Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale
Part 13
A Paris, sitôt qu'il y vint, son nom courut de [Pg 269] bouche en bouche; on rapportait sur lui quelques absurdes anecdotes: Wilde n'était encore que celui qui fumait des cigarettes à bout d'or et qui se promenait dans les rues une fleur de tournesol à la main. Car, habile à piper ceux qui font la mondaine gloire, Wilde avait su créer, par devant son vrai personnage, un amusant fantôme dont il jouait avec esprit.
J'entendis parler de lui chez Mallarmé: on le peignit brillant causeur, et je souhaitai le connaître, tout en n'espérant pas d'y arriver. Un hasard heureux, ou plutôt un ami, me servit, à qui j'avais dit mon désir. On invita Wilde à dîner. Ce fut au restaurant. Nous étions quatre, mais Wilde fut le seul qui parla.
Wilde ne causait pas: il contait. Durant presque tout le repas, il n'arrêta pas de conter. Il contait doucement, lentement; sa voix même était merveilleuse. Il savait admirablement le français, mais feignait de chercher un peu les mots qu'il voulait faire attendre. Il n'avait presque pas d'accent, ou du moins que ce qu'il lui plaisait d'en garder, et qui pouvait donner aux mots un aspect parfois neuf et étrange. Il prononçait volontiers, pour scepticisme: _skepticisme_... Les contes qu'il nous dit interminablement ce soir-là étaient confus et pas de ses meilleurs; Wilde, incertain [Pg 270] de nous, nous essayait. De sa sagesse ou bien de sa folie, il ne livrait jamais que ce qu'il croyait qu'en pourrait goûter l'auditeur; il servait à chacun, selon son appétit, sa pâture; ceux qui n'attendaient rien de lui n'avaient rien, ou qu'un peu de mousse légère; et comme il s'occupait d'abord d'amuser, beaucoup de ceux qui crurent le connaître n'auront connu de lui que l'amuseur.
Le repas fini, nous sortîmes. Mes deux amis marchant ensemble, Wilde me prit à part:
--«Vous écoutez avec les yeux, me dit-il assez brusquement. Voilà pourquoi je vous raconterai cette histoire:
»Quand Narcisse fut mort, les fleurs des champs se désolèrent et demandèrent à la rivière des gouttes d'eau pour le pleurer.--Oh! leur répondit la rivière, quand toutes mes gouttes d'eau seraient des larmes, je n'en aurais pas assez pour pleurer moi-même Narcisse: je l'aimais.--Oh! reprirent les fleurs des champs, comment n'aurais-tu pas aimé Narcisse? Il était beau.--Etait-il beau? dit la rivière.--Et qui mieux que toi le saurait? Chaque jour penché sur ta rive, il mirait dans tes eaux sa beauté...»
Wilde s'arrêtait un instant...
[Pg 271] --«Si je l'aimais, répondit la rivière, c'est que, lorsqu'il se penchait sur mes eaux, je voyais le reflet de mes eaux dans ses yeux.»
Puis Wilde, se rengorgeant avec un bizarre éclat de rire, ajoutait:
--«Cela s'appelle: _Le Disciple._»
Nous étions arrivés devant sa porte et le quittâmes. Il m'invita à le revoir. Cette année et l'année suivante je le vis souvent et partout.
Devant les autres, je l'ai dit, Wilde montrait un masque de parade, fait pour étonner, amuser ou pour exaspérer parfois. Il n'écoutait jamais et prenait peu souci de la pensée dès que ce n'était plus la sienne. Dès qu'il ne brillait plus tout seul, il s'effaçait. On ne le retrouvait alors qu'en se retrouvant seul avec lui.
Mais, sitôt seuls, il commençait:
--«Qu'avez-vous fait depuis hier?»
Et comme alors ma vie coulait sans heurts, le récit que j'en pouvais faire ne présentait nul intérêt. Je redisais docilement de menus faits, observant, tandis que je parlais, le front de Wilde se rembrunir.
--«C'est vraiment là ce que vous avez fait?
--Oui, répondais-je.
[Pg 272] --Et ce que vous dites est vrai!
--Oui, bien vrai.
--Mais alors pourquoi le redire? Vous voyez bien: cela n'est pas du tout intéressant.--Comprenez qu'il y a deux mondes: celui qui _est_ sans qu'on en parle; on l'appelle _le monde réel_, parce qu'il n'est nul besoin d'en parler pour le voir. Et l'autre, c'est le monde de l'art; c'est celui dont il faut parler, parce qu'il n'existerait pas sans cela.
»Il y avait un jour un homme que dans son village on aimait parce qu'il racontait des histoires. Tous les matins il sortait du village, et quand le soir il y rentrait, tous les travailleurs du village, après avoir peiné tout le jour, s'assemblaient tout autour de lui et disaient: Allons! Raconte: Qu'est-ce que tu as vu aujourd'hui?--Il racontait: J'ai vu dans la forêt un faune qui jouait de la flûte, et qui faisait danser une ronde de petits sylvains.--Raconte encore: qu'as-tu vu? disaient les hommes.--Quand je suis arrivé sur le bord de la mer, j'ai vu trois sirènes, au bord des vagues, et qui peignaient avec un peigne d'or leurs cheveux verts.--Et les hommes l'aimaient parce qu'il leur racontait des histoires.
»Un matin il quitta comme tous les matins son [Pg 273] village--mais quand il arriva sur le bord de la mer, voici qu'il aperçut trois sirènes, trois sirènes au bord des vagues, et qui peignaient avec un peigne d'or leurs cheveux verts. Et comme il continuait sa promenade, il vit, arrivant près du bois, un faune qui jouait de la flûte à une ronde de sylvains... Ce soir-là, quand il rentra dans son village et qu'on lui demanda comme les autres soirs: Allons! raconte: Qu'as-tu vu? Il répondit:--Je n'ai rien vu.»
Wilde s'arrêtait un peu, laissait descendre en moi l'effet du conte: puis reprenait:
«Je n'aime pas vos lèvres; elles sont droites comme celles de quelqu'un qui n'a jamais menti. Je veux vous apprendre à mentir, pour que vos lèvres deviennent belles et tordues comme celles d'un masque antique.
»Savez-vous ce qui fait l'œuvre d'art et ce qui fait l'œuvre de la nature? Savez-vous ce qui fait leur différence? Car enfin la fleur du narcisse est aussi belle qu'une œuvre d'art--et ce qui les distingue ce ne peut être la beauté. Savez-vous ce qui les distingue?--L'œuvre d'art est toujours _unique_. La nature, qui ne fait rien de durable, se répète toujours, afin que rien de ce qu'elle fait ne soit perdu. Il y a beaucoup de [Pg 274] fleurs de narcisse; voilà pourquoi chacune peut ne vivre qu'un jour. Et chaque fois que la nature invente une forme nouvelle elle la répète aussitôt. Un monstre marin dans une mer sait qu'il est dans une autre mer un monstre marin, son semblable. Quand Dieu crée un Néron, un Borgia ou un Napoléon dans l'histoire, il en met un autre à côté; on ne le connaît pas, peu importe; l'important c'est qu'_un_ réussisse; car Dieu invente l'homme, et l'homme invente l'œuvre d'art.
»Oui, je sais ... un jour il se fit sur la terre un grand malaise, comme si enfin la nature allait créer quelque chose d'unique, quelque chose d'unique vraiment--et le Christ naquit sur la terre. Oui, je sais bien ... mais écoutez:
«Quand Joseph d'Arimathie, au soir, descendit du mont du Calvaire où venait de mourir Jésus, il vit sur une pierre blanche un jeune homme assis, qui pleurait. Et Joseph s'approcha de lui et lui dit:--Je comprends que ta douleur soit grande, car certainement cet homme-là était un juste.--Mais le jeune homme lui répondit:--Oh! ce n'est pas pour cela que je pleure! Je pleure parce que moi aussi j'ai fait des miracles! Moi aussi j'ai rendu la vue aux aveugles, j'ai guéri des paralytiques et j'ai ressuscité des morts. Moi aussi j'ai [Pg 275] séché le figuier stérile et j'ai changé de l'eau en vin... Et les hommes ne m'ont pas crucifié.»
Et qu'Oscar Wilde fût convaincu de sa mission représentative, c'est ce qui m'apparut plus d'un jour.
L'Évangile inquiétait et tourmentait le païen Wilde. Il ne lui pardonnait pas ses miracles. Le miracle païen, c'est l'œuvre d'art: le Christianisme empiétait. Tout irréalisme artistique robuste, exige un réalisme convaincu dans la vie.
Ses apologues les plus ingénieux, ses plus inquiétantes ironies étaient pour confronter les deux morales, je veux dire le naturalisme païen et l'idéalisme chrétien, et décontenancer celui-ci de tout sens.
--«Quand Jésus voulut rentrer dans Nazareth, racontait-il, Nazareth était si changée, qu'il ne reconnut plus sa ville. La Nazareth où il avait vécu était pleine de lamentations et de larmes; cette ville nouvelle, pleine d'éclats de rire et de chants. Et le Christ, entrant dans la ville, vit des esclaves chargés de fleurs, qui s'empressaient vers l'escalier de marbre d'une maison de marbre blanc. Le Christ entra dans la maison, et au fond d'une salle de jaspe, couché sur une couche de pourpre, il vit un homme dont les cheveux [Pg 276] défaits étaient mêlés aux roses rouges et dont les lèvres étaient rouges de vin. Le Christ s'approcha de lui, lui toucha l'épaule et lui dit:--Pourquoi mènes-tu cette vie?--L'homme se retourna, le reconnut et répondit:--J'étais lépreux; tu m'as guéri. Pourquoi mènerais-je une autre vie?
»Le Christ sortit de cette maison. Et voici que dans la rue, il vit une femme dont le visage et les vêtements étaient peints, et dont les pieds étaient chaussés de perles; et derrière elle, marchait un homme dont l'habit était de deux couleurs et dont les yeux se chargeaient de désirs. Et le Christ s'approcha de l'homme, lui toucha l'épaule et lui dit:--Pourquoi donc suis-tu cette femme et la regardes-tu ainsi?--L'homme se retournant le reconnut et répondit:--J'étais aveugle; tu m'as guéri. Que ferais-je d'autre de ma vue?
»Et le Christ s'approcha de la femme:--Cette route que tu suis, lui dit-il, est celle du péché; pourquoi la suivre?--La femme le reconnut et lui dit en riant:--La route que je suis est agréable et tu m'as pardonné tous mes péchés.
»Alors le Christ sentit son cœur plein de tristesse et voulut quitter cette ville. Mais comme il en sortait, [Pg 277] il vit enfin, au bord des fossés de la ville, un jeune homme assis qui pleurait. Le Christ s'approcha de lui, et touchant les boucles de ses cheveux, il lui dit:--Mon ami, pourquoi pleures-tu?
»Et Lazare leva les yeux, le reconnut et répondit:
--J'étais mort et tu m'as ressuscité; que ferais-je d'autre de ma vie?»
--«Voulez-vous que je vous dise un secret? commençait Wilde, un autre jour;--c'était chez Heredia; il m'avait pris à part au milieu du salon plein de monde--un secret ... mais promettez-moi de ne le redire à personne.... Savez-vous pourquoi le Christ n'aimait pas sa mère?--Cela était dit à l'oreille, à voix basse et comme honteusement. Il faisait une courte pause, saisissait mon bras, se reculait, puis, éclatant de rire, brusquement:
--C'est parce qu'elle était vierge!!...»
Qu'on me laisse encore citer ce conte, un des plus étranges où se puisse achopper l'esprit--et comprenne qui peut la contradiction que semble à peine inventer Wilde:
«... Puis il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de Dieu.--Et l'âme du pécheur s'avança toute nue devant Dieu.
[Pg 278] Et Dieu ouvrit le livre de la vie du pécheur:
--Certainement ta vie a été très mauvaise: Tu as... (suivait une prodigieuse, merveilleuse énumération de péchés)[2].--Puisque tu as fait tout cela, certainement je vais t'envoyer en Enfer.
--Tu ne peux pas m'envoyer en Enfer.
--Et pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer en Enfer?
--Parce que j'y ai vécu toute ma vie.
Alors il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de Dieu.
--Eh bien! puisque je ne puis pas t'envoyer en Enfer, je m'en vais t'envoyer au Ciel.
--Tu ne peux pas m'envoyer au Ciel.
--Et pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer au Ciel?
--Parce que je n'ai jamais pu l'imaginer.
Et il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de Dieu[3].»
[Pg 279] Un matin, Wilde me tendit à lire un article où un critique assez épais le félicitait de «savoir inventer de jolis contes pour habiller mieux sa pensée».
--«Ils croient, commença Wilde, que toutes les pensées naissent nues... Ils ne comprennent pas que _je ne peux pas_ penser autrement qu'en contes. Le sculpteur ne cherche pas à traduire en marbre sa pensée; _il pense en marbre_, directement.
»Il y avait un homme qui ne pouvait penser qu'en bronze. Et cet homme, un jour, eut une idée, l'idée de la joie, de la joie qui habite l'instant. Et il sentit qu'il lui fallait la dire. Mais dans le monde tout entier il ne restait plus un seul morceau de bronze; car les hommes avaient tout employé. Et cet homme sentit qu'il deviendrait fou, s'il ne disait pas son idée.
»Et il songeait à un morceau de bronze, sur la tombe de sa femme, à une statue qu'il avait faite pour orner la tombe de sa femme, de la seule femme qu'il eût aimée; c'était la statue de la tristesse, de la tristesse qui habite la vie. Et l'homme sentit qu'il devenait fou s'il ne disait pas son idée.
«Alors il prit cette statue de la tristesse, de la tristesse qui habite la vie; il la brisa; il la fondit, et il en [Pg 280] fit la statue de la joie, de la joie qui n'habite que dans l'instant.»
Wilde croyait à quelque fatalité de l'artiste, et que l'idée est plus forte que l'homme.
--«Il y a, disait-il, deux espèces d'artistes: les uns apportent des réponses, et les autres, des questions. Il faut savoir si l'on est de ceux qui répondent ou bien de ceux qui interrogent; car celui qui interroge n'est jamais celui qui répond. Il y a des œuvres qui attendent, et qu'on ne comprend pas pendant longtemps; c'est qu'elles apportaient des réponses à des questions qu'on n'avait pas encore posées; car la question arrive souvent terriblement longtemps après la réponse.»
Et il disait encore:
--«L'âme naît vieille dans le corps; c'est pour la rajeunir que celui-ci vieillit. Platon, c'est la jeunesse de Socrate...»
Puis je restai trois ans sans le revoir.
[Pg 281]
II
Ici commencent les souvenirs tragiques.
Une persistante rumeur, grandissant avec celle de ses succès (à Londres on le jouait à la fois sur trois théâtres), prêtait à Wilde d'étranges mœurs, dont certains voulaient bien encore ne s'indigner qu'avec sourire, et d'autres ne s'indigner point; on prétendait d'ailleurs que ces mœurs, il les cachait peu, souvent les affichait au contraire, certains disaient: avec courage; d'autres: avec cynisme; d'autres: avec affectation. J'écoutais, plein d'étonnement, cette rumeur. Rien, depuis que je fréquentais Wilde, ne m'avait jamais pu rien faire soupçonner.--Mais déjà, par prudence, nombre d'anciens amis le désertaient. On ne le reniait pas nettement encore, mais on ne tenait plus à l'avoir rencontré.
Un extraordinaire hasard croisa de nouveau nos [Pg 282] deux routes. C'est en janvier 1895. Je voyageais; une humeur chagrine m'y poussait, et plus en quête de solitude que de la nouveauté des lieux. Le temps était affreux; j'avais fui d'Alger vers Blidah; j'allais laisser Blidah pour Biskra. Au moment de quitter l'hôtel, par curiosité désœuvrée, je regardai le tableau noir où les noms des voyageurs sont inscrits. Qu'y vis-je?--A côté de mon nom, le touchant, celui de Wilde... J'ai dit que j'avais soif de solitude: je pris l'éponge et j'effaçai mon nom.
Avant d'avoir atteint la gare, je n'étais plus bien sûr qu'un peu de lâcheté ne se fut pas cachée dans cet acte; aussitôt, revenant sur mes pas, je fis remonter ma valise, et récrivis mon nom sur le tableau.
Depuis trois ans que je ne l'avais vu (car je ne puis compter pour un revoir, l'an d'avant, une courte rencontre à Florence), Wilde était certainement changé. On sentait dans son regard moins de mollesse, quelque chose de rauque en son rire et de forcené dans sa joie, Il semblait à la fois plus sûr de plaire et moins ambitieux d'y réussir; il était enhardi, affermi, grandi. Chose étrange, il ne parlait plus par apologues; durant les quelques jours que je m'attardai près de lui, je ne pus arracher de lui le moindre conte.
[Pg 283] Je m'étonnai d'abord de le trouver en Algérie.--«Oh! me dit-il, c'est que maintenant je fuis l'œuvre d'art. Je ne veux plus adorer que le soleil... Avez-vous remarqué que le soleil déteste la pensée; il la fait reculer toujours, et se réfugier dans l'ombre. Elle habitait d'abord l'Égypte; le soleil a conquis l'Égypte. Elle a vécu longtemps en Grèce, le soleil a conquis la Grèce; puis l'Italie et puis la France. A présent toute la pensée se trouve repoussée jusqu'en Norvège et en Russie, là où ne vient jamais le soleil. Le soleil est jaloux de l'œuvre d'art.»
Adorer le soleil, ah! c'était adorer la vie. L'adoration lyrique de Wilde devenait farouche et terrible. Une fatalité le menait; il ne pouvait pas et ne voulait pas s'y soustraire. Il semblait mettre tout son soin, sa vertu, à s'exagérer son destin et à s'exaspérer lui-même. Il allait au plaisir comme on marche au devoir.--«Mon devoir à moi, disait-il, c'est de terriblement m'amuser.»--Nietzsche m'étonna moins plus tard, parce que j'avais entendu Wilde dire;
--«Pas le bonheur! Surtout pas le bonheur. Le plaisir! Il faut vouloir toujours le plus tragique...»
Il marchait dans les rues d'Alger précédé, escorté, suivi d'une extraordinaire bande de maraudeurs; il [Pg 284] conversait avec chacun; il les regardait tous avec joie et leur jetait son argent au hasard.
--«J'espère, me disait-il, avoir bien démoralisé cette ville.»
Je songeais au mot de Flaubert, qui lorsqu'on lui demandait quelle sorte de gloire il ambitionnait le plus, répondait:
--«Celle de démoralisateur.»
Je restais devant tout cela plein d'étonnement, d'admiration et de crainte. Je savais sa situation ébranlée, les hostilités, les attaques et quelle sombre inquiétude il cachait sous sa joie hardie[4]. Il parlait de rentrer [Pg 285] à Londres; le marquis de Q... l'insultait, l'appelait, l'accusait de fuir.
--«Mais si vous retournez là-bas, qu'adviendra-t-il? lui demandai-je. Savez-vous ce que vous risquez?
--Il ne faut jamais le savoir... Ils sont extraordinaires, mes amis; ils me conseillent la prudence. La prudence! Mais est-ce que je peux en avoir? Ce serait [Pg 286] revenir en arrière. Il faut que j'aille aussi loin que possible... Je ne peux pas aller plus loin... Il faut qu'il arrive quelque chose, quelque chose d'autre...»
Wilde s'embarqua le lendemain.
Le reste de l'histoire, on le sait. Ce «quelque chose d'autre» ce fut le _hard labour_[5].
[Pg 287]
III
Dès qu'il fut sorti de prison, Oscar Wilde revint en France. A Berneval, discret petit village aux environs de Dieppe, un nommé Sébastien Melmoth s'établit; c'était lui. De ses amis français, comme j'avais été le dernier à le voir, à le revoir je voulus être le premier. Dès que je pus connaître son adresse, j'accourus.
J'arrivai vers le milieu du jour. J'arrivais sans m'être annoncé. Melmoth que la bonne cordialité de T*** appelait assez souvent à Dieppe, ne devait rentrer que le soir. Il ne rentra qu'au milieu de la nuit.
C'était presque encore l'hiver. Il faisait froid; il faisait laid. Tout le jour je rôdai sur la plage déserte, découragé et plein d'ennui. Comment Wilde avait-il pu choisir Berneval pour y vivre? C'était lugubre.
La nuit vint. Je rentrai retenir une chambre à l'hôtel, celui même où vivait Melmoth, et d'ailleurs le [Pg 288] seul de l'endroit. L'hôtel, propre, agréablement situé, n'hébergeait que quelques êtres de second plan, d'inoffensifs comparses auprès de qui je dus dîner. Triste société pour Melmoth!
Heureusement j'avais un livre. Lugubre soir! onze heures... J'allais renoncer à attendre, quand j'entends le roulement d'une voiture... M. Melmoth est arrivé.
M. Melmoth est tout transi. Il a perdu en route son pardessus. Une plume de paon que, la veille, lui apporta son domestique (affreux présage) lui avait bien annoncé un malheur; il est heureux que ce ne soit que cela. Mais il grelotte et tout l'hôtel s'agite pour lui faire chauffer un grog. A peine s'il m'a dit bonjour. Devant les autres tout au moins, il ne veut pas paraître ému. Et mon émotion presque aussitôt retombe, à trouver Sébastien Melmoth si simplement pareil à l'Oscar Wilde qu'il était: non plus le lyrique forcené d'Algérie, mais le doux Wilde d'avant la crise; et je me trouvais reporté non pas de deux ans, mais de quatre ou cinq ans en arrière; même regard rompu, même rire amusé, même voix...
Il occupe deux chambres, les deux meilleures de l'hôtel, et se les est fait aménager avec goût. Beaucoup [Pg 289] de livres sur sa table, et parmi lesquels il me montre mes _Nourritures Terrestres_ qui avaient paru depuis peu. Une jolie vierge gothique, sur un grand piédestal, dans l'ombre...
A présent nous sommes assis près de la lampe et Wilde boit son grog à petits coups. Je remarque, à présent qu'il est mieux éclairé, que la peau du visage est devenue rouge et commune; celle des mains encore plus, qui pourtant ont repris les mêmes bagues; une à laquelle il tient beaucoup porte en chaton mobile un scarabée d'Égypte en lapis-lazuli. Ses dents sont atrocement abîmées.
Nous causons. Je lui reparle de notre dernière rencontre à Alger. Je lui demande s'il se souvient qu'alors je lui prédisais presque la catastrophe.
--«N'est-ce pas, dis-je, que vous saviez à peu près ce qui vous attendait en Angleterre; vous aviez prévu le danger et vous y êtes précipité?...
(Ici je ne crois pas pouvoir mieux faire que recopier les feuilles où je transcrivis peu après tout ce que je pus me rappeler de ses paroles).
--«Oh! naturellement! naturellement, je savais qu'il y aurait une catastrophe--celle-là, ou une autre, je l'attendais. Il fallait que cela finisse ainsi. Songez [Pg 290] donc: Aller plus loin, ce n'était pas possible; et cela ne pouvait plus durer. C'est pourquoi vous comprenez qu'il faut que cela soit fini. La prison m'a complètement changé. Je comptais sur elle pour cela--Bosy[6] est terrible; il ne peut pas comprendre cela; il ne peut pas comprendre que je ne reprenne pas la même existence; il accuse les autres de m'avoir changé... Mais il ne faut jamais reprendre la même existence... Ma vie est comme une œuvre d'art; un artiste ne recommence jamais deux fois la même chose ... ou bien c'est qu'il n'avait pas réussi. Ma vie d'avant la prison a été aussi réussie que possible. Maintenant c'est une chose achevée.»
Il allume une cigarette.
--«Le public est tellement terrible qu'il ne connaît jamais un homme que par la dernière chose qu'il a faite. Si je revenais à Paris maintenant, on ne voudrait voir en moi que le ... condamné. Je ne veux pas reparaître avant d'avoir écrit un drame. Il faut jusque-là qu'on me laisse tranquille.»--Et il ajoute brusquement:--«N'est-ce pas que j'ai bien fait de venir ici? Mes amis voulaient que j'aille dans le Midi pour [Pg 291] me reposer; parce que, au commencement, j'étais très fatigué. Mais je leur ai demandé de chercher pour moi, dans le Nord de la France, une très petite plage, où je ne voie personne, où il fasse bien froid, où il n'y ait presque jamais de soleil... Oh! n'est-ce pas que j'ai bien fait de venir habiter à Berneval? (Dehors il faisait un temps épouvantable.)
»Ici tout le monde est très bon pour moi. Le curé surtout. J'aime tellement la petite église! Croiriez-vous qu'elle s'appelle Notre-Dame de Liesse! Aoh! n'est-ce pas que c'est charmant?--Et maintenant je sais que je ne vais plus jamais pouvoir quitter Berneval, parce que le curé m'a offert ce matin une stalle perpétuelle dans le chœur!
»Et les douaniers! Ils s'ennuyaient tellement, ici! alors je leur ai demandé s'ils n'avaient rien à lire; et maintenant je leur apporte tous les romans de Dumas père... N'est-ce pas qu'il faut que je reste ici?
»Et les enfants! aoh! ils m'adorent! Le jour du jubilé de la reine, j'ai donné une grande fête, un grand dîner, où j'avais quarante enfants de l'école--tous! tous! avec le maître! pour fêter la reine! N'est-ce pas que c'est absolument charmant?... Vous savez que j'aime beaucoup la reine. J'ai toujours son portrait [Pg 292] avec moi.»--Et il me montre, épinglé au mur, le portrait caricatural de Nicholson.
Je me lève pour le regarder; une petite bibliothèque est auprès; je regarde un instant les livres. Je voudrais amener Wilde à me parler plus gravement. Je me rassieds, et avec un peu de crainte je lui demande s'il a lu les _Souvenirs de la Maison des Morts_. Il ne répond pas directement, mais commence: