que nous retiendrons de l'année 1913, quand la mémoire aura déjà confondu le reste de la meilleure contribution française avec celle des années précédentes?
J'ai hésité longtemps, avant d'oser prendre le _Sacre du Printemps_ comme principal objet de ces notes. C'est après mûre réflexion que je me suis convaincu de l'importance de ces soirées tumultueuses où, enfin, nous avions de quoi nous passionner et un prétexte pour prendre position. Pendant ces quarante minutes, le public et les artistes se montrèrent à l'observateur dans la nudité de leur plus intime nature. La salle nouvelle, telle que nous l'avons décrite, ajoutait encore au sens du «phénomène.» Il y a des heures où nous déposons, malgré nous, l'uniforme que d'anciennes habitudes nous imposent et que de fortes émotions, seules, obligent à rejeter.
C'est un beau spectacle, et trop rare dans une société lasse et sceptique, que celui de la ferveur et de l'indignation spontanées. Tout cela pour deux actes de danse et une partition de quatre-vingt-neuf pages? Nous ne sommes plus au temps d'_Hernani_ et de _Tannhäuser_. Il y a tendance à tout raccourcir: c'est ce que les Russes ont senti et ce à quoi ils s'évertuent. Cherchez à côté et derrière le _Sacre du Printemps_, apprenez à connaître des collaborateurs, presque impossibles à y distinguer dans leur contribution personnelle, on dirait anonyme. Il faut les avoir vus de près, pour que tombent les derniers scrupules qu'on aurait à parler un peu longuement d'eux et de ce qu'ils viennent d'accomplir.
Un grand coup de vent a passé sur les steppes, qui, traversant l'Europe, nous est soudain venu rafraîchir pour quelques instants, interrompant notre sommeil aux rêves confus. Le réveil fut si brusque et la secousse si brutale, qu'il nous fallut un peu de temps pour nous remettre d'aplomb. Avions-nous pris nos dispositions, étions-nous en état de comprendre? Certains croyaient y être, parmi les fervents de la musique et de la chorégraphie slaves.