Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas

Part 1

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JACQUES-ÉMILE BLANCHE

Propos de Peintre DEUXIÈME SÉRIE

DATES

Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel PROUST Au _De David à Degas_

PARIS ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100 PLACE BEAUVAU

1921

DU MÊME AUTEUR

Cahiers d'un Artiste:

PREMIÈRE SÉRIE.--Juin-Novembre 1914.

DEUXIÈME SÉRIE.--Novembre 1914-Juin 1915.

TROISIÈME SÉRIE.--_Suite du Printemps à Paris._--_Été en Normandie_, Août-Novembre 1915.

QUATRIÈME SÉRIE.--_Paris_, Novembre 1915-Août 1916.

CINQUIÈME SÉRIE.--_La Famille d'Aultreville et les Sommevieille_, Août-Décembre 1916.

SIXIÈME SÉRIE.--_Les Intermédiaires_, Décembre 1916-Juin 1917.

Propos de Peintre:

Première Série. DE DAVID A DEGAS.

Romans:

TOUS DES ANGES (Albin Michel, Éd.)

AYMERIS (Aux Éd. de la Sirène).

A paraître:

LES CLOCHES DE SAINT-AMARAIN (Roman).

Justification du tirage

DÉDICACE

ET

PORTRAIT LIMINAIRE

MARCEL PROUST

RÉPONSE A LA PRÉFACE AU _De David à Degas_, VOLUME Ier DE _Propos de Peintre_.

J'ai dédié à l'auteur de «Swann» la réimpression d'_Études et Portraits_, devenus plus tard le «_De David à Degas_»--un titre meilleur par sa sonorité que par le sens qu'il suggère--; le second tome de ces «_Propos de peintre_», je l'offre à l'auteur de «_A l'ombre des jeunes filles en fleurs_». «_Dates_» fait corps avec «_Propos de peintre_», comme chacun de vos romans, mon cher Marcel, constitue une partie de «_A la recherche du temps perdu_».

Je donne même, ici, mon étude sur Forain, et une autre, très développée, sur Frédérick Watts, lesquelles parurent dans _Essais et Portraits_. Vous trouverez plus loin des pages sur José-Maria Sert et sur quelques autres artistes dont vous parlez dans votre préface, mais qui ne figuraient pas dans «De David à Degas». Le pire défaut des articles réunis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas avec rigueur, qu'on y trouve des redites; certaines pages font double emploi; et surtout, ces articles s'adressent à des publics différents, si bien qu'au moment où l'auteur inclinerait au développement d'une idée qu'il mènerait aussi loin que possible, il la lui faut abandonner: d'où un péril qui est que son point de vue n'a qu'une stabilité d'époque et presque de circonstances. Aussi bien, j'appelle ce livre: _Dates_.

Sur votre conseil, et à votre prière, j'avais écarté le _Jean-Louis Forain_; pour, précisément, des «raisons d'époque», je le réintègre dans ce recueil parmi d'autres points de repère du souvenir, qui m'aident dans ma «_Recherche du temps perdu_».

M. François Fosca (en peinture, Georges de Traz), après une analyse de la critique d'art telle qu'on la définirait, critique de «créateurs», selon lui, prononce dans _le Divan_: «_Tel axiome de Denis, telle remarque de Piot, vous en trouverez la justification dans quelques centimètres carrés de leurs toiles, ou dans le coin d'un Cézanne, d'un Signorelli. Et réciproquement, de ces axiomes, sont nées d'autres oeuvres formant comme les degrés alternés d'un escalier que gravit l'artiste. Qui n'a souhaité une édition de «Théories», où l'on intercalerait les reproductions des oeuvres contemporaines de chaque article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de deviner sa peinture à travers ses écrits... Quelles sont ses idées directrices? A part quelques réflexions sur la peinture de portraits, son livre pourrait être écrit par un amateur intelligent qui a fréquenté pas mal de peintres, a du goût, mais nulle armature. Chez lui, l'artiste et l'amateur sont deux hommes différents. L'un crée; l'autre goûte et s'enthousiasme. Mais jamais les expériences du premier ne contrôlent les jugements du second. Nous comprenons maintenant pourquoi il sacrifie au «Cubisme». Capable de discerner les causes de cette hérésie esthétique, il est incapable de résister aux attraits d'une sensation nouvelle..._»

M. Fosca s'excuse «_d'assumer ainsi le rôle d'un puritain grondeur_», mais c'est qu'en présence de l'anarchie actuelle que je connais si bien,--il doit le savoir--«_l'attitude du dilettante n'est plus admissible_». En serais-je donc un? Mais, plus loin, M. Fosca me donne pour «_ravi de jouer, sur le tard, le rôle d'un vieil oncle grognon_», «_un laudator temporis acti_», qui, _devant les nouveautés ronchonne: «Ah! si vous aviez connu Manet!»_ Ici M. Fosca semble avoir trop peu d'ironie, mais il ne me déplaît point de me sentir, moi-même, devenir un peu prud'homme, pour un Suisse comme ce bon M. Fosca. Selon lui, dès que j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse, l'étrique; une sorte de «_scepticisme quasi cruel_» fait que je ne puis «_étudier l'oeuvre, l'exalter, qu'en diminuant l'artiste_». Entre mes mains, Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche, endormi à l'ombre de l'Institut; Manet, un amateur peu sérieux, jaloux de la gloire de Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement cabotin. «_Aux lauriers qu'il tresse, Blanche mêle l'ortie au laurier. C'est si frappant, que dans la préface, Marcel Proust avoue en être gêné!_» En vérité, est-ce que vous aussi, je vous peine un peu?

Mais, cher Marcel, je ne crois pas à la critique d'art, et serais peu à même de définir ce que cela est,--aujourd'hui du moins! Je ne suis qu'un portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son mieux, et avec cette franchise que les parents de ses modèles réprouvent dans sa peinture, jusqu'à la lui laisser pour compte, trop souvent, comme «cruelle». Mes articles, mes études ne sont, à la façon de mes portraits peints, que les paragraphes ou les pages d'une petite histoire de mon temps. L'opinion des autres qu'avec soin je cite, les guillemets dont j'abuse, n'y découvrez-vous pas un scrupule? Certain «critique» me désigne comme un «mémorialiste féroce»; d'autres me prennent pour un mondain,--comme vous! A Paris, on peut, à la vérité, naître, vivre et mourir dans une même rue, sans être connu de ses voisins. J'en fais chaque jour l'expérience comme de l'impossibilité où nous sommes de nous débarrasser d'une étiquette que colle sur notre dos un farceur habile.

Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit à ce point trompé sur le mérite des ouvrages qui parurent de son temps; mais combien ce qu'il raconte de leurs auteurs nous intéresse! Me suis-je trompé, comme l'ont fait tant de critiques sur leurs contemporains? En tout cas, et rendez-moi cette justice, après quarante ans d'expérience, je ne reviens sur aucun de mes jugements, même de tout jeune homme. Delacroix, Ingres, J.-F. Millet, Courbet, Corot, Daumier, Cézanne, Manet, Degas même, je les «adore», comme on dit aujourd'hui, et m'aperçois peu à peu que tant d'autres peintres que les critiques d'art et les marchands nous présentèrent comme supérieurs à ces Maîtres[1]... eh bien!... on ne les tient plus que pour «intéressants». Déjà quelques-uns de ceux-ci retombent lentement, en vol plané, des cimes où les avait portés l'enthousiasme des séïdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien découvert tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler que ce fut Hervieu, qui lui signala Maeterlinck, pendant un séjour que faisait l'auteur des «_Tenailles_» chez le jardinier des supplices? Hervieu, dans un tas de livres reçus par le chroniqueur, avait choisi le Théâtre des Marionnettes, de Maeterlinck. Il passa la nuit à lire, et, le lendemain, mit le feu aux poudres: Mirbeau écrivit son fameux article. La critique du Lyrisme, du Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date de Mirbeau, aura eu des répercussions profondes dans les ateliers, comme nous le verrons dans mes prochains «Propos de peintre» des années après-guerre, où la folie des préfaces pour catalogues d'expositions est devenue générale. Il reste à espérer que cette Égalité dans l'éloge finisse par déprécier le Peintre.

[1] Lautrec, considéré comme supérieur de beaucoup à Degas. (Louis Vauxcelles.)

J'ai souvent présenté jusqu'ici des artistes que je place à un rang un peu subalterne d'acolyte: Fantin lui-même et Whistler aussi, par rapport à d'autres que je déifie. Ne possédant pas un éclectisme extensible (ou le contraire...,) mais entretenant quelques convictions passionnées, j'espère qu'il existe encore quelque part une échelle des valeurs; sinon, j'en veux établir une, ne serait-ce que par respect et dévotion pour les grands génies. A mon culte pour Manet, _peintre_, imputez donc la faiblesse avec laquelle je note d'humbles traits, qui me touchent si fort dans l'_homme_ que j'ai connu et aimé. Pour moi, loin de ridicules, ils me paraissent sublimes.

Le caractère d'un Louis David me fait mieux comprendre son oeuvre, encore que je me passerais de savoir ce qu'a dit et pensé le citoyen, pour mettre le peintre aussi haut que je l'érige dans l'histoire de l'École française.

Ne sera-t-il pas de quelque importance pour les historiens de savoir que, sur la scène de l'Opéra, le 2 février 1920, le maître Henri Matisse, en veston et lunettes d'or, se laissa traîner par des danseuses et un maître de ballet, son ventre de professeur quinquagénaire disparaissant sous des couronnes plus martiales que le chêne et le laurier qu'au 14 juillet précédent le maréchal Foch avait reçues, entre l'Arc de l'Étoile et la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins touchant, dans ses tournées théâtrales que dans son studio méditerranéen, qui est une chambre d'hôtel-palace? C'est si beau quelqu'un qui croit en lui-même, et vous dit _pourquoi_!

L'âme d'Eugène Carrière, sa belle correspondance, son courage dans la douleur, ses vertus civiques et privées, son intelligence de la peinture, tout cela suffira-t-il à faire de lui un aussi grand artiste que Courbet, qui, pourtant, fut un assez sot vaniteux? Tandis que j'écris ces lignes, seuls quelques marchands soutiennent le commissaire qui disperse les études de l'atelier Carrière, au milieu de l'indifférence sinon de la tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont déçus, c'est que leur mémoire est pleine encore de la littérature qui fut consacrée au brave peintre par les écrivains du «Formidable»: ils ont eu, du peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en ont fait un Titan.

La Vierge de Cimabue, portée par les rues de Florence, semblait vivante au peuple et le fanatisait. Aujourd'hui, comme il appert des ballets russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se manifeste différemment, et pour d'autres ouvrages, tels qu'un décor de théâtre, ou un costume de ballerina. Nous applaudissons à toute forme du génie, et décernons les lauriers pareillement à M. Wilson, nouveau Christ, et à Matisse nouveau Van Eyck, quitte à rire bientôt après de nos tartarinades.

M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la «compréhension de la vraie grandeur»... Selon lui, je rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant «intimiste», qui n'a tout de même rien signé d'aussi accompli que le portrait de la mère de Whistler, ni que certaines natures-mortes de Fantin Latour, n'en déplaise à M. Fosca! Il est bien bon de nous rappeler que Maurice Denis est admirable, mais nous préférons les moindres aux plus grands et trop concertés ouvrages de ce pieux artiste.

La «_vraie grandeur_», c'est précisément celle qui ne doit pas être «voulue», ni obtenue, par des théories, mais reste ignorée de ceux en qui elle réside. Souvent ces bienheureux-là, ce sont les contemporains obscurs d'un artiste très fêté de son vivant. Ce phénomène de revirement complet de l'opinion, nous l'avons vu se produire et l'observons de plus en plus fréquemment, car presque personne ne semble savoir en quoi une oeuvre est oeuvre _d'art_, surtout en ces cas si fréquents où la valeur ne s'y signale pas par quelques-unes de ces outrances qui sont, en même temps que leur cause de succès, bien rarement un gage de pérennité. Ce qui manque à la plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur «fatale» et, si j'ose dire, congénitale, des «Créateurs». J'avoue qu'il est très peu de peintres modernes et surtout vivants, que je considère comme des maîtres, quoique chacun de nous en soit un (cela va de soi), pour quelques amis, pour deux critiques, quelques marchands et le petit jeune gendelettres, qui se moque en traitant de tel un aîné qu'il croit «arrivé», parce que le pauvre homme est «connu».

Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon cher Marcel, savez-vous combien un homme de goût se compromet à prononcer et, bien plus gravement, à écrire certains noms d'artistes à côté de certains autres? Si, tout de même! Et de signer une préface à un livre de moi, ce fut un acte de grand courage, et je vous en garderai une reconnaissance très vive, puisque telle personne qui y figurait vous pria de l'en faire disparaître; et ne m'avez-vous pas avoué aussi dans une de vos lettres, que certains de vos amis vous avaient supplié de vous abstenir de me faire si grand honneur que de m'accorder votre apostille?

Comme vous étiez invisible pour moi, et jamais plus abonné au téléphone, combien avons-nous dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour où vous m'avez adressé le manuscrit de votre belle préface, et celui où mon livre parut? Connaissant votre politesse et votre désir d'être agréable à autrui, je vous avais prié de ne pas insister sur mes mérites de peintre, par crainte que vous n'apprêtassiez trop de copie pour les anonymes qui me réservent toujours une place dans leurs échos hebdomadaires... D'ailleurs, claquemuré comme vous l'étiez alors, vous n'étiez plus «au courant», m'écriviez-vous. Ne m'avez-vous point demandé: «Où peut-on voir des Cézanne?»

Et vous feignez de me croire un peintre classé! Cela, Marcel, c'est un peu trop de politesse! Comment n'avez-vous pas été averti par vos nouveaux amis de la N. R. F. _qui n'ont jamais imprimé mon nom comme peintre_, même à l'époque où j'écrivais parfois dans cette revue austère et jésuitiquement «bolcheviste»? Ils ont peur de se tromper... et plutôt le silence, que ces horribles sueurs froides qui mouilleraient les tempes et l'échine de certains «amis», s'il leur fallait se prononcer... tout seuls!

Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma tête, j'ai voulu vous faire entendre qu'on n'avait pas encore cessé de tenir sur moi, «dans certains salons», des propos comme ceux que vous avez jadis enregistrés: «_Il faudrait mettre ses toiles plus en lumière, pour aujourd'hui seulement, parce que nous l'avons invité en quatorzième ou en cure-dents; on les remettra demain à un endroit où elles ne se voient pas_». Non, mon cher, elles ne sont pas plus que jadis «_à la place d'honneur dans les mêmes salons_». Personne, heureusement pour moi, n'en déclare: «_C'est d'une beauté rare; c'est beau comme le classique_». Comme me le dit Paul Valéry, mon cas est même assez cocasse. D'ici cinquante ans, on verra dans des musées les portraits que j'aurai peints de tant de littérateurs, mes amis; et de l'auteur de ces portraits, il n'y aura trace dans aucun livre de son époque. Je suis peut-être le seul artiste de mon âge, dont il n'existe pas la moindre monographie et que Larousse ignore. Je me sens, d'ailleurs, très fier de cette singularité, et je la porte, comme certain professeur d'échec, les ongles qu'il laissait croître à la façon des mandarins de la Chine.

Quelqu'un des privilégiés qui pénétraient nuitamment chez vous, aura dû vous prévenir que mon sens critique s'alarmait un peu des éloges contenus dans votre préface; sur quoi, vous m'avez «rendu ma liberté», supposant que je ne désirais plus publier cette belle page! Vous m'avez même, un beau matin, proposé d'en écrire une autre, où vous m'eussiez présenté d'une façon différente, comme une espèce de «méconnu», genre qui fut tant à la mode! Vos historiographes, après moi, trouveront dans mes tiroirs les centaines de pages que j'ai reçues de vous, à l'occasion de cette préface, honneur de ma courte vie littéraire, et dont le plaisir que j'avais à les lire (malgré vos pattes de mouche) n'était combattu que par tout ce que vous me disiez de la peine que vous preniez à les écrire, tant votre vue était fatiguée et votre asthme pénible.

Je vous avais demandé, non pas une «préface», mais quelques souvenirs de notre Auteuil, au temps où, vous et moi, voyions passer auprès de nous certaines des figures dont il est question dans mes livres... J'espérais un portrait du Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et Degas: vous m'avez terriblement flatté. Mais vous avez trouvé l'occasion de signer deux chefs-d'oeuvre: le portrait de mon père et le vôtre. Quant à celui du Marcel Proust frais émoulu du collège, il est d'une ironie telle, que vous n'aimeriez pas, dites, qu'il eût été peint par un autre que vous-même? Mais les portraits, la _ressemblance_, quel sujet à brouilles, à colères!... Il en va d'un portrait comme des articles de critique. La plupart des modèles ou des auteurs en sont mécontents. Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une telle délicatesse dans la rédaction d'une page où une personne amie est jugée, ou seulement citée par vous, que vos insomnies en doivent être bien cruelles, si la crainte vous saisit de n'avoir peut-être pas été suffisamment aimable. Mais est-ce là le bon état d'âme du «portraitiste»?

Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut bien appeler sans pareil, a fait de vous un «portraitiste» comme il n'en sera jamais parmi les peintres, et tel que je n'en sais point chez les romanciers. Votre M. de Norpois, votre M. de Charlus--je ne parle pas de Swann!--ce sont des portraits de grande tradition. Car, je le crois, contrairement à ce pour quoi vous tiennent la plupart de vos _laudatores_, vous êtes un classique français, par l'étude des sentiments et la composition, que vous renouvelez, mais qui est l'un de vos primes soucis. Bien déçus seraient vos lecteurs s'ils voulaient reconnaître vos modèles, comme ils croient pouvoir nommer ceux d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des caractères de votre génie et, peut-être, avec votre langue, votre principale originalité,--c'est cette dualité de peintre et de modèle. L'art, dont vous créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages, ressortit à une des opérations de l'esprit les plus rares et les plus compliquées; il y en a peu d'exemples dans l'histoire des littératures. A peine oserais-je citer une George Eliot? Quand Léon Daudet voit un rapport entre votre oeuvre et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon donne la mesure de son esprit critique tout en surface. Les documents que vous nous apportez pour l'étude des passions sont, quoique dans la tradition, d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette épithète, on n'en pourra jamais abuser si l'on parle de vous, dans l'impossibilité où l'on est de trouver dans votre oeuvre des points de comparaison avec celles-là mêmes que l'on préfère. Les figures que vous prenez sur nature et que votre brosse peint avec un peu trop de facilité sont des personnages de second plan, comme les Verdurin, le docteur, le peintre, le compositeur; mais ceux-là, dans d'autres romans que les vôtres, seraient des chefs-d'oeuvre, comme portraits. Il me semble parfois, et dans vos plus belles pages, que vous empruntiez à un sexe les traits d'un autre; qu'en certaines de vos effigies, il y ait substitution partielle du «genre», si bien qu'on pourrait dire _il_ au lieu d'_elle_, et faire passer du masculin au féminin les épithètes qui qualifient un nom, une personne, dans ses gestes et son maintien[2]. Or ceci, qui serait peut-être gênant dans certains livres, devient chez vous une subtilité de plus, vous prête un accent de vérité plus fort, plus large et de généralisation, malgré la minutie de l'analyse, dans la contre-expérience que vous faites sur vous-même. La plus humble de vos créatures, disons Françoise, vous vous l'incorporez avant de la restituer, enrichie par son séjour chez vous. Vous êtes donc à part, et la question de ressemblance individuelle ne doit pas compter, dans votre cas, comme romancier. Mais comme «préfacier»?

[2] En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur «Swann», c'était à l'_Écho de Paris_. Je retrouve ces phrases:

... «Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux qui, en plein jour, ne voient qu'à demi...»--«M. Proust s'arrête partout passionnément, regarde les autres, comme le martin-pêcheur voit le fond de la rivière...»

Quelles limites fixer à la ressemblance, pour le portraitiste? Quelles bornes à l'usage licite de la franchise, à l'exercice d'un peintre vrai, ou, encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien marqué dans votre préface à mon livre, que je l'avais requise de vous, cette étude; elle avait donc un peu d'une «commande», comme nous disons? Précisément, «commande» implique flatteries, et retouche,--pense le client ordinaire.

Vous avouerai-je que toute photographie prise de mon visage me paraît étonnante et m'instruit sur moi-même, alors que mon entourage crie à la caricature? Forain, Rouveyre, Boldini, Max Beerbohm, Sickert, Sargent, Degas, m'ont été, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents, ces croquis ou ces tableaux, de même que je pense me voir dans la glace, et ris de tout coeur, en lisant certain fameux portrait écrit, que mes amis m'ont caché, quand il parut. Cette «manière noire» est due à la collaboration de Forain (pour le côté _moral_) et de Léon Daudet (pour la forme extérieure). J'ai été un peu surpris, en le lisant, que ce morceau de bravoure fût de Léon Daudet. Je me suis toujours méfié des gens qui ont des certitudes, ou des haines apostoliques, à la Mendès, mais Daudet porte un nom qui m'est cher; ce solide bourgeois défend des préjugés, une société, une classe auxquelles on ne me crut point, en général, hostile. J'étais bienveillamment reçu dans sa famille, et le rencontrais dans quelques maisons d'amis. Toujours m'efforçai-je de lui trouver «_un esprit fantastique_», quoique Mme de Noailles, dès ma première entrevue avec lui, m'eut confié: «Non, la drôlerie de notre cher Léon n'est pas pour vous!» Je ne pus point y contredire.

En tout cas, il a du courage. Les engueulades de «Léon» et les coups de rapière de ce noble justicier, je les préférerais, il me semble, aux complaisances veules, aux «léchades» dues à la papelarde camaraderie dont un Parisien est trop souvent l'objet dans la presse, par ces temps où personne n'ose plus formuler une opinion. L'express-charge par quoi ce pamphlétaire m'exécuta, en pleine guerre et _Union sacrée_ des bons citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-même. Mais la passion de la vérité emporte tout!

Quant à vous, «le dreyfusard» que vous vous flattez d'être, votre génie est d'autre part célébré par _l'Action Française_, et c'est dans un sentiment semblable à celui qui fit l'_Union Sacrée_,--j'imagine cela, du moins--que vous me priiez, il y a deux ans, de ne pas réimprimer, pour le pacifique lecteur d'après-guerre, mon essai sur le nationaliste Jean-Louis Forain; à moins que, de ma part, peu digne vous semblât que je remisse sous ses yeux, comme pour les lui rappeler, les éloges que j'adressais à ce grand dessinateur, après que Forain, feignant de me prendre pour un ennemi, eût cessé de saluer son panégyriste? Vous m'expliquerez l'imprévue attitude de Forain à mon égard, en me disant qu'un auteur illustre garde sa pudeur et que le succès redouble sa susceptibilité et ses craintes. Vous m'avez écrit que 886 lettres de félicitations vous étaient déjà parvenues en trois jours, à l'occasion du prix Goncourt; mille découpures de journaux, de longs articles, certains signés par des amis enthousiastes; des poèmes suivirent, et une ode même, à Marcel Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui vous ont froissé, si inexplicablement même, que leurs auteurs durent se prendre la tête dans leurs mains et se demander: «Qu'est-ce que Proust a compris? Quelle noire intention me prête-t-il?»