Promenades autour d'un village
Chapter 5
On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là où il est, c'est un pic alpestre.
Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus de rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, elle semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend à travers champs, par le plateau, la direction du village.
En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres et de chênes enfouis dans des déchirures de terrains très-amusantes.
On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au village par une fente profonde, chemin en été, torrent en hiver.
On ne saurait définir la production générale du pays, tant elle est inégale et variée sur ces terrains tourmentés de mouvements capricieux!
Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont magnifiques à la vue, bien que grossiers de qualité; le _brin_ est trop gros, et nos chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en font leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres froments, gravement malades cette année, et dont le grain éclate en poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud, la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se fait industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, c'est-à-dire de ce que le pied et la main peuvent atteindre.
Somme toute, la contrée est riche, le vin très-potable, le pain excellent, les légumes aussi. La grande variété des produits est toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les _chétifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres légères et inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus d'espace, et bien qu'une _boisselée_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres, le résultat général prouve que ces terres médiocres rapportent, en proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de première qualité.
Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage.
--Nous nous _artificions_ à toute chose, me disait un paysan de par là. Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte à côte, chose réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre à dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos de chrétien, dans des hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On _s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus haut, on endigue, on s'arrange et on se sauve.
Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le répète, moins solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus à un Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette majesté qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallée Noire; mais il est plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il rêve moins, il comprend davantage.
Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau. Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour qui a sué la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie dans un pied d'eau.
Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche soir, toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter dans les bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à la main sous les blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaîment la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en famille, sauf les belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a pas d'étrangers au village.
Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et savoureuse.
La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous pourriez marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais bienveillantes.
Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: filets et bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel échange constitue une sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever la vergée qu'on rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à charge de revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches et les querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne viendrait jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les étangs, ils achètent le fretin et _rempoissonnent_ leur rivière pour l'avenir.
En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à saluer une très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en cornette et jupon court.
Elle était seule dans cet Éden champêtre, droite, rose, enjouée.
Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la mère d'un de nos amis, avoué très-considéré dans notre ville.
--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à quelques pas de cette vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois vachères pour une, prenne son plaisir à être là toute seule à son âge, par chaud ou froid, vent ou pluie?
--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais que son fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la fixer à la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-être et le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances, mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. Oui, oui, encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin d'identifier notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain rêve; c'est un goût inné et positif chez la grande majorité de la race humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, comme une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie libre et rêveuse au grand air.
Et, quand cette passion s'est développée dans une contrée adorable, est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure?
Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature était belle partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait pas de la laisser à elle-même, là où elle se refuse à nourrir l'homme. Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les qualités de la fécondité, le caractère de grâce ou de solennité qui lui est propre.
Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. Nous traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est ingrate que parce que le génie de l'homme a été paresseux. Nous sortons des ténèbres de la routine. La science et la pratique prennent un magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie matérielle absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et les rêveurs ont tort pour le moment.
Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de ses dépenses et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper quand il aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne soulève pas cette question), mais de culture en grand avec une direction savante et intelligente.
Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'années peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un parc de quelques lieues carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu de ses grandes éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles s'effectuent facilement à travers des allées ombragées et doucement sinueuses.
Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intérêt social aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les efforts vers le même but, des départements entiers, des provinces entières, ne deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature de la végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de stériles broussailles.
À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau en même temps qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le goût ira toujours s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poëte. Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une grossièreté que de négliger les fleurs et d'aplanir sans nécessité les aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de détruire l'harmonie des formes et des couleurs sur un point donné, par des bâtisses disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien, l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus.
Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que, vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus aimables en devenant plus satisfaits?
Amyntas s'est décidément épris de la maisonnette où nous sommes loges. Il y rêve une installation possible, un pied-à-terre tolérable au milieu du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi pas? Il a bien raison.
J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle ne réalise pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami réclame la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser arranger cette chaumière à son gré et de devenir ses hôtes dans nos excursions sur la Creuse. Nous retirons nos prétentions.
Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voilà propriétaire d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres carrés; d'un bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un talus de rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.
À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus le même.
Après le souper, car nous n'avons dîné qu'à neuf heures, le voilà qui lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de _son mur_, et dit à chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts_,--il en aura pour deux francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma propriété_, enfin! C'est tout dire!
--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par goût ou par raison, je viendrai terminer mes jours?
Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était venue pour mon compte, quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me faut renoncer.
Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que je suis dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas séduire par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de chagrin!
J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce village. Un chagrin surmonté par des considérations d'intérêt, c'est presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado champêtre où nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; mais je voudrais bien que ma main n'y apportât pas une égratignure.
Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette est enchanté de pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il paye quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.
IX
10 juillet.
Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me traverse l'esprit.
Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre _square_, s'est laissé choir hier de son âne. On le disait brisé. Il est peut-être mourant.
Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient prier pour son âme.
J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux mendiant aveugle, récitant un long _oremus_ en l'honneur du généreux Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le _propriétaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse, pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux fait les choses en conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.
Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui demande où il veut aller.
Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, avec son petit sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.
On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, et on fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les deux rives de la Creuse, aridité complète, découpure romantique autour du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.
Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois femmes chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et rougit. Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.
Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.
Belle et bonne France, on ne te connaît pas!
On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau au fromage de la localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...
On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les papillons, on se couche à deux heures.
X
14 juillet.
Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable pastoure, est venu nous voir ce matin.
Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et le traite de _mon avoué_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit plus _ma chaumière_, il ne dit même plus _ma maison_, il dit _ma villa_.
L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il est né _natif_, comme on dit chez nous. Il a été élevé pieds nus, sur les roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps où, lui aussi, gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou d'une ville et au parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui connaît la réalité des choses humaines et qui est rompu au contact des intérêts et des passions des gens de campagne:
--Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter là une tente. Je ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de braves gens.
--En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes?
--Des hommes très-bons et très-sincèrement religieux, des moeurs très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, l'orgueil d'un certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous avons peu à faire par là, nous autres gens de procédure. J'en suis fier pour mon endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des siècles. Faute de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin que leur a creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne vous défendez pas de les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.
Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop romanesque d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera possible.
XI
26 juillet.
Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son village_, afin de mettre les ouvriers en besogne à _sa villa_. Il nous permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de leur céder la place.
Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne pourrait se déranger dans la semaine.
Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans qu'on y songe; elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander.
La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère. Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse.
Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle école, qui y introduisent des contorsions prétentieuses et des airs impertinents tout à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée n'est elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures de nos plaines.
Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa simplicité. Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à notre fête, très-frappés de leur air modeste.
Notre _assemblée_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours été ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère friands de ces nouveautés, n'en usent que _par genre_, et préfèrent le vin du cru, qui se débite au _pichet_ dans les cabarets de la localité.
Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette, c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a été mauvaise.
Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a beaucoup gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent des journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et, quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les jambes à son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.
Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste contre l'idéaliste.
Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné beaucoup d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est là debout sur le banc, à son côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.
Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève qui lui fait honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il s'était trop longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en outre, Doré a fait la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, à l'abri du soleil et de la pluie.
Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit nombre, et, malgré trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à la musette du concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos à dos avec lui.
Les deux musettes braillent chacune un air différent. À distance, c'est un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument, que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri strident de la vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de Blanchet.
Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge et du talent. C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux doué que le vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et sait de fort belles choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à l'offertoire. Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, à un lendemain de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et d'une facture magnifique.
Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement pillées dans les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien que mal, sur les routes et dans les cabarets.
Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, à la fin de l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait mal agi en faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journée, tous frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dédommagement qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne pus prendre parti contre le maître sonneur de Condé, qui était dans son droit et qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois de la mesure.
La scène fut assez pathétique. Doré gémissait et me reprochait doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait _du tort_.
J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs autrefois: Marcillat, du Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce maudit Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain respect. Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux sonneur de Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours?