Promenades autour d'un village
Chapter 6
--Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre la cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que vous appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous avez demandé Marcillat, qui était à plus de douze lieues d'ici, pendant que j'étais sous votre main. Ç'a été un crève-coeur pour moi; je me suis questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, et, de chagrin, j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, où je vis encore plus mal.
Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est malheureux et pas assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié obéissent à des lois différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire que j'avais douté de son talent.
J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là question.
Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.
Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient très-bien, ce qui est la vérité.
Un autre _idéaliste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont il mène la vie, c'est Caillaud-la-_Chièbe_ (c'est-à-dire la _Chèvre_), ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois pattes de naissance_.
La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations. Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus d'ambition que de prévoyance.
À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de revenir millionnaire.
Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf propriétaire.
Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse, car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.
La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir, presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.
N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un Caillaud à trois pattes?
Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées, crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas la valeur d'un centime.
À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées. L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas longtemps pour que les plus niais y voient clair.
Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.
Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent.
Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le monopole de la misère et de la commisération.
Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société.
La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute notion de dignité, et, partant, de charité humaine.
L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même s'endurcit peu à peu à l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.
À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit, en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rége_ (le sillon) du bon côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès, le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.
À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.
XII
Au village de ***, 27 et 28 juillet.
Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi.
On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage dans les vallons qui conduisent à la Creuse.
Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. Les récoltes sont presque finies, les granges sont pleines.
Nous descendons à la Creuse et nous la remontons jusqu'à l'embouchure du torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserrée et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques.
J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller à la _Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'héberger Henri IV, et qui est très-bien conservé.
La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien méchante. En ce moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se persuader que c'est elle qui les a apportés là.
Le village se présente encore mieux en montant qu'en descendant. On y arrive par des prairies délicieuses.
Nous y voilà. Décidément, on est ici plus démonstratif que chez nous. Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lié avec tout le monde.
Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, et dont le nom se recommande de lui-même, est invité par nous à déjeuner le lendemain sur le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de friture au bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de cette nature. Il fait rapidement des croquis adorables.
Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et résument en cinq minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours d'observation et de fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir le nom des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et fidèle, sans l'effort des pénibles investigations.
Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue dont les difficultés mystérieuses nous échappent, tant elle paraît claire et facile quand ils la possèdent bien.
En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les douces émotions de nos rêveries à travers ces promenades enchantées, et, quant à moi, il m'eût été bien impossible de dire comment ce petit bout de papier crayonné si promptement contenait tant de choses auxquelles j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des objets dont j'avais savouré la couleur et la forme.
Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du grand rocher noir. Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans la Creuse à la manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.
Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, les petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fête des Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont fauchés, les vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons achèvent de tomber sous la faucille.
Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fête dans les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.
Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux réparations urgentes.
Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement que nous deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer les moeurs et les coutumes.
En attendant, voici les nouvelles du jour:
Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans l'étroite cour de l'église, comme en plein moyen âge.
Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour, et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne de plaisir. Il sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les âmes sont toutes belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps apparemment qui a l'initiative dans la génération.
Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans qui m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'était pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un _capot_, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se coiffera l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux dévorés du soleil!
Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous promener en plein midi sous les hêtres du rivage!
XIII
29 juillet.
La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je voisine.
Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage avec beaucoup de grâce.
--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous. On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans intérêt, et il y a, dans notre village, des gens gênés qui ne demandent jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.
Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses garçons qui ont été au service, de ceux qui sont restés près d'elle pour cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée à notre ami Moreau; et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village.
Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces entrefaites, perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et tombe le long de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, elle est du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont singulièrement dégagés.
--Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une voix fraîche et forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée de soif.
La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle avale d'un trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa langue, en riant et en montrant ses deux rangées de petites dents éblouissantes, qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues, son oeil est animé, sa figure hardie et candide.
Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé à la grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est harmonieux; son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme charmante, et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment, perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le sentier rapide.
Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Cérès berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable.
Une autre beauté brune, mais pâle et grave d'expression, un peu lourde et nonchalante d'allures, mérite une mention particulière. Amyntas l'a baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît pas le type du Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.
Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette beauté doit avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il y a lieu.
Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment ici. La moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une année de richesse ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y coopèrent avec autant d'activité que la force virile, et cela se fait si résolument et si gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il semble que cette épithète serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause première de la beauté féminine dans ses types de choix.
Il y a pourtant aussi des types très-fins et très-délicats, probablement peu appréciés, et cette beauté d'expression étonnée et ingénue de l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les campagnes.
Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition à celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante.
Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt où l'être attend son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, agiles et fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, et la gaucherie émue de nos filles de douze à quatorze ans.
Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, même ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme de petits hommes.
Nous avons résisté au désir de gâter ceux d'ici, et nous n'avons encore échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de pouvoir nous dire que nous avons été _aimés pour nous-mêmes_ au commencement.
Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener tout à fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou pose. L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des objets d'étonnement et de curiosité.
Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider à faire notre soupe.
C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_ gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante d'une grande famille du pays.
Son père, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun (tel est le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est aujourd'hui garde champêtre du village.
Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé _par bon coeur_, et il a épousé sa servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine de l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme:
--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau à la fontaine!
Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés.
Le maître d'école nous force à accepter un pigeonneau, et Moreau remplit notre panier de truites.
Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui entendre, tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a intérêt à lui complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, et lui témoignent leur sympathie.
Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme à toutes les choses de ce bas monde?
Nous verrons bien!
LE BERRY
I
MOEURS ET COUTUMES
On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire quelquefois (car l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais été le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le Walter Scott de n'importe quelle localité! Je consentirais à être celui de Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié du parallèle.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouvé son Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou révélée à l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à l'archéologue. Il n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de population si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe au regard du passant indifférent ou désoeuvré.
Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes, tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands rochers, ni bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ... des brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs sont stationnaires, des routes où, après le coucher du soleil, vous ne rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux passent au grand air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a d'inusité que son ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les vives impressions extérieures. Peu de goût, et plutôt, en beaucoup d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La prudence est partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence va jusqu'à la méfiance.
Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes assez tranchés, sans sortir cependant du caractère général. Il y a là, comme dans toutes les étendues de pays un peu considérables, des landes, des terres fertiles, des endroits boisés, des espaces découverts et nus: partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs goûts, dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une description complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais des bornes de mon sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type général, lequel résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble.
Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main, dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallée Noire_, et qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée de la surface de quarante lieues carrées environ.