Prodige du cœur

Part 2

Chapter 24,049 wordsPublic domain

Quelquefois, elle pensait qu’elle l’aimait trop. S’il avait été pareil à ces enfants méchants et disgraciés qui font de la peine à leurs parents, son cœur, peut-être, se serait moins attaché. Mais il était si paisible, si studieux, toujours un peu rêveur et doux; on le voyait bien à l’école où il aimait à s’isoler dans un coin de la classe ou de la cour. Ses yeux ne s’éveillaient vraiment que sous les regards de Claire Lautier, dans son ombre chère. Toute la joie était là-haut, au faîte de la vallée des Ages. Il n’y trouvait aucune parole discordante, aucun mouvement trop brusque, mais un glissement de paix.

--Quand je serai grand, je ne quitterai pas les Ages, disait-il souvent à Claire.

Elle murmurait:

--Cet enfant me sauve...

Lorsqu’il n’était pas à la maison, aux rares moments de répit, elle s’enfermait dans sa chambre. Ce soir-là, elle tira de la commode une boîte de bois blanc; elle se mit à relire les lettres de Jacques Renaud, celui qu’elle avait aimé et qui était mort. Puis elle appela, au fond de son cœur, son frère dont elle voyait le visage paisible et loyal dans un petit cadre doré.

--Tu vois... Ma vie serait finie sans ce petit. Il a déjà ton regard... Il n’est pas à cette femme... Il est à nous. Il sera bon comme toi, brave comme toi.

Elle se souvenait à jamais de Jacques Renaud, un garçon si simple et droit, lui aussi, et de ce suprême soir, où elle l’avait salué pour la dernière fois. Il ne s’était pas retourné en partant, sous les branches de la châtaigneraie du Bost, car il devait pleurer. De cet amour on n’avait rien su dans le pays, parce qu’il fallait que la guerre fût finie pour faire les accordailles.

Il était mort, et elle restait dans cette vie. Mais Dieu lui avait envoyé Simon et elle n’était plus seule, avec un cœur trop pesant. Elle entendit venir l’enfant, replaça les chères reliques dans leur boîte.

Simon lui tendit une lettre que lui avait donnée le facteur pour éviter un long détour. Elle la prit en tremblant et s’apaisa vite. C’était le charron de Bonnal qui demandait à acheter douze gros ormeaux du bois de Lafond. Elle cacha son premier trouble en feuilletant les livres et les cahiers de Simon. Il tira du sac où, chaque matin, Claire enfermait, entre deux assiettes, le déjeuner de midi, un pochon de sucre, un autre de café et une bouteille d’huile de colza pour la salade de doucette. Il faisait chaque semaine les petites commissions à l’épicerie de Bonnal. Claire ne manquait pas de dire:

--Ton compte est juste. Tu ne t’es pas trompé d’un sou.

Elle s’émerveillait, bien loin de croire que, si l’enfant n’avait pas été d’un bon naturel, il eût été vite tout gonflé de vanité. Mais il souriait, pirouettait sur un talon et disait:

--Ce n’est pas difficile!

Ce soir, comme le temps devenait froid, elle pensait que Simon prendrait demain un gilet de plus grosse laine. Elle le laissa seul dans la chambre, où une armoire de noyer, de petite taille, qu’elle avait commandée pour lui au menuisier de Bonnal, contenait ses vêtements et les animaux articulés que l’instituteur apprenait à découper. Il avait construit un chariot minuscule, aux roues peintes en rouge, et deux vaches colorées en jaune pour le tirer. Dedans il mettait une pomme de terre, qui suffisait à le remplir, ou quelques châtaignes. Il s’agitait et grondait comme il avait vu faire à Jacquier, lorsque les bœufs, sous l’aiguillon, bandaient leurs muscles pour sortir d’un chemin pierreux. Mais il s’apaisait vite et feuilletait l’Histoire Sainte, pleine d’images qui l’emportaient bien loin, en des pays inconnus où il y avait toujours du soleil.

Tandis que Jeannette tirait le lait, Claire en apprêtant le repas était travaillée d’un grand souci. C’était comme un trou dans sa tête où les pensées tournaient, montaient, retombaient. Mme Lautier n’avait pas écrit, comme elle le faisait à cette époque. Que devenait-elle? Jamais elle ne donnait plus de deux ou trois fois de ses nouvelles, chaque année. Les jours avaient fait masse; aujourd’hui Simon grandissait vite et pouvait découvrir la vérité qu’elle n’avait pas encore osé lui dire. De quelle étoffe était cette femme pour ne s’inquiéter guère de son enfant? Mais Claire avait peur d’accuser tout haut celle qui était, en dépit de tout, la mère de Simon.

Les temps devenaient plus troubles. C’était, partout, une fureur de plaisir, une sorte de colère. Au son d’un piano mécanique, à Bonnal, les garçons et les filles ne quittaient plus le bal avant le chant des coqs du matin. Ils dansaient des choses de la ville, des pas dandinés, sans franchise, avec des abandonnements comme si un grand lien se défaisait. Plus de bourrées, plus de chansons. L’église était souvent vide; elle attendait tant de retours. L’abbé Remier prêchait pour les chaises, comme on disait, sauf aux jours de bonnes fêtes. S’il ne restait au monde que l’argent et si l’on enlevait des cœurs le désir de regarder en haut, qu’arriverait-il? Les chiens même relevaient la tête: alors leurs yeux devenaient beaux. Aujourd’hui, plus rien que la monnaie; on n’en avait jamais assez et l’on croyait que tout peut se payer.

Claire voyait par la pensée les bals nouveaux où les filles portaient des robes à la mode qui laissaient voir trop de peau, sans souci de l’hiver et de la décence. C’était un gros plaisir qui s’offrait sans cesse. Et ces foires, où la terre n’avait plus sa vraie place, la vanité rougeaude s’y montrait; une faim moins de blé que de monnaie. D’un côté, la fièvre froide de l’avarice qui montait avec le gain; de l’autre, une richesse étalée, bouillonnante comme un vin que l’on n’a pu encore cuver. Partout cette grande angoisse, ce glissement. Dans les villes, on disait que c’était plus terrible, dans ces rumeurs où vivait la mère de Simon. Il fallait pourtant espérer, malgré ces jours où l’argent ne s’accordait pas au travail et semblait perdre le mérite qui le purifiait. Il y avait toujours, çà et là, de bonnes gens que le mal n’avait pas saisis. Claire se souvenait qu’un petit nombre de justes peut tout sauver. Ce qui l’épouvantait, c’était que Simon vécût un jour dans un air qui changerait son âme, quand Mme Laugier le reprendrait. Elle sentait qu’il se plierait vite à une existence nouvelle, étant d’un caractère bon, mais malléable. Sans la force de l’exemple, il serait perdu. Elle songeait qu’elle lui avait donné plus que sa vie, car elle s’était dépassée elle-même. Pourtant on le lui arracherait de la poitrine, mais cela qui était la grande douleur, un flot de sang qui sortirait d’elle et la laisserait faible pour toujours, lui semblait moins cruel que la pensée de savoir qu’il vivrait avec un cœur sans défense. Depuis un an, elle voulait s’habituer à son départ. Il pourrait peut-être ne pas lui échapper tout à fait. Mme Lautier, avec l’âge, deviendrait meilleure, touchée par la grâce dont parlait en chaire l’abbé Remier.

Elle refoula peu à peu sa peine. Elle entendait chanter l’enfant dans la chambre. Il était encore près d’elle; tout s’arrangerait sans doute; elle le demandait à Dieu.

Simon ouvrit doucement la porte, et, marchant à pas de chat, il vint surprendre Claire en lui sautant joyeusement au cou. Elle fut tellement saisie qu’elle appuya ses mains sur son corsage.

--Va lire près du feu, dit-elle.

Il obéit docilement. Tandis qu’elle coupait le pain pour la soupe, elle regardait à la dérobée le petit front incliné, les boucles tombantes, le renflement des paupières si douces, si pures. Et elle murmurait:

--Mon Dieu, je sais bien qu’il n’est pas à moi... Mais ne me l’enlevez pas encore.

III

Les pluies cessèrent. A l’horizon, une haute porte bleue s’ouvrit; le beau temps passa. Des jours fins; un ciel vif et froid, tel une blanche fleur des neiges. Les bois dépouillés quittèrent leur aspect sordide, cet air de grande misère qui serre le cœur; leurs branches devenaient neuves, frottées de lumière, avec des rayons, des gouttes d’or à leurs pointes. L’eau se purifiait, mirant selon l’heure une étoile, un arc de lune, un rameau de saule. Les gelées du matin faisaient une poussière immaculée et Simon, allant à l’école, s’amusait à briser en marchant les petites glaces enchâssées dans les creux de terre durcie et qui éclataient avec un bruit sec. Il était sans aucune inquiétude, s’abandonnant à la vigilance de Claire qui lui épargnait toute peine. Un merle qui sortait d’une haie d’épines, un éclair de source, au loin, la parole du vent le remplissaient d’une joie confuse. Il était toujours un enfant plein de douceur qui redoutait les jeux brutaux de ses compagnons de classe, sans jamais le montrer. Ce soir de Noël, il fut content d’être en vacances. Quand il rentra, Claire lui dit:

--Nous allons être bien tranquilles. Je voudrais te garder sans cesse tout près de moi. Je suis jalouse de ton maître qui te voit du matin au soir.

Il l’embrassa comme d’habitude, paisiblement, ne pouvant découvrir l’ardeur et l’angoisse qui veillaient. Elle se hâta de traire les brettes. Jacquier avait achevé plus tôt que de coutume sa besogne. C’était la trêve de Noël. Claire tenait à ce qu’elle fût observée jalousement. Le relâchement du lien des coutumes lui rendait encore plus cher le souvenir des fêtes passées. Simon lui demanda de l’emmener à la messe de minuit:

--Je suis grand maintenant, je pourrai veiller, dit-il en se haussant sur les pieds.

Elle hésitait, ayant peur de le fatiguer, mais elle accepta en pensant qu’elle ferait route avec lui et tiendrait en chemin sa petite main dans la sienne.

Après le repas du soir, Claire, Jeannette et Simon prirent place devant la cheminée. Jacquier, qui était sorti, revint bientôt en portant avec précaution, comme une chose fragile, une souche de pommier, qui était devenue bien sèche, près de la chaudière où l’on faisait cuire le manger des porcs. Il la plaça sur le monceau des braises et il s’assit sur le coffre à sel. La flamme tournait autour de la bûche; il la regardait avec une sorte de joie, de ses yeux ronds, aux paupières rougies et bridées.

--Je me souviens d’une qui était d’amandier, gronda-t-il, et que mon père avait gardée deux couples d’années, près du four. Demoiselle, il n’y a point de ces arbres par là. Elle faisait un feu tout blanc piqueté de bleu. Il m’était venu des clous au cou, sur les bras. Ma mère en passa des charbons neuf fois sous une tige de ronces. Je fus vite guéri. Ma peau devint lisse comme la peau d’une pomme.

Claire l’approuva; elle ne doutait pas des vertus de la bûche de Noël, et elle tournait vers le feu son visage grave en respirant une odeur de fruit. Elle se souvenait des veillées où la salle des Ages était pleine de gens, jeunes et vieux. On y devisait librement. On racontait maintes histoires; puis on dansait en tapant fort du talon. Dans un coin, on avait poussé la table de cerisier où, parfois, un garçon accoudé près d’un verre de cidre chantait un air de bourrée d’une voix qui s’enrouait à force d’exciter les couples à bien tourner. De ces danses, que de bons mariages étaient sortis! On dansait aussi la Guimbarde, que l’on mène en balançant une barre de bois, tantôt enjambée, tantôt virant sur les têtes, sans briser le rythme:

A qui dansera le mieux La Guimbarde, la Guimbarde, A qui dansera le mieux La Guimbarde de nous deux! Tourne donc, tu n’y tournes guère, Saute donc, tu n’y sautes pas!

Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les anges pleuraient les étoiles d’autrefois.

Claire sortit de sa songerie et regarda Simon que Jacquier amusait en lui coupant des pommes en cubes qui s’emboîtaient les uns dans les autres. Les dernières châtaignes grésillaient dans la poêle percée que Jeannette secouait. Au dehors sifflait un vent glacé et, par la fenêtre, la lune montrait son quartier qui s’avivait.

Jacquier dit avec une malicieuse bonhomie:

--Le temps s’adoucit. Sous la cheminée la glace a fondu.

Il ajouta entre deux bouffées de pipe:

--Givre avant Noël vaut cent écus.

Simon riait quand des châtaignes éclataient. Grillées à point, Claire les versa dans une corbeille d’osier et elle les couvrit d’une serpillière. Elle en prit une, la dépouilla de sa peau, souffla dessus, puis la glissa dans la bouche de Simon. Jacquier courut chercher deux bouteilles de cidre bouché où l’on avait mis un grain d’avoine pour le faire mousser. Il les déboucha et servit à boire à la ronde dans les verres qu’il avait posés sur la table. Revenant au coin du feu, il dit brusquement:

--Vous savez, demoiselle, il y a trois ans, nous avons perdu quatre porcs, sauf votre respect, et depuis nous n’en avons plus perdu. C’est que j’ai compris le pourquoi. J’ai glissé sous la pierre levée un morceau de tuile rouge qui me servait à marquer, en foire. Mais il fallait savoir ça.

--Peut-être.

--C’est sûr.

Simon s’endormait. Claire lui frappa dans les mains.

--Je vais te raconter une brave histoire, mon petit, commença Jacquier. Il y avait dans le temps, pas loin d’Ambazac, un bon moulin qui était à un meunier dont les yeux étaient plus gros que le ventre. Il avait une fille mignonne et il rêvait pour elle d’un beau château avec une cour pavée où rouleraient des carrosses faits pour son plaisir. Le gendre qu’il voulait aurait toutes ses dents en or. Et les galants n’en montraient que de blanches, tout comme des chrétiens qu’ils étaient. Le meunier, à peine disaient-ils un bout de parole, les renvoyait tout bourru. La petite, qui les trouvait gentils et qui aurait voulu choisir vite, se faisait un mauvais chagrin, voyant le temps où elle serait seulette. Par un matin plaisant, un jeune homme toqua à la porte et ce coup, fait du doigt plié, chassa tous les oiseaux qui chantaient. Il y eut un grand silence, si grand que l’on aurait pu entendre courir un lézard. Le meunier regarda l’arrivant et cria, le fol, qu’il ne voulait qu’un garçon à la mâchoire d’or et plus fort que le taureau. Mais le galant éclata de rire et montra ses dents toutes d’or que le soleil faisait briller. Le meunier tapa dans la main du gars et le mariage fut décidé.

«--Tu as de belles dents, qu’il dit, mais il faut, pour avoir ma fille, être assez fort pour amener à la roue du moulin ce gros ruisseau qui coule là-bas.

«--C’est entendu, môssieu le meunier.

«Le garçon partit. Les bonnes gens arrivèrent à plein chemin et crièrent que c’était le diable qui avait frappé à sa porte. Le soir passa sans encombre, mais, vers la minuit, on entendit un bruit de tonnerre, un fracas de rochers brisés et une longue flamme rouge tournait dans l’air. Ceux du village claquaient des dents, tandis que le diable soulevait le ruisseau comme il eût fait d’un grand serpent. Mais un brave homme dit au meunier qui était blanc comme sa farine:

«--Grimpe vite au poulailler. Réveille les poules pour que le coq chante avant que le diable ait fini sa besogne.

«Sitôt dit, sitôt fait. Le premier cri du coq chassa l’Infernal et le ruisseau reprit son lit. Il y a toujours un endroit où l’eau fait un rude coude, au point où le chant du coq arrêta le diable.»

Simon s’écria:

--Tu m’as fait peur, Jacquier.

Claire reprit:

--Oh! Tu lui as fait peur. Viens que je te cache, petit.

Et, pour le distraire, elle prit les mains de l’enfant et l’entraîna au milieu de la salle. Il se renversa un peu en arrière et elle dit:

--Nous allons tourner. Je te tiens bien.

Pour la ronde, elle pliait les jambes afin de mieux le voir avec son cou flexible et son regard glissant sous les cils recourbés. Elle chanta:

Dans mon beau château, Ma tante, tire, tire, tire!

En riant, il tirait sur les mains de Claire.

Les filles ont passé, O gué! ô gué! ô gué! Les filles ont passé, O gué, beaux chevaliers!

Elle se mit à cropetons, attira l’enfant contre elle et l’éleva dans ses bras. Tant-Belle, qui s’était rôtie devant le grand feu, aboyait de joie. Dix heures et demie de relevée sonnèrent. Claire ouvrit la porte. Elle demeura quelque temps sur le seuil, tournée vers le vent. Un murmure de cloches vint jusqu’à elle, un son léger qui allait et venait, adouci par le clair de lune, mêlé aux bruissements de la rivière, aux vapeurs blanches des eaux.

--Il faut se préparer, dit-elle. C’est le premier branle. Prends une lanterne, Jacquier; au retour, la lune pourrait se cacher.

Elle coiffa Simon d’un béret de feutre, l’enveloppa d’un manteau à capuchon. Puis elle releva ses cheveux devant un miroir qui était accroché près de la fenêtre, et couvrit sa tête d’un chapeau noir, paré d’un simple ruban de même couleur. Jacquier couvrit de cendres le feu, éloigna de la cheminée les chaises. Un grillon se mit à dire son chapelet de cristal. Claire et Simon sortirent dans la cour, avec Jeannette qui avait pris sa cape et ajusté sa coiffe empesée. Tant-Belle alla se coucher dans la grange et Jacquier verrouilla la porte.

Ils marchèrent bon pas dans le chemin creux. La lune haute éclairait la vallée. Au-dessus de la rivière, elle faisait un courant de brumes laiteuses où des parcelles brillantes flottaient, des étoiles égrenées. Enchantement où les arbres, les pierres, les ajoncs, les genièvres devenaient des choses si légères qu’elles paraissaient trembler dans une sorte de vent silencieux. Au loin, en des sources découvertes, une lueur entrait et sortait, un linge neigeux que tordait la fée.

A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant. Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines.

La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique. Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait toujours le vieux monde.

IV

Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence, avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin; il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année.

Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas. Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait devenir infirme ou mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite, elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée l’effleurât.

--Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal.

Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre blanche, n’ayant retenu que celle-là: «Le Bon Dieu est mon Père, la bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite. Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez pas vu le Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants, les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve, qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien du monde n’avait consignées.

Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis, sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre. Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura:

--Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre.

Elle se tourna vers le visage loyal du capitaine Lautier qui souriait dans un cadre d’or.

--Tu n’es pas là, toi, mon bon frère...

Puis, avec force, elle gronda:

--Si, tu es là. Je le sens bien. Garde-moi.

Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait, elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les paroles qu’elle prononcerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire:

--Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et je vais mourir.

Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur à elle-même.

Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la cour. Ce beau temps du ciel, loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son âme.