Part 2
--Ma théorie n’est pas cruelle aux femmes, Thérèse, elle n’est pas non plus entachée de sottise. J’applaudis de tout mon cœur à l’effort de ces vaillantes filles qui, pauvres, chétives, délaissées au milieu de difficultés inouïes, dans un travail incessant, luttent magnifiquement pour se faire, malgré leur faiblesse, une place au soleil, en dédaignant l’homme qui les a négligées. Ah! nous en avons vu, vous et moi, à l’École, de ces étudiantes au canotier de feutre, à la jupe élimée et aux yeux ascétiques, dont les doigts maigres crayonnaient le cours, fébrilement. Plus près de nous, il y a cette petite externe russe: Dina Skaroff. Est-elle assez admirable avec ses bottines rapiécées, son éternelle robe de pilou et son travail acharné! Elle nous l’a dit, l’anatomie la rebute, elle n’y peut appliquer son esprit rêveur et léger; mais elle passe les nuits sur ses livres: elle en est blême, le matin, et c’est ainsi qu’elle a emporté son examen de première année. Vous croyez que je n’apprécie pas à sa juste valeur une femme de cette trempe qui, sans le sou, étrangère, timide, a su se tailler une telle personnalité et mordre à la vie de cette manière? Seulement, je me tromperais bien, si cette farouche travailleuse ne cachait pas une jeune fille vibrante et passionnée, prête à secouer sa cuirasse d’indifférence et de sauvagerie pour s’épanouir en femme complète, le jour où la nécessité de gagner durement sa vie disparaîtrait, la laissant libre d’être, à sa guise, amoureuse, épouse et mère, comme les autres! Et voilà, Thérèse, de quelle façon j’admets les femmes-médecins. Certes, je trouverais malséant que les hommes refusent encore à celles dont ils n’ont pas voulu devenir les maris le droit d’exercer des professions où elles peuvent vivre indépendantes au même titre qu’eux; mais, si d’aventure ils les épousent, que tout rentre dans l’ordre, et que l’homme, se faisant le soutien du ménage, comme il est juste, la femme s’abandonne tout entière à sa fonction souveraine, qui est de vivre pour son mari, pour ses enfants.
Puis, regardant Thérèse, il ajouta:
--Je vous révolte, n’est-ce pas?
La jeune fille était très pâle.
--Non, reprit-elle avec douceur; vous m’aimez égoïstement, comme font les hommes. Vous me demandez très simplement de me sacrifier à vous, d’immoler à votre amour tout ce que j’aime et tout ce que je suis.
Étendant la main, elle ferma le robinet du gaz. Le bec du chalumeau s’éteignit, ce qui fit un grand silence. Le soleil frappait les pièces anatomiques: un embryon, de la grosseur d’une fève, s’illumina dans l’alcool où il flottait. Thérèse reprit d’une voix attristée, et qui se faisait plus douce:
--Je ne le pourrai jamais...
Guéméné, sans répondre, eut un geste désespéré. Elle dit encore:
--Il faudra prendre avec moi mon métier... ou m’oublier.
--Je tâcherai de vous oublier, alors! dit-il en se redressant péniblement, comme sous le poids d’un découragement infini.
Cette réponse étonna l’étudiante et l’offensa secrètement. La fille du grand Herlinge, qui ne connaissait guère encore de la vie qu’une longue suite de succès, n’entendait pas être aimée à demi. Cette belle passion poétique et romanesque, dont elle était l’objet, l’avait grisée d’abord comme un triomphe inattendu et nouveau. Il était d’ailleurs logique que cette fille jeune, vigoureuse et fière, goûtât un amour où son orgueil n’avait rien à perdre. Mais quand elle vit le don de sa personne, dont elle savait le prix en le promettant, accepté sous condition, marchandé et, au demeurant, refusé, un trouble lui vint, où la déception et le dépit avaient leur part.
--M’oublier, mon cher? dit-elle d’une voix mal assurée. Voulez-vous parier que ce ne sera pas long?
Il parut ne pas l’entendre. Sa poitrine se souleva d’un soupir puissant de tristesse, et, regardant la jeune fille avec les yeux éteints et sans vie de l’homme qui souffre:
--Alors... c’est fini?...
En voyant ainsi torturé ce garçon, dont de communes études lui avaient donné une habitude ancienne et familière, qu’elle avait connu tant de mois égal, ponctuel, sensé, avec son intelligence droite, solide et un peu mystique de Breton, Thérèse eut l’instructif regret de ce qu’elle perdait à laisser fuir un tel amour. Une minute, elle envisagea la possibilité de l’abnégation suprême. Des multiples satisfactions que la médecine donnait à son âme étrange elle eut une vision rapide. Puis il lui sembla que, privée tout d’un coup de ces satisfactions, elle demeurerait amoindrie, humiliée, une femme sans éclat, noyée dans le commun, mais prête à toutes les soumissions, libre d’appartenir sans réserve à un homme, à cet homme qui frémissait d’amour, là, devant elle.
A son tour, elle tardait à répondre. Guéméné se leva, murmurant:
--Adieu, Thérèse.
Ainsi, c’était définitif, il s’en allait. L’amour, auquel hier encore elle songeait si peu, lui était apparu, vital, profond, souverain; il l’avait surprise ébranlée, charmée, attendrie, puis, il s’évanouissait, et l’existence d’autrefois recommencerait sévère et uniforme. C’était comme un réveil banal après un rêve délicieux. Cependant Guéméné était encore là. Qu’elle dît un seul mot, et devant elle s’ouvrirait cette vie amoureuse aux émotions progressives et intenses qu’elle avait observée chez d’autres et qui, malgré ses lucidités de femme savante, lui demeurait aussi nuageuse et obscure qu’à la plus simple et plus pure jeune fille. Elle pensa:
«Ce serait bon...»
Puis elle entendit le jeune homme ajouter d’une voix tremblante:
--Pourtant vous aviez dit oui, Thérèse; j’aurais pu vous avoir, je pourrais partir d’ici en possédant le bonheur. Une femme telle que vous s’est promise à moi! et je pourrais, si je le voulais, emporter dans ma maison la certitude de vous y amener un jour. Et je vous aime en insensé, et mes bras pourraient vous prendre comme une fiancée, oui, j’aurais le droit, j’aurais le droit...
--Taisez-vous! interrompit-elle, effrayée devant l’exaltation du jeune homme; cette porte vitrée clôt à peine, la religieuse est là qui peut vous entendre.
Il poursuivit sans plus de précautions:
--Depuis huit mois j’ai ressassé mon amour dans ma solitude, et je m’enfermais chez moi pour m’en nourrir secrètement, comme une bête qui se terre pour se repaître d’une proie précieuse. Endormi, je vous ai vue en rêve; éveillé, je vous voyais mieux encore; vous m’halluciniez sans cesse; je n’ai pensé qu’à vous, je n’ai travaillé que pour vous, j’ai peuplé ma maison de votre vision mille fois répétée; j’ai souffert, j’ai pleuré, j’ai tendu les bras vers vous, jour et nuit, passionnément. Et voici qu’aujourd’hui je vous vois, je vous adore, j’ai le droit de vous étreindre... et non, non, non! ce sera non!
Pâle, frémissant, les poings serrés, il affirmait en coups nerveux de son talon sur le plancher, son infrangible volonté, l’indomptabilité morne de sa race, pendant que, debout devant lui, Thérèse, blême et accablée, réagissait aussi contre l’élan de pitié féminine qui, dans ce trouble, l’eût jetée avec des mots de douceur, irrévocablement, à cet homme: Tous deux formaient un couple harmonieux et beau; la nature, leur jeunesse, insidieusement, les sollicitaient de s’unir; mais entre eux l’orgueil s’insinuait en invincibles obstacles.
Thérèse tendit la main:
--Adieu, Guéméné... mais c’est vous qui l’aurez voulu...
Il s’écria:
--Ah! remerciez-moi d’avoir la force de m’en aller! Je sais quelles misères nous attendaient dans cette union équivoque où vous n’auriez été qu’une demi-épouse, où ma jalousie vous eût déchirée, où, détournée ailleurs, vous auriez laissé mes tendresses inassouvies. Je souffre bien, mais j’aime mieux pleurer mon amour intact qu’empoisonné.
--Vous ne pouvez pas comprendre, Guéméné; moi-même je n’avais pas compris, avant ce jour, ce que ce métier a pris de moi. Ne m’en veuillez pas, je ne puis pas y renoncer, je ne puis pas! Qu’est-ce que la banalité de l’existence à laquelle vous me conviez, auprès de ces luttes silencieuses, lentes et passionnées contre la maladie, ces plongées incessantes dans le mystère de la vie, ces spectacles de l’inépuisable physiologie! Nul ne saura jamais ce que j’éprouve, les jours d’entrée à l’hôpital, quand je trouve dans ma salle une malade nouvelle et que je palpe le problème vivant qu’est ce corps, avec son mal ignoré qu’il faut déchiffrer, déterminer, maîtriser... Oh! Guéméné, Guéméné, vous ne les connaissez donc pas, vous, les transes grisantes du diagnostic, et la volupté de l’auscultation et le triomphe des prévisions confirmées?... Et quelle puissance nous détenons! Lire ainsi dans l’invisible, dans l’obscurité des organes, lire moralement, par déductions, et voir dans le corps vivant aussi bien qu’à l’autopsie... Et l’autopsie! quelle merveille, avec ses révélations qui viennent sanctionner tout l’échafaudage des hypothèses émises sur un cas mystérieux! Souvent voyez-vous, j’ai frémi, pendant des auscultations difficiles, en présence de secrets que le corps vivant ne voulait pas lâcher, alors que je songeais à l’autopsie qui mettrait à nu les viscères, illuminerait nos obscurités, nos incertitudes; oui, l’autopsie je l’ai quelquefois désirée fiévreusement, quand je savais à quelques pouces de chair, sous ma main, la réalité insaisissable de la maladie; je l’ai désirée avec révolte, avec curiosité, comme une petite fille à qui vient l’envie de découdre sa poupée. Parfois, déroutant toutes les prévisions, le malade guérissait, remportait son corps sans qu’on eût rien connu, et l’incertitude subsistait. Mais souvent aussi la dissection se faisait. Ah! il y a eu de belles heures dans ma vie, Guéméné!...
Il l’écoutait chanter, ardente et secouée d’enthousiasme, cet hymne à la physiologie presque indécent d’inhumanité. Il l’aurait aimée féminine et sensible dans son art, soignant pour guérir, par compassion, par bonté. Il lui aurait voulu des rêves de dévouement et de charité qu’il n’avait pas été sans connaître lui-même, au début de ses études. Une tendre pitié, quelque chose de plus raffiné, de plus délicat que la philanthropie des grands docteurs, eût été pour Guéméné la raison d’être et comme la justification des femmes médecins. Mais il voyait, au contraire, en celle-ci, plus d’indifférence devant la personnalité du malade que n’en montrent, d’ordinaire, les étudiants.
Elle acheva:
--J’ai là une passion inguérissable. En vous promettant de m’en défaire, je commettrais une mauvaise action: elle me reprendrait.
A ce moment, un brouhaha monta de l’escalier: des voix d’hommes, un piétinement, des murmures. Thérèse releva le rideau de la porte vitrée et dit:
--Voici mon père.
Le docteur Herlinge arrivait, coiffé de sa toque noire, avec sa blouse et son tablier blanc. Derrière lui se pressait une masse d’étudiants, de médecins, de savants, hommes jeunes et vieux, parisiens ou provinciaux, élégants ou négligés, parmi lesquels on apercevait aussi des femmes. Ils formaient au célèbre médecin, dont ils venaient suivre la clinique du mercredi, une cour glorieuse. Le maître, d’un air las et détaché, traînait à sa suite cette foule de gens avides de l’entendre. Il était petit et fluet. Dans son frêle visage parcheminé brûlaient, d’une ardeur voilée, ses yeux bleus étranges. Ses cheveux grisonnants s’échappaient en touffes de la toque. La religieuse de service, venant au-devant de lui, ouvrit la porte de la salle.
Ayant jeté à Guéméné un nouvel et furtif adieu de la main, Thérèse sortit de son laboratoire et se glissa parmi le groupe d’hommes qui s’engouffrait silencieusement dans la salle. Elle avait à présenter à son père des observations sur trois entrantes; elle le rejoignit avec peine, bien qu’on s’écartât pour la laisser passer. Elle était plus pâle que de coutume, avec un cerne noir sous la paupière.
Alors Guéméné s’esquiva. Comme il descendait l’escalier, il croisa une jeune fille pauvrement mise qui s’appuyait à la rampe pour monter. Elle portait un chapeau de paille sans garniture, sous lequel brillaient des yeux d’une extraordinaire vitalité. De sombres bandeaux cachaient plus qu’à demi son front mat.
--Bonjour, mademoiselle Skaroff!--dit le jeune homme.
Elle tendit sa main nue, impassiblement.
--Bonjour... Vous ne venez pas écouter Herlinge aujourd’hui?
Il répondit sans s’arrêter:
--Non, je suis pris en ville.
Et elle continua de se hâter vers le second étage, vers cette science copieuse et brillante que représentait le célèbre médecin, vers la fascinante clinique dont, fille pauvre et ambitieuse, obstinée dans son désir d’arriver, elle ne voulait pas perdre un mot.
II
Il y eut d’abord, dans le chagrin du jeune homme, une rancune et de l’amertume capiteuse qui l’aidèrent à vivre. D’ailleurs il était fort occupé. Ses matinées se passaient en visites dans cette rue Saint-Louis-en-l’Ile, si populeuse et malsaine, regorgeant d’angines, de laryngites, de catarrhes et de rhumatismes. Parfois il était appelé aussi par des gens riches, dans ces hôtels silencieux et discrets, aux façades vétustes, aux balcons Louis XV, le long de ces quais ombragés qui font à l’île Saint-Louis une ceinture si archaïque et si noble. Ce jeune docteur à l’air intelligent et réfléchi avait vite plu. L’après-midi, ses consultations, dont la plaque de cuivre apposée à sa porte indiquait la clôture pour trois heures, se poursuivaient jusqu’à quatre ou cinq heures du soir. Il recevait des femmes du peuple, ou des commerçantes du quartier qui, la consultation donnée, allongeaient trois pièces de vingt sous sur la bordure de son bureau d’acajou. Lorsque le salon d’attente était vide, il lui fallait sortir de nouveau, après avoir relevé sur son carnet la liste de ses malades. On le demandait souvent sur la rive droite, quai des Célestins, et jusque dans le quartier de la Bastille.
Il rentrait tard, en fiacre, exténué, dînant quelquefois à une heure avancée de la nuit. C’était alors que l’image de Thérèse Herlinge reprenait possession de lui: il avait trop longtemps imaginé sa présence dans cette maison, avec une exaltation de célibataire amoureux et rêveur; il ne concevait plus ce logis sans elle. Un soir, à la lueur douteuse du gaz de l’escalier dont le domestique avait baissé la flamme, il crut apercevoir sa forme mince et son chignon noir sur le palier du premier étage. Aussitôt un éblouissement le saisit, et il gagna sa chambre avec des frissons et un tremblement nerveux qui lui firent croire à un accès de fièvre. La nuit, il se réveillait brusquement, s’imaginant avoir entendu la voix de mademoiselle Herlinge; et une sueur froide le couvrait. Quand il s’endormait, il chassait la pensée de la jeune fille, mais il y était ramené par la sensation d’une main de femme qui se serait posée sur sa nuque; et il croyait reconnaître jusqu’au froid d’une bague d’or qu’elle portait à l’annulaire droit.
Bientôt il ne fut plus capable de s’absorber dans son métier, et il devint la proie d’une illusion ardente et troublante pendant ses consultations: la porte du salon d’attente, contigu à son cabinet, ne s’ouvrait pas pour quelque nouvelle arrivante sans qu’il crût reconnaître le pas de mademoiselle Herlinge. L’idée que celle-ci, revenant sur sa décision et se laissant convaincre, abdiquerait sa profession pour se donner à lui, le hantait souvent. Alors il imaginait aisément qu’avec sa liberté d’étudiante elle aurait osé cette démarche délicate et digne, de venir se promettre ici même, pour le surprendre mieux et jouir de son bonheur éperdu. Il l’attendait perpétuellement, sans lassitude, sans réflexion. Mais quand il allait chercher les clients au salon d’attente pour les introduire, l’un après l’autre, dans son cabinet, et que d’un regard circulaire il parcourait toute la pièce, il endurait chaque fois la même déception à ne voir pas Thérèse.
* * * * *
Un jour, passant sur le quai aux Fleurs, il l’aperçut de loin. C’était jour de marché. Le trottoir, encombré de géraniums, de bégonias et de reines-marguerites, ces fleurs de l’été, n’était plus qu’un long parterre multicolore déroulé le long du parapet. Et la silhouette mince et noire de Thérèse se découpait là-bas, arrêtée dans sa marche, infléchie légèrement vers un carré de lumière rouge, crue et vibrante que dessinait à terre une masse de géraniums en pots.
Guéméné, sans réflexion, hâta le pas vers elle. Une fois encore, sous la forme de cette femme, le bonheur apparaissait devant lui. Son mouvement fut le geste impulsif d’un homme vers le bonheur. L’idée d’une transaction avec la fière étudiante lui était déjà venue et se précisait dans son cerveau avec la rapidité des résolutions désespérées.
Il approchait, elle se retourna, le vit:
--Tiens! Guéméné!
Le sourire qu’elle eut rassura le jeune homme. Il était cependant très ému, et balbutia des mots incohérents en lui serrant la main.
--Quoi! reprit-elle, vous voudriez causer sérieusement avec moi, ici?... Le pouvons-nous, Guéméné?
Et ses lèvres possédaient toujours ce beau sourire, paisible, doux, légèrement affectueux, qui indiquait, dès ces seuls mots, le ton de l’entretien.
Il reprit:
--Oui, nous le pouvons. Ce sera très bref. J’ai tant souffert depuis l’autre jour, que j’ai cherché une issue au dilemme qui nous enferme. Je crois l’avoir trouvée. Il me faut vous la dire tout de suite, ici même, entendre enfin les mots qui vont peut-être vous faire mienne, Thérèse...
Tant d’amour contenu vibrait dans ces paroles, dans tout l’être du jeune homme, que l’étudiante, malgré son calme, dut détourner les yeux. Elle vit l’asphalte du quai désert, silencieux, blanc de soleil. Nul passant, à cette heure avancée de la matinée, nulle voiture, ne venaient y mettre un bruit ou une ombre. L’odeur violente des géraniums surchauffés saturait l’air. Les bâtiments extrêmes de l’Hôtel-Dieu finissaient ici en mornes murailles de prison.
--Je vous écoute, fit-elle froidement.
Au fond, elle souhaitait la possibilité d’un accord entre eux qui concilierait l’attachement à sa profession et son obscur désir d’aimer. Cette démarche de Guéméné, aujourd’hui, lui semblait une concession première. Ses yeux s’allumaient de curiosité.
--J’ai pensé, reprit très simplement le jeune homme, que j’étais fou de réclamer de vous ce sacrifice, l’autre jour. Une femme comme vous n’abandonne pas sa carrière. La supériorité de votre intelligence vous défend la vie frivole que mènent généralement les femmes. Mais il me semble que parallèlement à l’existence agitée, tumultueuse et anormale de la doctoresse, il en est une autre, également digne de vous dans sa tranquillité lumineuse. C’est celle d’une femme de science qui, sans quitter la maison ni le rôle qui l’y retient, travaille cependant, donne libre cours à l’activité de son cerveau, poursuit, dans son cabinet avec ses livres, dans son laboratoire avec ses expériences, son rêve d’études incessantes. Ah! Thérèse, je vous vois ainsi dans l’intérieur que nous nous ferions. Comme vous seriez bien la femme nouvelle et idéale! Gardienne du foyer, vous vous partageriez entre ses soins et vos profondes, vos discrètes études. Vous êtes l’amie de madame Lancelevée, la doctoresse de la Présidence: voyez-la dans son laboratoire. Vous aussi...
Elle l’interrompit, indignée:
--Un laboratoire! Voilà ce que vous m’offrez? J’ai rêvé l’incomparable activité du médecin, le contact avec toute une humanité: ce petit monde complet qu’est la clientèle et dont on se fait à la fois l’ami, le maître moral et le sauveur. Comme champ d’expérience, j’ai voulu le corps humain vivant, vibrant et souffrant. J’ai ambitionné le rôle du guérisseur. Je me crois destinée à cette mission de combattre la souffrance humaine. Véritablement je me sens des énergies suffisantes pour cette vie intense et féconde qui vaut dix autres vies de femmes. Et j’aboutirais à la réclusion dans le laboratoire ou le cabinet de travail, avec quelques fioles où se nourriraient des bacilles, des réactions micrographiques de cellules, un peu de vie chimique, et la pathologie sous forme d’in-octavo ornés de figures coloriées hors-texte, n’est-ce pas?... Non!... Guéméné, vous me connaissez bien mal pour me proposer cela. Il me faut l’exercice de ma science, la pratique médicale, et non pas de stériles études. L’hôpital me magnétise, le malade m’attire. Je veux le vrai succès, le triomphe propre du médecin: la victoire sur la mort.
Ils s’étaient avancés, en marchant, vers le pont Notre-Dame. A cet instant, tous deux s’arrêtèrent. Thérèse toute pâle frémissait encore de l’excitation de sa théorie. Guéméné ne répondit rien tout d’abord. Une marchande de fleurs s’avança, leur proposa des héliotropes en pots dont les houppes violettes jetaient dans l’air un parfum d’encens qui rappelait l’église. A la fin, Guéméné prononça:
--Eh bien... cela suffit... je n’insisterai plus. Adieu.
--Mon pauvre Guéméné! murmura Thérèse, en lui serrant la main dans un mouvement de pitié qui offensa le jeune homme.
--Laissez! fit-il en se redressant avec effort, moi, je tâcherai d’avoir les énergies qu’il faut pour vaincre l’amour.
Elle eut comme un geste pour le retenir encore, mais il la salua et, faisant volte-face, reprit le quai dans la direction de l’île Saint-Louis.
* * * * *
Une diversion pénible l’attendait à la maison et vint l’arracher à ce marasme où son cerveau courait un danger insidieux et certain. Son domestique lui remit le «petit bleu» suivant où les mots couraient illisibles et fous:
Mon cher Fernand,
Ma pauvre amie n’est plus; viens me voir.
Eugène Guéméné
Dans l’état de sensibilité fiévreuse et exaspérée où l’avait mis sa rude résistance à son amour, le jeune homme éprouva, en recevant ce message, comme le coup d’un chagrin personnel qui l’anéantit un instant et lui étreignit le cœur cruellement. Le Guéméné qui lui écrivait ce télégramme était un de ses oncles, médecin comme lui, et qui avait exercé à Châteaulin, en Bretagne, jusqu’au jour où l’état désespéré de sa femme, dont il était, après douze ans de mariage, inconcevablement amoureux, l’avait amené à Paris, près des grands spécialistes.
Fernand se rappelait encore leur arrivée à la gare d’Orsay, huit mois auparavant, et l’aspect de cet homme jeune encore, amaigri par la douleur, dévorant des yeux sa malheureuse compagne qui, exténuée par le voyage, affectait encore une gaieté factice et une vaillance invraisemblable pour illusionner son mari.
Elle avait quarante ans, et c’était une femme étrangement captivante qu’on ne pouvait oublier quand on l’avait une fois vue. Elle souffrait d’un mal interne qui altérait lamentablement son beau visage; ses cheveux grisonnaient prématurément, mais le feu secret de la fièvre, et peut-être aussi l’amour qu’elle rendait en échange du culte passionné dont l’entourait son mari, allumaient d’une véritable splendeur ses grands yeux bruns et doux. Cependant ses prunelles magnétiques, son front superbement intelligent, cette menace de la mort qui semblait rôder autour d’elle, son aspect de personne d’élite, contribuaient moins à son prestige que cette inlassable passion qu’elle excitait chaque jour plus forte, en dépit de la maladie, de la décomposition lente de son beau corps.
Ils s’étaient installés boulevard Saint-Michel, en face du Luxembourg. Fernand allait souvent y prendre des nouvelles de la malade. Il avait assisté à la sanglante opération qu’avait tentée Artout, le grand gynécologue, et après laquelle le mal s’était aggravé. Madame Guéméné le recevait toujours, s’émaciant de plus en plus, affaiblie, presque aphone, mais demeurant gaie, spirituelle et sereine, par compassion pour le compagnon qui, debout au pied du lit, ne détachait pas d’elle ses yeux navrés. Elle ne parlait jamais de la mort qu’elle savait prochaine, mais uniquement de littérature et d’art. Son mari s’efforçait à soutenir le ton allègre de la causerie. C’était pitié de les voir jouer l’un et l’autre cette comédie de la quiétude alors que leurs âmes défaillaient à l’idée de se séparer bientôt.