Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale

Part 11

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D'autres discuteront, diront si ce conte est d'une tradition différente. Dans une brève et mordante réponse à quelques impertinents chamailleurs, le docteur Mardrus nous annonce qu'il «se réserve, une fois tout son ouvrage publié, de faire paraître une vue d'ensemble sur les Mille Nuits et Une Nuit, en un volume pesant, documenté et suffisamment indigeste pour faire le bonheur des vénérables savants». C'est nous engager sagement à prendre d'ici là un plaisir purement artistique. Faisons ainsi. Nous ergoterons après.

Aussi bien, de toutes celles des Nuits, la figure vieillie de Sindbad est-elle une des plus admirables. Nulle obscénité dans ce récit; cela change. C'est donc celui qui nous surprend le moins dans sa traduction nouvelle; mais c'est aussi celui, je crois, dont cette nouvelle traduction fait le plus négliger toutes les traduction précédentes. Je veux dire que, dans quelques [Pg 221] récits d'intrigue plus amoureuse et plaintive, certaine grâce atténuée que, facticement, laissait traîner Galland, pouvait y plaire. Ici plus rien de doux, de languissant n'était possible: le récit de Mardrus se superpose point par point au récit de Galland, le remplace absolument, le supprime.

Je ne peux raconter à neuf ces aventures que chacun connaissait déjà, que les lecteurs de cette revue[1] ont eu le plaisir de goûter avec toute leur saveur nouvelle, ici même. Cette saveur persiste dans l'esprit, l'embrume et l'engourdit comme fait la vapeur subtile et capiteuse de certains aromates d'Orient. Que nous sommes loin de la Grèce! ici même où, par l'Odyssée, nous en pourrions le plus approcher. Mais Sindbad, πολυτλας comme Ulysse, n'a pour l'attendre aucune Ithaque, aucune femme, aucun fils, aucun chien. Ce ne sont pas non plus les sentiments qui le gênent. Nul être plus libre, plus détaché de tout, plus flottant. Même il n'a, semble-il, d'autre «figure» que celle que ces aventures vont lui faire; il paraîtrait sans caractère aucun, n'était cette passion unique qui précisément le précipite à l'aventure: une inlassable curiosité.--Cette [Pg 222] passion tient, non seulement dans l'histoire de Sindbad, mais dans tous ces récits arabes, tant déplacé qu'il semble, par comparaison, qu'elle n'en tienne aucune dans notre littérature, dans nos mythes, ou dans nos récits populaires. La curiosité de Pandore, celle d'Eve, celle de Psyché est de nature si différente! Combien elle est ... occidentale--il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Orientale serait celle de l'épouse de Barbe-Bleue, celle de la Marienkind des contes populaires allemands, mais combien pâle elle apparaît, et tremblante, et doutant de soi, auprès de celle de Sindbad, des trois saâlik, de Kamaralzamân. Remarquons d'ailleurs que, dans la tradition de l'occident, la curiosité est réservée aux femmes, et que les hommes n'y ont pas droit. C'est qu'ici la curiosité est faiblesse. Elle est toute audace là-bas. C'est une sorte d'avidité de l'esprit et des sens qui détériore le goût du présent au profit de la plus chanceuse aventure; c'est un désir de risque qui devient d'autant plus aigu que le confort où l'on vit est plus grand. Sindbad possède de nombreux biens; il les dissipe plus vite encore qu'il ne s'en lasse; il semble ne goûter dans le luxe et dans l'abondance qu'un sentiment de satiété, d'ennui, qui précisément le dispose à partir. Ses aventures, [Pg 223] sept fois, sont cruelles; sept fois il se repent d'être parti; chaque fois que s'offre à lui une façon de mourir nouvelle, celle qu'il venait d'éviter lui paraît aussitôt maintes fois préférable; n'importe! rien ne peut le lasser, quand il possède, de risquer, quand il n'a rien, de conquérir. Rien du guerrier d'ailleurs; il reste commerçant dans l'âme; pas plutôt échappé à la mort, il trafique; son courage est tout négatif; c'est une résistance simplement; il se défend très bien et s'obstine à ne pas mourir avec grande ingéniosité. «Mon premier mouvement, dira-t-il après une nouvelle épreuve, fut d'aller me jeter à la mer pour en finir avec une vie misérable et pleine d'alarmes plus terribles les unes que les autres; mais je m'arrêtai en route, _car mon âme n'y consentit pas, étant donné que l'âme est une chose précieuse_; et même elle me suggéra une idée à laquelle je dus mon salut.»

De sorte que sans cesse les deux états se succèdent; de sorte qu'il dira tantôt: «Dans la délicieuse vie que je menais depuis mon retour de voyage, au milieu des richesses et de l'épanouissement, je finis par perdre complètement le souvenir des maux éprouvés et des danger courus, et par m'ennuyer de l'oisiveté monotone de mon existence à Baghdad.--Et tantôt, au [Pg 224] milieu des tribulations: «Tu mérites bien ton sort, Sindbad à l'âme insatiable!... Qu'avais-tu donc besoin, misérable, de voyager encore, alors qu'à Baghdad tu vivais dans les délices?... Que manquait-il à ton bonheur...» Il y manquait précisément d'être risqué...

J'eusse voulu parler aussi de l'autre Sindbad, du «terrien», qui dans Galland s'appelle Hindbad, du portefaix, de l'écouteur des récits merveilleux que le marin Sindbad lui fait, pour lui montrer (avec quelle prudence amusée!) qu'il n'a pas à lui envier ses richesses, car elles sont le fruit d'extraordinaires labeurs; mais ces labeurs sont si surprenants, inouïs, ils sont contés si joliment, qu'on se prend à les envier plus encore que les richesses.--J'eusse voulu rapprocher la figure du pauvre Sindbad de celle du porteur des premiers contes, de celle du dormeur éveillé et de celles de plusieurs autres--pour parler du sentiment des classes sociales particulier à tous ces contes, de la pénétrabilité (si j'ose ainsi parler) de ces classes, de l'amour de ce que Nietzsche appellera: les mauvaises fréquentations»... Mais j'attends que de nouveaux volumes aient paru.

[1] Le conte de Sindbad avait paru, ainsi que cet article, dans la _Revue Blanche_.

[Pg 225]

SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

=La Route Noire.=

L'orgueil des grands m'offusque moins que ne m'irrite la sottise de celui qui le leur reproche. On voudrait, semble-t-il, qu'ils s'ignorent, ou qu'ils feignent de s'ignorer. L'étonnement que cause leur génie, on ne veut pas qu'ils le partagent; on leur sait gré pourtant d'admettre que le génie procède du Divin, etc. Leur attitude est difficile.--A ceux à qui leur orgueil ne plaît point, j'aime redire le mot de Gœthe: «Il n'y a que les gueux pour être modestes.»--Hélas! pourquoi n'y a-t-il pas que les gens de génie pour être orgueilleux?

Lorsque M. de Bouhélier naissant voulut bien annoncer à la France qu'il allait faire une renaissance [Pg 226] littéraire, je me suis immodérément réjoui. Ses premiers écrits étaient beaux, sonores, pleins de sublime vague et de précis orgueil. L'abondante négligence de presque tous les écrivains d'aujourd'hui me fit apprécier d'autant plus, chez un si jeune, une phrase toujours formée, souvent plus mûre que la pensée, mais véhémente, de charme grave et de nombreuse eurythmie.--M. de Bouhélier s'avança comme un dieu. Tous ceux qui l'approchaient devenaient aussitôt ses disciples. Il parlait peu, mais semblait écrire à voix haute; on n'attendait de lui rien que de déclamé. Le vent qu'il respirait s'enflait autour de lui de promesses. Romans, drames, poèmes ... on attendait. Il annonçait toujours.--On attendait.

Et _la Route Noire_ a paru... Je voudrais parler doucement de ce livre.--J'eusse eu réel plaisir à le louer, et déjà ma louange était prête ... mais, hélas! je voulus d'abord lire le livre, et, vite, dus me rendre à cette pénible évidence: M. de Bouhélier ne sait plus le français.

Je dis: _plus_--car, chose bizarre, en ses premiers écrits, rien de bien alarmant encore. On imputait plutôt l'imprécision des épithètes, qui surtout pouvait étonner, au vague de la vision, à l'imprécision des [Pg 227] idées. Procédé, me disais-je souvent; au moins croyais-je cela conscient et volontaire. La phrase n'était pas _châtiée_, mais elle paraissait solide. Et peut-être un disciple instruit avait-il pris le soin de revoir d'abord les épreuves ... toujours est-il que les quelques fautes, noyées, pouvaient passer inaperçues. Là où désormais l'on s'écrie: quelle ignorance! on pouvait dire encore: quelle hardiesse!--et tant qu'il n'avait pas écrit: «des épices secs» (p. 72), on pouvait prendre les «branches rubicondes» (p. 270) pour une audace, les «plumages coloriés» (p. 273) pour une négligence.

Mais tout cela s'additionne, s'aggrave, encourage notre blâme naissant. La faute d'orthographe promet la faute de syntaxe, qui promet à son tour bien pis. Fautes de relation, de coordination, de rapport... M. de Bouhélier tient ses promesses, et l'illogisme de cet esprit devient flagrant.

Il écrit: «J'en ai vues» (p. 50), «J'en ai eues» (p. 167), «Ne te récries pas» (p. 176), «Ne vas pas croire» (p. [180), et, par contre, «suppose-tu que...» (p. 187).

J'avais passé légèrement sur «Si j'eus nié les talents de ce poète» dans _l'Hiver en méditation_, et sur «ces [Pg 228] méditations ne seront pas sans quelque prix si de jeunes auteurs _lui_ en trouvent assez» (p. 272); mais dans _la Route Noire_ je retrouve: «Quand je débouchai près du quai, _leur_ couleur, _leur_ tohu-bohu me saisirent fort» (p. 265). Il n'y a pas là simple erreur, inadvertence ou négligence; il y a illogisme, vague, incoordination des sensations, des sentiments et des pensées. Celui qui fait dire à une femme: «Il n'en est pas un seul qui m'ait _compris_» (p. 106) est aussi bien celui qui écrira: «Aucun des quolibets ne parvint jusqu'à lui. Les écailles de poisson pourri, les fruits en décomposition, les bouts de paille et de fumier que lui jetaient les boutiquières, rien ne réussit à l'atteindre» (p. 158).--Le même indiscernement, le même illogisme lui feront dire: «Quel mal faisait ce perroquet? _En revanche_, il mettait partout la gaîté» (p. 229). Et, quand sa maîtresse l'abandonne: «J'aurais pu la croire en promenade. Je n'en eus pas même l'idée. Je ne sais quel pressentiment m'avertissait _du contraire_» (p. 257). Faut-il citer encore? «Rien ne m'avait ému _hors de_ moi-même» (p. 180). «Le scorbut, la fièvre, les luttes ne les avaient pas épargnés _les uns les autres_» (p. 216). O notre belle langue! école de pensée... M. de Bouhélier ne sait pas le français.

[Pg 229] L'ignorance des mots reflète l'inconnaissance des objets. «Il y a ainsi bien des mots, avoue-t-il, dont la forme, le volume, le taux, la densité ne nous sont aucunement connus, quoique nous les utilisions à tout propos «(p. 200). Tel le mot «conjoncture» qu'il emploie à trois reprises dans le sens «d'événement»; le mot «dilection» (pour «délectation», je suppose): «Te presser sur mon cœur n'en est pas moins une profonde dilection» (p. 180). «Je goûtais moins de dilection à voir Lénore, que...» (p. 85). Déjà dans _l'Hiver en Méditation_ il écrivait: «L'insufflation des dieux l'inspire», et nous n'y prêtions pas grande attention,--«des précipices, par interstices, découpent d'épaisses grottes grondantes de glaciers», et nous passions,--mais à présent, de plus belle, il écrit: «Puis il se produisit soudain une circonstance» (p. 231); sur les quais de Paris il entend «des tonnes bombées qui sonnaient en heurtant _la pierre des estacades_» (p. 266). «Elle entrait dans une sombre extase quand je lui disais que nulle femme n'était plus belle, que son souvenir resterait intact... _que je lui garderais son contour_» (p. 225).

--«Si j'insiste sur ces choses (dit-il, et dis-je avec lui), c'est qu'elles ont une grande importance à mon [Pg 230] avis.--. Nous ne nous comprenons si peu les uns les autres que parce que nous utilisons une infinité d'adjectifs, de verbes, de conjonctions, de noms propres et communs, dont nous n'avons pu établir la vraie valeur» (p. 200). Aussi écrira-t-il sans gêne: «Je gardais mon air restreint»; «l'air était strict et mat; «son teint était rouge et compact»; «ces lieux autrefois si placides étaient pétulants et commerciaux» (p. 265); «ma course a été frénétique et mouvementée» (p. _ibid_.).--Une femme reste-t-elle assise pendant qu'on lui raconte un voyage, elle dira: «De cette manière je m'intruisis en restant stable» (p. 216). On lui parlera de «sites polaires _ou_ antarctiques» (p. 226). «Au Midi ou dans les régions de l'Antarctique, elle avance» (p. 226); etc., etc.

--Vous cherchez les puces du lion.

--Non, monsieur! je cherche un lion sous des puces.

Assez longtemps je crus au lion;--j'ai besoin de croire aux grands hommes. Je me réjouissais d'abord de voir M. de Bouhélier tomber le naturalisme,--écrire: «Comme l'on était au printemps les arbres pliaient sous le poids des poires[1].» Nous n'avions [Pg 231] pas de répugnance foncière à voir Edmond, son héros, sortant dans les premiers jours de printemps, être ému par «l'incarnat d'une pomme ou d'un coquelicot» (p. 45). Nous nous plaisions à imaginer, avec l'auteur, des marchandes ambulantes promenant au mois de juillet «des pommes d'api» (p. 131) et des «bananes» (p. 195); je ne m'irritais pas non plus de voir sur les quais du «port» de Paris «les steamers charger du charbon» ou décharger «les toiles précieuses des colonies, le minerai et les houilles brillantes, les graines rapportées des tropiques, les pâtes _curatives et utiles_, etc., etc. (p. 226),--j'ai bien écrit _le Voyage d'Urien_;--enfin je suis trop convaincu de la fausseté des théories naturalistes pour ne pas lire avec joie telle description à la manière épique: «Des voitures chargées de bananes, de tomates, de noix de coco encombraient la voie populaire et rocailleuse. (Nous sommes à Paris au mois de juillet.) Autour bavardaient des commères au teint de pourpre ... de figure encarminée et écaillée. En piétinant elles écrasaient des céréales. Elles broyaient des fraises sous leurs pas sur le trottoir... _Des melons tombaient dans des sacs. Des bonds de noix et d'abricots produisaient un sonore grondement_ sur le pavé. On entendait rouler des poires noires et [Pg 232] opaques» (p. 196).--Mais quand j'entends parler d'un «chardonneret vert», appeler un perroquet «l'oiseau au bec rouge» (p. 10), je proteste et ne sens plus qu'une chose: l'auteur n'a jamais rien su voir, rien regardé que son génie.

Cependant M. de Bouhélier ose écrire, dans _la Revue naturiste_ de décembre dernier:

Apprendre la chimie, la physique, l'astronomie, l'algébre, Hydraulique, la médecine et la géologie, afin d'en appliquer les lois à l'esthétique, c'est bien, mais ce n'est pas tout. Ne jamais cesser de s'instruire dans toutes les matières possibles, étudier la dialectique ... faire des voyages, voir des contrées, accomplir le périple du monde, aller sans cesse d'un pôle à l'autre, observer les mœurs des contrées les plus lointaines, comparer les flores, les parfums, les lumières et les aromates du sud au nord, voilà quelques-uns des devoirs qui nous incombent (J'en ai sauté).

Si nombreux qu'ils soient, ils ne sont pas tout...

En effet, monsieur de Bouhélier, il reste encore _celui_ d'apprendre le français.

Peut-être, après, sentant vous-même le vide affreux de votre pompeux pathétique, rougirez-vous d'écrire des dialogues comme celui-ci:

[Pg 233] «Mes récits t'ennuient?--Pas du tout.--Tu parais fâché!--Je n'ai rien.--Allons donc, Edmond.--Je t'assure.--T'ai-je fait du chagrin?--Toi! aucun.--De quel ton furieux tu me dis cela!--Ce n'est pas ma faute.--Tu es las peut-être? [Ils ont passé la nuit ensemble.]--Qu'ai-je donc fait pour l'être?--Oh! oh! tu veux rire...»--«Pourquoi te montres-tu si cruel? Et toi, pourquoi es-tu si fausse?--Tu me mets au désespoir!--Moi j'y suis depuis longtemps.--Ne te souviens-tu plus de rien?--Souhaite plutôt que j'oublie tout.--En quoi t'ai-je déplu?--En voulant me plaire.--Comme tu es changé! Tu me hais.--Que veux tu? Tout casse et tout lasse.--Tu dois bien souffrir pour dire de pareilles choses!--Mais non, je t'assure.--Que tu es méchant!--Je pourrais l'être bien davantage.--Oh! Edmond, quel mal tu me fais! etc.» (p. 79)[2].

Peut-être rirez-vous vous-même de ces phrases saugrenues contre lesquelles on butte à chaque pas, dans ce volume: «Juliette est douce, disait Lénore. De la voir entre une branche de rose et une feuille [Pg 234] cuite(!), je me sens toute réconfortée au-dedans de moi» (p. 247).

--Mais que me font, direz-vous, ces erreurs si _le livre lui-même_ est bon?--Mais, monsieur, comment voulez-vous que cela soit? L'auteur n'a pas changé, pour penser ce livre et pour écrire ces phrases. Le livre, l'auteur et _cela_, c'est tout un.--J'y mets de l'acharnement, direz-vous.--Oui certes! le plus possible; et je défends MON BIEN. Notre admirable langue française, des gâcheurs sont en train de la dénaturer et de la perdre: parfois, malgré mon espérance, m'envahit une grande tristesse ... je pense alors que nous n'avons pas trop d'un Pierre Louys, d'un Francis Jammes, d'un Régnier, d'un Marcel Schwob[3], pour assurer à chaque mot français «sa forme, son volume, son taux, sa densité», comme dit sans rougir notre auteur.

Mal rugi! jeune lion Bouhélier, mal rugi!--Reprenez; reprenez.

Peu de temps après cet article, M. de Bouhélier, avec une grande courtoisie, voulut bien écrire sur ma conférence: _de l'influence en Littérature_ qui venait de [Pg 235] paraître, quelques phrases de grand éloge que, disait-il, l'injuste violence de mon article ne savait lui faire modifier. A cette occasion, me reprochant de n'avoir point voulu reconnaître la beauté de son livre, il établissait que la beauté de ce livre était telle que seuls quelques griefs personnels pouvaient m'empêcher de la voir. Par la même occasion M. de Bouhélier me reprochait mon «sourire», indice d'un «esprit léger». Je redonne ici la lettre que je lui répondis, telle qu'elle parut dans l'_Ermitage_ d'Août 1900.

LETTRE A M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

Je conviens, Monsieur, que vous avez pris le beau rôle, et que je vous l'avais laissé. Plus que l'accent de la critique, l'accent de la louange est délectable; que si mon modeste opuscule vous donne occasion de le prendre, j'en suis heureux. Vous forcez mon remercîment; je vous l'adresse sans gêne aucune.--La véhémence de mon article sur vous ne saurait, dites-vous, influencer votre jugement sur mes œuvres, ni vous faire trouver ma conférence moins excellente. Je [Pg 236] vous estime assez pour le croire. La gentillesse de votre éloge, de même, ne saurait, hélas, me faire trouver _La Route Noire_ moins mauvaise.--Vous me forcez d'y revenir; sachez bien que j'en suis désolé.

Vous posez que, pour n'aimer point un tel livre il faut être ou aveugle, ou de mauvaise foi, et (car vous m'octroyez de la finesse) vous parlez donc de griefs personnels. Je vous affirme qu'il n'en est point. Tout me portait vers vous, au contraire; et bien des sentiments m'y porteraient encore; mais deux choses m'écartent, que je ne puis aimer, que je ne peux souffrir--ou du moins souffrir réunies:--_La suffisance_--qui, à peine passé vingt ans, vous fait écrire: «J'ai longtemps cru que la douleur devait être exclue de l'étude de l'art»[4] et l'_ignorance_.

Vous prétendez donner cet exemple impossible d'un grand artiste qui ne sache pas son métier.

Vous abîmez notre langue, Monsieur; voilà mon «grief personnel». Vous citez (dans une extraordinaire phrase[5], que je relis encore avec un étonnement [Pg 237] grandissant)--les hardiesses de Saint-Simon, Hugo «chez qui fourmillent tant d'erreurs». Je ne reconnais pas les erreurs de Hugo--et, quand vous écrivez, comme dans votre dernière revue[6]: «Le grand perfectionnement que Rodin a apporté à la statuaire a été de substituer à l'étude de la dynamique l'étude de la statique», je prétends que ce n'est pas par «hardiesse» que vous dites strictement le contraire de ce que vous voulez dire--comme le montre la fin de votre phrase: «Je veux dire par là, à la science de l'équilibre stable, celle de l'équilibre mobile.»

Parce que je souriais souvent (c'est le plus gros de vos reproches) vous m'avez cru sans passion. Vous vous trompez. Le rire n'empêche pas la haine, et ni le sourire l'amour.--Mais je veux, ici, puisque mon rire vous déplaît, cesser de rire et parler franc:--C'est parce que j'aime mon art que je hais le journalisme _qui le détruit_. Par le mot _journalisme_, j'entends [Pg 238] beaucoup, j'entends trop; j'entends aussi le mal écrire, quand il devient le fait d'un écrivain-né, tel que vous.--Au revoir, Monsieur; j'attends les livres que vous annoncez avec faste; croyez bien que, s'ils sont meilleurs, nul ne sera plus heureux de le reconnaître que

Votre cordial serviteur

A. G.

_10 août 1900._

[1] Je m'excuse de citer de mémoire et peut-être imparfaitement cette phrase.

[2] Que le lecteur me pardonne une si longue citation; je ne l'eusse point faite si je ne lisais à l'instant dans la Revue de M. de Bouhélier que nous ne saurions trouver dans «Werther, Adolphe ou les Confessions d'un enfant du siècle ... une page d'un goût plus âcre et plus pénétrant.» Plus loin le même disciple comparera cela à du Dostoïevsky.

[3] Ecrit en 1901.

[4] _Revue Naturiste_ de juillet (Etude sur Rodin)

[5] Textuellement: «Tous les arguments possibles tirés de l'éthnographie, de la botanique et de la grammaire, ne feront jamais que Hugo, chez qui fourmillent tant d'erreurs, que Saint-Simon, si hardi dans la construction expressive de toutes ses phrases, sans que toutes sortes d'autres hommes ne soient des poètes parfaits et des génies véritables.» _Revue Naturiste_ de juillet, p. 38.

[6] _Ibid._, p. 5.

[Pg 239]

SUPPLÉMENTS

[Pg 240] Des quelques notices bibliographiques parues en revue de fin d'année dans l'_Ermitage_ de décembre 1901, je ne redonne ici que celles concernant des auteurs dont il a été question dans ce livre. Trop peu importantes par elles-mêmes, elles ne valent que supplémentairement.

[Pg 241]

FRANCIS JAMMES

=Almaïde d'Etremont=

On ne lit pas le Francis Jammes; on le respire; on le hume; il pénètre en vous par les sens. Il rappelle ces balsamines d'Espagne, de qui, non seulement la fleur est parfumée, mais aussi la feuille et la tige; émotion, volonté, pensée, tout, en M. Jammes, n'est que poésie et parfum. _Clara d'Ellébeuse_ sentait le buis et la pervenche; _Almaïde_ est plus sauvagement et plus voluptueusement embaumée. De ces deux petits livres, je ne sais lequel je préfère et ne pourrais choisir entre eux; et l'on ne peut avec eux restreindre sa louange ou limiter son blâme; autant ne les aimer pas du tout, que de ne les aimer qu'à demi. Sitôt que l'on veut critiquer, on hésite: défauts ou qualités se fondent; il n'y a plus défaut ni qualité. Sitôt que l'on veut louer, il faut louer tout Francis Jammes. Dès qu'on se laisse aller à lui, il semble que lui seul soit poète.

[Pg 242]

SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

=La Tragédie du Nouveau Christ=

J'estime M. de Bouhélier; c'est pourquoi je voudrais qu'il me fut permis de ne parler point de sa nouvelle tragédie; évidemment elle le trahit. Mais les fervents dont il s'entoure, et lui-même il faut l'avouer, ne nous permettent pas le silence; car loin d'en savoir gré, ils l'appellent «conspiration».

Que l'œuvre d'art soit chose ardue, et qu'il ne suffise pas pour la faire de s'en croire infiniment capable, c'est ce que M. de Bouhélier semble désirer n'apprendre qu'à ses dépens. Je ne veux point douter encore qu'avec ses remarquables dons, il ne soit à la fin capable de tenir ce qu'il nous promet. J'avoue pourtant, hélas! qu'à chaque œuvre nouvelle, ma confiance diminue. En effet, loin de reconnaître que jusqu'à présent ses promesses restent ce qu'il nous a [Pg 243] donné de plus fameux, M. de Bouhélier et la majeure partie de ses naturistes semblent se refuser à comprendre que n'ait pas cessé notre attente, s'étonner que _la Route Noire, la Victoire_, et _le Nouveau Christ_, ne nous aient pas rassasiés.