Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas

Part 10

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Dans cette série se classe madame Lenoir, née Adam, par Duplessis, type de la sérieuse roturière, discrète, point jolie, mais en qui l'on aurait confiance et dont on aimerait d'être l'ami: la Colette Baudoche de mon ami Barrès pourrait avoir, en 1909, ces traits-là.

M. Thomas Germain, et sa femme, orfèvre du roi, par Largillière:--le pompeux Largillière lui-même, en présence de ses amis, emploie une langue plus familière et plus persuasive. La bonne dame, sorte de madame Jourdain, pour qui un chat est un chat, et son mari un maître qu'elle aime et juge sans aveuglement; cette blonde grasse, sans ambitions personnelles, ne la voit-on pas tenir les livres de son époux et surveiller les compotes à l'office, épousseter les belles pièces de vermeil qui enrichissent son logis.

La marquise de X..., par Roslin, charmante toile d'intimité, argentée, calme, recueillie... Un Lépicié très précieux...

Dans ces oeuvres, si diverses de technique, nous reconnaissons des traits communs qui sont l'éloquence du simple discours, d'un conte de Voltaire, une description complète du modèle; chargées de sens, elles vont loin dans l'analyse, et resteront comme des documents nationaux.

On voudrait s'étendre sur Louis David, dont «la famille Lavoisier» et la «madame de Mongiraud» président à cette galerie. Il pourrait être donné comme exemple de nos plus belles qualités et de nos pires défauts, poussés à l'excès. Cet homme, malgré l'antipathie qu'il inspire, force l'admiration par la lucidité de sa vision, la force de son écriture, sa puissance d'expression. On dirait qu'il peint toujours par un vent d'Est, à l'heure où Whistler souhaitait que l'artiste fermât les yeux ou quittât ses pinceaux. Mais quelle autorité dans ces toiles sans mystère, sans brumes!

La salle anglaise est, répétons-le, inférieure à ce qu'elle aurait dû être. Néanmoins, quand j'y entrai, les tableaux qui, par terre, m'avaient peu séduit, semblèrent, une fois accrochés, se parer d'une grâce alanguie, répandre une vapeur d'automne sur les murailles qu'ils décorent comme des kakémonos japonais. Vous aurez peu de communications «cérébrales» avec ces dames lointaines, si vous n'avez pas fréquenté leurs descendantes; vous serez peu renseignés sur elles; mais vous goûterez parfois la dignité, le repos de leurs gestes, l'harmonie que le peintre a répandue autour d'elles, la grâce de leurs attitudes. Chairs perlées, à peine roses, diaphanes, longs corps sveltes, col élancé que dominent des têtes longues aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement grec... Je suis embarrassé pour citer des noms et prendre des exemples dans cette insuffisante collection. Toutefois mettons hors de pair l'adorable Mrs. Graham, poupée exquise, un peu boudeuse et enfantine, par Gainsborough; les deux filles du maître, Mary et Peggy; la tête mystérieuse et «léonardesque», si j'ose dire, de la reine Charlotte-Sophie; la fille de Lord Robert Manners, enfin et surtout l'éblouissante composition sphérique de Sir Thomas Lawrence,--Mrs. Maguire et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble offre le régal rare du coloris de Rubens et de Titien, et la beauté de deux êtres divins, un enfant brun, qui est un Bacchus tout vêtu de pourpre, et une Calliope.

Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens qu'il agace extrêmement, auxquels il paraît impertinent par sa morgue, son afféterie dissimulée, par son caractère aristocratique.

Pris comme «morceaux», la plupart des portraits anglais seraient approuvés des professionnels; mais je sais par expérience que le type anglais, à cause même de son originalité, ou du fait qu'il est si différent du nôtre, déconcerte encore les Français; la femme anglaise leur paraît masculine et sans grâce. Il semble qu'ils en aient peur. Malgré toutes les «ententes cordiales», il reste deux pays tout rapprochés, mais aussi différents que s'ils étaient aux deux extrémités de la terre.

*

* *

En sortant des Tuileries, il serait intéressant de se rendre au Salon de la Société Nationale pour méditer devant le portrait de la marquise Casati par M. Boldini, l'oeuvre la plus significative de l'année. Supposons que madame de Sorquainville, conduite par le sieur Perronneau, pût nous suivre dans nos Champs-Élysées encombrés d'automobiles, et qu'après avoir entendu toutes les langues européennes, sauf la française, parlées par les passants, elle s'assît en face de la toile affolante du Ferrarais de Paris: comprendrait-elle? Ce serpent noir, tout en plumes, ce boa féminin, c'est donc là une des élégantes qui prennent le thé à la place Vendôme, dans une hôtellerie d'Américains, à côté des magasins de modistes qui ont envahi les nobles hôtels de ce vieux quartier?... Espérons que M. Perronneau--et nous n'en doutons pas--expliquerait à madame de Sorquainville que, tout de même, il n'y a qu'une façon pour un peintre d'être peintre, une seule façon de construire le corps humain, sous la diversité des affutiaux... Et M. Perronneau souhaiterait de faire la connaissance de ce diable d'homme, son confrère Boldini. Il ne serait pas sans se demander si cette peinture fougueuse, tout en surface, empâtée, sans glacis, restera fraîche comme la sienne; mais je crois qu'il serait tenté de réveiller ses compagnons dans la mort pour leur montrer qu'on peut encore aujourd'hui dessiner et qu'on est même bien savant, quelquefois.

Je me demande si madame de Sorquainville sera aussi indulgente pour la femme moderne, si même elle la comprendra le moins du monde. Mais on aimerait à surprendre le dialogue qui s'échangerait entre ces dames. Je prie Abel Hermant de nous le donner.

UN WEEK-END ET OSCAR WILDE

_Pour Paul Bourget._

Old Windsor, juillet 1913 (_Le Gaulois_).

Les régates de Henley ont pris fin, la fusée d'adieu, après le traditionnel feu d'artifice, a dispersé des milliers de jeunes couples en flanelle blanche et chapeau de paille, qui, pendant trois jours, fleurissent la rivière comme une éphémère éclosion de nénuphars. Samedi matin, les trains pour Windsor sont pris d'assaut; à chaque station, depuis celle de Paddington, c'est, sur les plates-formes, une bousculade silencieuse de jupes claires, pimpantes; des visages roses, des étoffes roses, bleues ou terriblement vertes, des parasols éclatants comme les champs de pavots blancs de cette vallée de la Tamise où le ciel de juillet, si aveuglant qu'on peut à peine lever la tête pour le regarder, fait une coupole en papier d'argent. Pas un souffle d'air. Ce sera une belle journée pour dormir en bateau, ou s'étendre sur les gazons plats et roulés du Jardin de mes amis. Éviter la migraine!

La tranquillité non pareille, la muette mélancolie de cette campagne de luxe et de plaisir, à quoi les attribuer? La lourdeur de l'air endort. Je suis parti de Londres avec des intentions! boîte à couleurs, chevalet dans ma valise, quoiqu'une vieille expérience m'ait appris que «Week-End on the River» signifie apathie, repos, impossibilité de remuer un bras, de rassembler deux idées. J'admire ces canotiers et ces «punters» qui, manches retroussées, rament ou godillent entre les deux berges plates, comme d'une interminable propriété privée, gentil paysage monotone, villas nettes comme un sac de voyage neuf, enguirlandées, vernissées, blanches, rouges, arbres en boule aux feuilles si drues, qu'ils ont l'air d'être de l'herbe tressée, une excroissance du gazon.

_Le Jardin bleu._--J'aurais pourtant voulu fixer, avec mes pinceaux, le souvenir du jardin bleu, car mes amis sont parvenus à en faire un, et quel jardin bleu! Les murs de l'enclos où cette fête des yeux est offerte, on les a badigeonnés d'un bleu très clair, qui se confond avec le ciel, et cette muraille d'azur est en face d'un massif de sombres arbustes, bleutés par les vapeurs de la Tamise.

Partageant ce rectangle fleuri, un chemin dallé de plaques irrégulières de marbre, conduit d'une vieille grille, en fer forgé, à la porte du verger, qu'ornent des figures de Della Robbia.

Dans cet espace de quelques mètres, vous ne voyez que du bleu: toutes les variétés de delphiniums dressent leurs thyrses géants, ces pieds-d'alouettes qui, même en Normandie, ne parviennent jamais à une telle hauteur, croissent dans cette humidité comme de monstrueux roseaux. Au début de juillet, les delphiniums, sous le dais de leur floraison paradoxale, cachent leur acide feuillage et celui de leurs compagnes de plate-bande. La quantité des graines semées éclate en une masse surprenante de quenouilles, qui vont du cobalt au lapis-lazuli, en passant par toutes les plus subtiles dégradations de la turquoise; il y en a aussi de violettes avec un coeur mauve; de verdâtres; et sous l'abri de ces hampes verticales, rigides comme des lames d'épées, c'est un entrelacs de campanules (Canterbury bells) de Salvias, de Napota Massimi; les Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent leur rôle aussi. Des Volubilis, dans leur besoin indiscret d'enlacer, s'en sont donné à coeur-joie. En tous sens, leurs viornes se sont allongées, enroulées, fixées; le sol n'est qu'un filet aux mailles serrées, par quoi les corolles rapprochent leurs petits visages anodins des touffes altières, en haut, qui font la roue comme des paons.

_Coucher de soleil._--Vers la fin de la journée, un peu de soleil après l'averse: c'est aussi un prodige, les plants de pavots blancs, les bordures de lis, les pergolas de roses grimpantes. Ne me parlez pas des fleurs du Midi. Que sont ces Provençales mal lavées, auprès de ces naïades jamais complètement sèches, dont la chair, comme les blondes femmes d'Albion, n'ont pas un pigment jaune dans leur teint laiteux? Le ciel et l'eau de la rivière semblent se refléter sur ces peaux lisses comme dans l'argenterie astiquée d'un service à thé.

_Dimanche matin, Datchet._--Un petit port, des garages vert et blanc, une pelouse qui descend mollement jusqu'à la rive, des bancs en cercle, rangés pour les flâneurs. Au-dessus des palissades, les «crimson ramblers» jaillissent des roseraies voisines, retombent en grappes laqueuses avec les aristoloches, les clématites, les jasmins et le chèvrefeuille musqué. Sur la route, le long des barrières blanches, des gens causent tout bas avec une dame qui a arrêté son poney-chaise, en route pour l'église d'où nous parviennent les grêles voix enfantines du «choir»--célébration du dimanche par des hymnes mendelssohniens. L'atmosphère immobile et muette de cette vallée d'ouate, à l'heure sainte, se refuse à porter tout autre bruit humain. L'eau n'a pas de clapotis, les êtres et les choses paraissent figés et mats comme la flanelle des vêtements.

Près de la fenêtre, assis dans son parloir, immobile, un vieillard lit le _Sunday Times_. Sa villa fait le coin de la route, qui mène à la place du village, une basse construction de briques, à vérandas rondes, mais si couverte de lierre et si fleurie, qu'elle n'a plus de forme architecturale.

C'est un village de poupée, propre, peigné, sans cesse repeint, à la façon d'une écurie pour chevaux de course; des cascades de géraniums et de pétunias, pendus aux jardinières des balcons, dégringolent jusqu'aux porches à colonnes blanchies et poncées, où étincellent des cuivres polis à la flamande.

Les boutiques du bourg sont plutôt des échoppes-modèles où l'on ne songerait, pas plus que dans les «vieux Anvers» d'Expositions universelles, à acheter des denrées nécessaires à la vie. Cartes postales et souvenirs. Dites? Sont-ce des hommes et des femmes, en chair et en os, qui vivent ici, toute l'année, fascinés par le voisinage de la Cour, les yeux fixés sur le château de Windsor, cette masse bleue, là, à un mille, qui se profile sur le ciel, avec le drapeau royal flottant à la tour, si Leurs Majestés sont présentes?

Vous ne savez jamais le spectacle qui vous attend, si vous allez jusqu'au coin de la rue, près de la berge: peut-être le Roi et la Reine parlant à un jardinier, sur l'autre rive? ou bien, comme je l'ai vu (taisez-vous!), le prince de Galles fumant sa première cigarette, le jour de ses dix-sept ans... On jetterait un bouquet de violettes attaché à un caillou, qu'il tomberait dans le parc, aux pieds des «royalties».

En remontant vers les sources du fleuve, ce sont des Champs-Élysées, le repos après le tumulte et les labeurs, l'oubli ou le palliatif aux efforts du snobisme. Voici une Arcadie moderne pour les citoyens d'une grande nation de commerçants voyageurs: un nid moelleux où revenir après l'orage, blessé, mais fier d'une tâche accomplie. Pendant la tempête, l'Anglais, secoué dans sa couchette, à bord, concentre sa pensée sur l'image réconfortante d'un Week-End «on the River». L'artificiel et charmant décor des Maidenhead et des Slough n'a-t-il pas inspiré plus d'un héroïsme, à l'autre bout du monde?

Ainsi se matérialise le rêve d'avenir d'un pratique «Briton»: une cabine, reluisante et bien close sous un bon toit d'ardoise; un yacht qui soit un home, bien stable sur la terre ferme; un havre pour sa vieillesse, de l'eau, des rames à regarder et un phonographe ou, au moins, un banjo, car il n'est pas de vraie fête sans un peu de musique. Où serait-on mieux que là où est le Roi, au coeur de l'«Empire»?

Ici, l'industrie et la misère sont cachées derrière un gentil treillage; ou, peut-être, a-t-on écarté ces importunes? Le pays de Windsor porte la livrée du château; d'invisibles ondes hertziennes en propagent, jusqu'à l'horizon, des honneurs et un peu de noblesse. O vous, décentes retraites, dignes fins d'existence de loyaux serviteurs de la Couronne, dans ces bocages silencieux qu'arrose la Tamise, encore domestiquée comme un rivulet d'agrément, avant qu'elle ne traverse la grande cité populaire!

_Lecture._--Dans ma chambre, où je suis monté m'enfermer pendant le «tea», un livre traîne, c'est une monographie d'Oscar Wilde. Quelques portraits du poète, à différents âges, me remettent en présence de cet être effrayant; l'un surtout, datant d'environ 1885, époque où je le rencontrai pour la première fois chez Charles Ephrussi. Wilde revenait d'Amérique, grisé de ses succès d'excentrique, paré des plus excessives fanfreluches de l'esthéticisme. Quoique je fusse très jeune, bien plus qu'ébloui, je me sentis méfiant devant ce qu'il y avait de «toc» dans un tel culte de l'Art. Avais-je reçu le mot d'ordre de chez mon maître Whistler, où Wilde était l'objet d'incessantes plaisanteries et toujours cité comme l'_artiste qu'il ne faut pas être_?

Le visage d'Oscar était mou, comme ces petites têtes en caoutchouc qui, jadis, s'inscrivaient dans un rond percé au milieu de toutes les pages d'un livre de «nursery», et à quoi s'adaptaient plusieurs corps de femmes, d'hommes ou d'enfants comiques. Il y avait de la veulerie, des lignes tombantes et courbes, dans ce front, dans ces joues trop grosses; la bouche, fine, un peu mollasse, tombait aux coins, non avec une expression de mépris hautain, mais, il me semble, à la façon d'une vieille femme. Wilde me parut surtout ridicule, comédien, affecté; je crus, dès l'abord, qu'il se moquait des personnes présentes, dont aucune ne parlait anglais. Mais non: dans sa langue, il était peu différent. Sa cravate en tissu de liberty, fraise écrasée (Liberty faisait dans sa nouveauté alors, une révolution dans le goût, pour l'ameublement et la toilette), sa fameuse canne à pomme d'ivoire, un lis orange à sa boutonnière, tout en lui me donnait envie de lui dire: «Je vois d'où cela vient; inutile de prendre ces grands airs!...» Mais Paris fut conquis. Wilde avait tant d'esprit, il avait un tel génie de conteur! Sa conversation annihilait l'esprit critique de Gide. Un brillant auteur dramatique, un Dumas fils d'Outre-Manche, un prestidigitateur en paradoxes: n'est-ce pas cela qu'il fut, jusqu'à l'heure du _De profondis_ et de la trop cruelle expiation?

Oscar Wilde, si agaçant en France, où pourtant il exerce encore une mystérieuse, une surprenante influence, était assez à sa place ici. Le paysage de la Tamise vous donne plus de patience pour écouter des théories de dilettante et d'élégant. La Noblesse, la Beauté des _choses inutiles_: absurde conception, dogmes puérils auxquels Oscar s'offrit en holocauste.

Mais, qu'on lui pardonne... il eut, comme Flaubert, la religion de l'acte d'écrire, une érudition de grand lettré et le courage de l'apostolat. Néanmoins, on sourit déjà de ses parures d'époque. Baudelaire aurait repoussé du bout du pied, avec les pétales flétris du bouquet romantique, le «purple scarlet of sin» et autres détritus de chez madame Satan, fleuriste. Personne n'est plus proche du mauvais goût qu'un certain genre d'Anglais, qui croit «exquisement» vivre pour l'Art. Le groupe esthétique de 80 à 90, dont Wilde fut le héros et la victime, passa devant nos yeux, comme le «leading man» d'un musical-comedy, grossissant les effets, parce qu'il avait soif d'épater un certain public bien plus semblable à lui-même qu'il ne le pensait. Wilde fut gâté par un impertinent et inhumain dandysme, semé à Eton, et qu'on récolte plus tard à Oxford. Peu d'artistes de son temps, qui n'aient voulu prendre les manières de l'aristocratie, s'y faire recevoir, tout en se moquant d'elle. Wilde fut un snob--jusque dans les préaux de sa prison de Reading--martyr du snobisme.

_Fin de journée._--Des prairies, des prairies gris-bleu, quelques meules de foin pâle, des saules; nous sommes si bas, que les ponts de pierre de la Tamise sont plus hauts que la ligne d'horizon, comme vus par un baigneur dans une perspective d'estampe japonaise où les plans se chevauchent les uns les autres. Le dîner s'achève dans la salle à manger, au rez-de-chaussée, toutes fenêtres ouvertes sur la rivière; une dernière lueur du crépuscule s'y reflète. La table recouverte d'une glace, en guise de nappe, avec les cristaux et les argenteries, miroite, aqueuse, comme si la rivière entrait dans la pièce et que nous dînions dessus. Le lévrier Loff, le plus muet des chiens, qui éternellement fait le guet sur la rive par où tout canotier peut s'introduire dans la propriété, soudain aboie. Un cornet à piston, sinistre dans ce crépuscule, signale l'approche d'un steamer de touristes à bon marché. La silhouette du bateau passe devant nous: éclair de lumière électrique, tapotement des hélices, une polka enrouée de foire, puis tout retombe dans le silence nocturne.

UN BILAN ARTISTIQUE DE LA GRANDE SAISON DE PARIS

LES ARTISTES ET LE PUBLIC

(_Revue de Paris, 1913_).

Toutes les formes de l'art décoratif et théâtral, depuis la plastique animée, vivante, jusqu'à la peinture, l'architecture et la statuaire, le drame, la musique, la chorégraphie, l'orchestre: tels sont les nombreux sujets qui, d'avril à juillet, ont capté notre esprit.

Des noms, célèbres partout, ont été prononcés en 1913 à l'occasion d'opéras, de pièces, de partitions et de l'inauguration du premier théâtre d'art moderne qu'on ait construit en France. Si les opéras de Richard Strauss avaient été montés, comme ils devaient l'être, la série eût été à peu près complète, des ouvrages dont Paris eut la révélation.

Car ce furent: _l'Annonce faite à Marie_ de Paul Claudel, la _Pénélope_ de Gabriel Fauré, _la Pisanelle_ de d'Annunzio, _Jeux_ de Debussy, _le Sacre du Printemps_ d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de Moussorgsky, des compositions de Ravel et de Florent Schmitt, un plafond considérable de Maurice Denis, un petit chef-d'oeuvre de décoration par Édouard Vuillard, enfin de l'architecture et de la sculpture dans la salle de ce théâtre des Champs-Élysées actuellement aux prises avec de si graves difficultés.

J'omets exprès d'autres «attractions», qui s'ajouteraient à cette liste si ceci était plus qu'un résumé. J'écris: «attractions», ce mot désignant d'ordinaire, curiosités, _phénomènes_ des Magic-Cities; parce qu'hélas! si quelques-uns prennent au sérieux l'oeuvre de l'artiste, le public auquel les artistes sont, bon gré mal gré, contraints de s'adresser, semble confondre dans une même hâte dédaigneuse, avec les baladins et les acrobates, tout homme qui crée. Si bien que tant de peine, tant de labeur, de talent, d'ingéniosité, de foi, le produit d'un long travail obscur et silencieux, enfin voit le jour comme la bête qui sort du toril, est mise tout à coup en présence d'une foule prête à huer son premier faux pas. Le créateur reste dans la coulisse, collant son oreille aux portants, à attendre ce que déclareront ses juges, ceux auxquels il n'a souvent pas songé jusqu'à la minute solennelle, et pourtant de si peu de conséquence, où il va jouir de l'illusion du triomphe, ou se désespérer d'une défaite.

D'un côté de la scène, les conversations futiles vont leur train, entre gens engourdis par un trop bon repas. Pour occuper deux heures de demi-sommeil, ils écouteront les bribes d'une pièce, quelques notes de musique, dix à peine sur cent d'entre eux sachant même le nom de l'auteur. Dans la salle aussi, ce sont les confrères et les critiques, un peu plus informés que le public payant, mais plus prévenus pour ou contre la victime invisible et solitaire, prêts à ouvrir les écluses à leur bile, ou, pire, au sirop de leurs louanges. Derrière le rideau, les mêmes jalousies, les mêmes haines; mais aussi l'éternelle candeur du jeune ou vieux débutant de ce soir, auteur ou interprète pour qui cette heure est «historique», où le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui. Au néophyte ou au vieil auteur, n'essayez point de parler raison, ceux-ci ne semblent s'apercevoir de la présence de leur prochain qu'à la minute des applaudissements ou des sifflets. Puvis de Chavannes manquait mourir à chaque vernissage d'un Salon où il exposait. Meilhac partait pour Saint-Germain, les soirs de première.

L'expérience nous conseille de ne jamais exhiber, ou de garder devers nous, aussi longtemps que possible, le fruit de notre cerveau; malgré ce que M. Degas enseigne à ses disciples de belle mais inapplicable morale, l'_oeuvre_, même quand nous affectons d'ignorer le public, lui est destinée. Bien rares, nous le savons, ceux-là qui créent par ordre d'un démon intérieur. S'il est des maniaques prêts à brûler, après l'avoir achevée, l'oeuvre de toute une existence, l'homme normal s'exprime pour forcer l'attention de ses contemporains, gagner son pain quotidien, des loisirs, ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous distingua dès l'école et que nous tiendrons toujours pour désirables, puisqu'elles nous confèrent une suprématie que chacun, de bas en haut de l'échelle sociale, convoite à sa façon.

Artistes, auteurs et public, de par la force des choses, nous avons entre nous des rapports nécessaires, si pénibles qu'ils soient devenus. Les uns et les autres s'entr'influencent, à travers la rampe de feu qui les sépare. Bien plus: tout le monde envahit la scène, veut mettre la main à la pâte, pour le moins conseiller, en une dangereuse promiscuité d'amateurs, d'interprètes professionnels ou mondains, d'auteurs qu'à peine distingue un talent (il court les rues), et à quoi vous préféreriez la gaucherie.

Le consommateur d'art serait aussi curieux à étudier que le fournisseur de nos plaisirs intellectuels. Qu'est le public parisien? et a-t-il une opinion? Chaque catégorie d'artistes a le sien, petit ou grand, jusqu'au jour où, la gloire venue, mais on ne sait d'où ni comme, le nom prestigieux se répand, compte par lui-même et à part de l'oeuvre. Mais c'est là une période de _statu quo_, de quasi-mort. Dans la foule qui nous lit, écoute et regarde nos ouvrages, deux catégories: le «gros public» et la minorité, les gens de goût. Et c'est la minorité d'où se propagent des sortes d'ondes mystérieuses, tantôt rencontrant des obstacles, puis allant plus loin, souvent arrêtées avant d'atteindre ces masses occultes, anonymes, qui reçoivent le choc tout en ignorant qu'il vient d'une élite qui ne se démasquera que beaucoup plus tard. Elle a tiré la ficelle des marionnettes.