Promenades autour d'un village

Chapter 4

Chapter 43,911 wordsPublic domain

La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. Entrez dans quelque _chaumière_ que ce soit, elle ne vous présentera rien sans l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, épousseté devant vous. À de meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir vous fier à tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des _vaisseaux_ en présence de l'hôte, est une indispensable politesse. Si cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira avec méfiance pour peu qu'on y manque.

Si les _réalistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est _réellement_, il est certain que les idéalistes l'ont parfois quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le voir sous un jour exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle, comme une pierre, comme un insecte?

Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une modeste affirmation.

Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le cachet général.

Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes? Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.

Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je les vois venir, et même _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.

Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré? Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader.

Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les esprits réalistes--il y en a aussi chez nous--sont frappés du côté rude et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?

J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de _bête_ parce qu'il s'obstinait dans son idée:

--On a le droit d'être bête, si on veut.

Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec réflexion ses propres doutes.

Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop enfantine et d'une inexpérience trop romanesque:

«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont _généralement, sous le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progrès du temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans mélange, n'ont pas assez complètement respecté leur moralité et leurs croyances. Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable de probité et de loyauté_. Des esprits chagrins le nient, soit pour exalter le passé au préjudice du présent, soit parce que les intérêts établissent trop souvent, entre la classe qui possède le sol et celle qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne calomnions pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux à vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans que le maître puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que cette confiance ait été trompée?»

Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'écriviez pas ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai été taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop _florianesque_. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne prenant pas le reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût entré dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je ne sais rien de plus amer que de mépriser mon semblable.

Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.

Tranquille vallée, je te remercie d'avoir résumé pour moi l'antique inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte d'Auron, à Bourges:

INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM. RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.

_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilité dans les moeurs et la piété sincère. Vous ne saurez plus vous éloigner_.

Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: «Vous vous trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur aussi ouvert que les yeux.

Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, surprendre l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, les grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui riole_, sans être forcé de nous dire que cet homme est un scélérat, ce tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces fleurettes des poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.

D'autres peuvent prendre le réel par ce côté âpre et triste, et avoir du talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, de beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire, l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût.

VIII

8 juillet.

Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il fait même très-froid en voiture découverte, à cinq heures. L'orage d'avant-hier nous fait espérer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _réelle_, cette fois.

Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à notre promenade notre jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille à présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres. Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que cette belle _notodontide_, s'étant posée sur sa robe, a été, par sa fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la collection.

Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, emprunté à ses plus récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias jusqu'à nouvel ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer tous les ans, selon la recherche dominante de la saison des courses.

J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_ sur une fleur, à la dernière excursion, la variété de la zygène du trèfle _aux taches réunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.

Nous avions cinq heures de route.

Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y arrivons.

Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, Amyntas trouve le site encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a la migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le village. Je cherche la réalité triste et chagrine de très-bonne foi: est-ce ma faute? je ne puis la trouver là.

Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les bonnes femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient, attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion ou cette fierté. Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La réponse est prompte, très-familière, mais vraiment bienveillante.

On parle très-bien ici, encore mieux que dans la vallée Noire, ce qui n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre langue d'_oil_, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc., à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute grossière.

On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui dépassent le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit _énorme, immense_, ce qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux. Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est _ie_ pour _elle_.

Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet facile ou sensé à celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.

Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles travaillent beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, plus courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, mais elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me paraît être l'enfant gâté de chaque maison.

Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de plus, les femmes sont orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va chercher le sien pour vous le montrer.

J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il est fort barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête d'ange. C'est un ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas?

Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et me crie d'un air brusque et charmant:

--Il est à moi, celui-là. Il n'est pas plus mal _bâti_ qu'un autre, _hein?_

_Bâti_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien, mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine à qui tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas!

Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté qu'on le regarde, il est charmant, ce village privilégie.

Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.

Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu le secret de son art? C'est par le sentiment que la révélation lui arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.

Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux paysannes très pauvres.

Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; elles m'invitent à entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne sourient pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrête pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi qu'elles s'expriment.

Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition d'une chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine.

Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais déjà droit de bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne amitié et on me promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me le céder, on secoue la tête:

--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!

Je ne peux me défendre d'être touché de ce sentiment qui se manifeste avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi faire bâtir une belle et bonne maison à la place de la masure qui s'écroule; ce ne serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut mourir. Fussé-je assez riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à prix d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas le courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance.

Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est _monsieur_ ou _madame_. Chez nous, ces dénominations aristocratiques sont tout à fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me répond:

--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?

J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure là.

--Monsieur ***.

--Quel est l'état de ce M. ***?

--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.

--Un ancien bourgeois?

--Mon Dieu, non; un homme comme nous.

Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux mendiants, et ils m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont rares: on en compte deux ou trois dans la commune.

Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui ont su profiter de l'amélioration des races.

Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible à engraisser, parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à disparaître. Le coq de Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. Il demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la poule du Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, mères sans souci et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite. Voilà les résultats obtenus chez nous.

Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, très-robuste. On n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené.

--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à _madame_ une telle du village; et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _causé_ avec nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont _venues_ belles.

Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont excellentes dans ce bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures aux habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, gratte, mange et grimpe partout en liberté.

Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune citron, à large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux poules: l'une pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de figurer chez un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue, ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. Celui-ci a une robe charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement découpées, la démarche aisée et la physionomie fière mais fort affable.

Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre Jacque de m'avoir inspiré, par ses études ingénieuses et savantes sur la matière, et surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés dans le _Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un redoublement d'amitié pour le coq et la poule.

Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de haute utilité que tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette amitié de bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les animaux apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous que le supplice de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils sont des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et ils ont cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que nous pouvons les rendre parfaitement heureux.

Il y a de petites espèces ravissantes qui ne _grattent pas_, et que l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite cabane qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une étroite limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, sans banalité de confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur main, perchent à côté d'eux sur les branches, dînent à leurs côtés, si l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hâte, à toute heure, au moindre appel d'une voix amie.

À ce caractère sociable et à cette domesticité fidèle, ils joignent la beauté merveilleuse dans certaines espèces même très-rustiques et très-communes, et l'infinie variété dans l'imprévu des reproductions et dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on voit arriver des surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du père et de la mère, et qui aussitôt forment des genres et des sous-genres intéressants.

Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intrà muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se promènera avec nous.

Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne modèle, un âne qui passe partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de provisions, et son neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de nous accompagner que celui de porter une poêle.

Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son idée, il faut le laisser faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. Nous avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous partons au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de partir.

Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand tout le monde aura faim. Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, des rochers pour table et des arbres pour tente.

On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et puis là sont les insectes à l'existence fantastique et l'espoir de nouvelles découvertes.

Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le cheval porteur du déjeuner.

On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher noirâtre dit le _roc à Guyot_.

Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se mettent en quête du dessert.

Les cerneaux ne sont pas formés, mais _M. Fred_ grimpe sur les cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de fruits. Je m'inquiète de ce mode de contributions trop directes.

--Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient là, qu'ils vous offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux oiseaux.

Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des siéges et des tables; il élève des dolmens sans les avoir.

C'est le moment d'examiner ces galets.

Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et amenés là par la Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où nous nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour le pavage et les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop coûteux et trop difficiles; on y a renoncé.

Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où aujourd'hui le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents où l'on se sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour faire place au grand droit de tous: au progrès!

Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un grain micacé compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas bleuâtre.

La Creuse a apporté là les plus beaux échantillons des divers bancs granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous présente un musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et variés, des micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de l'argent disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui rivalise pour l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica pulvérisé qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.

Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle trouve un bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. Elle ramasse du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.

Sylvain veut laver la poêle.

--Ah! malheureux! que faites-vous là? s'écrie-t-elle. Laver la poêle d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça porte malheur au pêcheur; ne le savez-vous point!

En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé dans les rochers submergés et dans les courants, lançant son filet avec maestria, avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites, pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture de barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis brûlants, c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les artichauts crus, la galette, les guignes et le café, voilà, j'espère, un festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit si ouvert!

Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit quand on s'étonne de son régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer.

Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_, s'est exalté. Il devient d'une loquacité désespérante. Heureusement, il s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les débris du festin.

Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui bat sa base, et Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, veut nous faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous nous obstinons à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y passe sans brancher. De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel âne!

Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'étend le site ardu et sévère que nous avons baptisé le Sahara. Pas un souffle d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour séparer les pieds du roc brûlant.

En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos naturalistes. Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on se soucie. Voilà nos enragés tout en haut du précipice, oubliant de songer aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend comme on peut.

Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et perfides, et les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace. L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les souffrances de la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les entomologistes appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues, des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance à la Spezzia, dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.