Promenades autour d'un village
Chapter 10
Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est que le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire.
--Ah çà! écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience; ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous flanque mon coup de fusil.
M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.
On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître également; mais, le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même plomb.
Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes, quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous saute sur les épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle est toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour vous y faire noyer.
La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu'elle habite en desséchant les fosses et les marais à eaux croupissantes. La maladie s'en va avec elle.
Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est sa passion, et il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux _pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de noeuds inextricables.
C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.
Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre bête tondue.
Le ministère de l'instruction publique va faire publier le recueil des chants populaires de la France. C'est une très-bonne idée, dont la réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien tard, nous le craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu complète, il faudrait envoyer dans chaque province une personne compétente, exclusivement chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va consulter apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la patience de reconstruire, parmi cent versions altérées d'une chose intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, toute l'importance, toute l'utilité de cette publication est là, le travail demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. Les commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables découvertes seront fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède consciencieusement et par des recherches toutes spéciales.
Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable. Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que, si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, _à coup sûr_, des merveilles à découvrir et à sauver du néant qui va les atteindre. La musique a toujours été plus négligée que la littérature par les gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! sans parler de chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui disparaîtront entièrement, faute d'une initiative ministérielle! La spéculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour déterrer les trésors oubliés.
Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrès, des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant que les artistes et les industriels n'auront pas de véritables corporations.
Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais qu'il n'y a pas de vraie poésie sans un certain dérèglement d'imagination et beaucoup de naïveté.
Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être inépuisable; car chaque jour amène une révélation, et arrache à ce vieux monde de superstitions, qui dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses terreurs, de sa poésie.
Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publié dans ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une série d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une histoire spéciale de cette face de la vie rustique et prolétaire: les _Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires_ de nos localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de fantaisies, c'est une recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou à l'habitude générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul instant. Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une mention explicative du _grand Bissêtre_, dont nous avions beaucoup entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant. Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais fait que de ceux-là.
«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissêtre_) préside aux événements qui ont lieu dans les années bissextiles. On dit que, lorsqu'une femme accouche dans l'année où le _Bissêtre saute_ elle met immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans sans avoir d'enfants.
«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la Monnoye, «le vulgaire pense que _Bissêtre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre d'important.»
«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de Bissexte, et était synonyme de _malheur, infortune_.
«Pour ce que Bissextre eschiet, L'an en sera tout desbauchiet.»
(Molinet.--_Le Calendrier_.)
«Cette année était bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.)
«La mauvaise influence de l'année bissextile était proverbiale au moyen âge. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe.» (Génin, _Lexique comparé_.)
«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent, enfant terrible.»
Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous avait empêché de songer à l'année bissextile, n'est pas obligé de _courir_ à certaines époques. Il court les champs, les étangs, les marécages, d'où il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres.
La _poule noire_ est consacrée, dans presque toute la France, aux incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de la Salle raconte son emploi est à peu près identique dans toute la vallée Noire.
«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement de quatre chemins, et, là, tenant la poule, ils crient par trois fois:
«--Qui veut acheter ma poule noire?
«J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_.»
Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; mais on glane longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination populaire.
Le _casseux_ de bois est le fantôme des forêts. On n'a pas l'esprit bien tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits étranges de chouettes effrayées et de branches cassées par la course des sangliers dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à fantastiques enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous dire: «Que fais-tu là?»
Nous avons parlé déjà quelque part du _ramasseux de rosée_, un propriétaire matinal qui promène sur les prairies un chiffon au moyen duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais il ne faut pas croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour obtenir d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien certain quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit l'opérateur, que ce soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-à-dire le démon qui le sert, et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut être bien _savant_ pour faire sa fortune de cette manière.
Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le _lubin_ d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle Amélie Bosquet dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et sème derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier, car il pourrait bien semer du _bédouin_ et de l'ivraie à la place de froment, _si c'était son idée_.
Le _lupeux_ est un être franchement désagréable. Un de nos amis, parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, entendit non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine assez douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, répétait de place en place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien, et dit à l'indigène qui l'accompagnait:
--Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce à cause de nous?
Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. La voix les suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'écriait: _Ah! ah!_ d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de rire en lui répondant:
--Eh bien, quoi donc?
--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus.
Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas, et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:
--Ah çà! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce de chouette?
--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ça commence par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène, et puis ça se fâche et ça vous noie dans les fondrières.
Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met avec succès sur la trace originaire de la tradition.
La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure sacrée; aussi l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se trompe guère.
Dans notre vallée Noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe.
Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose se passe ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, et de l'aveu même des métayers.
Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année: c'est vous qui lui aurez causé le dommage.
Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait hurler les chiens et mugir les troupeaux.
Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère _Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse les noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font dresser les cheveux sur la tête.
D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se tenir d'écouter ce que son boeuf disait à son âne.
--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.
--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!
--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit calme et philosophique.
--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.
--C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.
Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme, courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les trois jours.
Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, après avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître, reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui disait:
--Bonsoir, Jean; à l'an prochain!
Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; mais qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent:
--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé; car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus vivant à cette heure!
Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.
III
LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC
Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé seulement par les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon à Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la Châtre qu'il prend du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il devient pittoresque et vraiment beau.
En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa source, on arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos jours, il était presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué. À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernière place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, _aidé de ses bons hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en brèche avec fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d'évacuer la forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue entière et fendue de haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument glorieux pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s'écroula tout à coup avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est encore belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop menaçante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu. On a longtemps conservé dans l'église de Sainte-Sévère le dernier étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a dit qu'il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, par Boussac, dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à Roul-Sainte-Croix, quatre lieues au delà; sur l'arête élevée des collines qui forment comme une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise, la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté berrichonne.
Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient l'attention et les recherches d'un antiquaire.
J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de découvrir ce que représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés, longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l'on répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles (affectées au local de la sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout, évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue de huit costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C'est la plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui subsiste peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal, habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C'est toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d'un beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration des beaux-arts en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des artistes.
Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art éparses sur le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même l'entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac; et l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel.
Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand goût mêlés à un grand savoir naïf chez l'artiste inconnu qui en a tracé le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'à la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.