Promenades autour d'un village
Chapter 9
Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques, gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. À l'heure de minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans le gouffre à l'_Ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de même que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.
Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées au sein de la terre.
Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour éveiller la convoitise des passants.
Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un animal indéfinissable se promène la nuit à certaines époques indéterminées, va tourmenter les boeufs aux pâturages et rôder autour des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bête. On l'appelle la _grand'-bête_, par tradition, quoique bien souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela: arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis certain, soit à l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur flottante, et condensée sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur vision. Les chiens l'annoncent par des hurlements désespérés et s'enfuient dès qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache. Sont-ce de mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la bête, qu'on aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces prétendus fantômes. Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et le poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur un très-grand nombre d'habitants.
Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues, avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Chez nous, c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni moins qu'une paire de bas.
Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse, très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.
Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de surnaturel, et dit à cette vieille:
--Vous lavez bien tard, la mère!
Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante:
--Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence à l'approche d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule, laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au moins digne de remarque. Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai en moi-même: je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne m'eût décidé à revenir sur mes pas.
Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul, en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied à terre à une montée et se trouva au bord de la route près d'un fossé où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas, qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer la première.
--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais j'eus une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille si élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant d'avoir affaire à des plaisants de village, malintentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant:
«--Que me voulez-vous?
«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur le revers du fossé.
Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie au chapitre des hallucinations.
L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près, il devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et plantée comme un monument à un vaste carrefour des chemins communaux. Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, où la ronce et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent qu'on ne peut l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit repasser l'épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse de leur occupation.
Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme Râteau, qui est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.
Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Râteau. Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance et vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande colère contre les Anglais et contre lui-même.
--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller!
Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre autour de l'orme:
--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais, et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les donne en garde.
Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et, jetant là ses sabots, _s'en courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis, quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique, le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes destinées et la grande mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup de main à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.
Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme Râteau une moins bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.
Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'orme Râteau. Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_, car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier en habit noir complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous le Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant connaître qu'à ceux qui ont _le secret_.
Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, en lui disant toujours _monsieur_, très-poliment; mais nous n'avons pas trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu; et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut avoir peur de lui.
Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois très-savant et très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et merveilleuse_, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y retrouverez toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions humaines, variant seulement par quelques détails, selon les localités: ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de son berceau, ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à passer par le même chemin et à se nourrir des mêmes idées.
Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité modifiés dans les idées ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde de fantaisies perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi à s'effacer de la croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans intérêt de recueillir les fragments, épars dans toutes les provinces de France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.
L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française, depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam Mickiewicz.
La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.
Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, c'est-à-dire pénétré intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_, plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de l'esprit humain. _La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment, nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!
Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnomes, les djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.
Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé, dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.
Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.
Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original affreusement corrompu quant au reste.
Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste suffisamment.
Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_, autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on reconnaît parmi eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus. Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il n'y ferait pas bon.
On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en connaît si bien les détails et les différents aspects, qu'il ne puisse plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, prendre, dans le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais qui le menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux incrédules.
Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de nos environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter à peu de distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air narquois; or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau, pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.