Préfaces et manifestes littéraires
Part 8
J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent qu'elles jouent dans les événements humains; que les faits, quelquefois arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se précipitaient, sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de ces règnes et de ces dominations de femmes.
Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre, ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes, de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des contemporains.
Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les notions et les livres vulgarisés.
Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre, lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes personnages, la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à leur attribuer, même aux époques les plus décadentes.
Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants l'un de l'autre et ayant pour titre:
LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SOEURS.
MADAME DE POMPADOUR.
LA DU BARRY.
Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées, et qui sont, en ce siècle de la toute-puissance de la femme, «l'Histoire de Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort.
EDMOND DE GONCOURT.
Août 1878.
LA FEMME AU XVIIIe SIÈCLE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[44]
Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a porté et l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain. Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui: l'âge moderne est sorti de lui et datera de lui. Il est une ère humaine, il est le siècle français par excellence.
Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la considération et la dignité de leur oeuvre historique. Il semble qu'ils aient craint d'être notés de légèreté, en s'approchant de ce siècle dont la légèreté n'est que la surface et le masque.
Négligé par l'histoire, le XVIIIe siècle est devenu la proie du roman et du théâtre, qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini par en faire comme le siècle légendaire de l'opéra-comique.
C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la fiction et de la convention, que nous entreprenons l'oeuvre, dont ce volume est le commencement.
Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce siècle inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer de ses apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses pensées, de sa sécheresse jusqu'à son coeur, de sa corruption jusqu'à sa fécondité, de ses oeuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons exposer les moeurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses moeurs. Nous voulons aller, au-dessous ou plutôt au-dessus des faits, étudier dans toutes les choses de cette époque les raisons de cette époque et les causes de cette humanité. Par l'analyse psychologique, par l'observation de la vie individuelle et de la vie collective, par l'appréciation des habitudes, des passions, des idées, des modes morales aussi bien que des modes matérielles, nous voulons reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps à l'âme.
Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons interrogé le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons cherché le passé partout où le passé respire. Nous l'avons évoqué dans ces monuments peints et gravés, dans ces mille figurations qui rendent au regard et à la pensée la présence de ce qui n'est plus que souvenir et poussière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des greffes, dans les échos des procès, dans les mémoires judiciaires, véritables archives des passions humaines qui sont la confession du foyer. Aux éléments usuels de l'histoire, nous avons ajouté tous les documents nouveaux, et jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et sociale.
Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de LA FEMME AU XVIIIe SIÈCLE. Ces trois volumes seront: l'HOMME, l'ÉTAT, PARIS[45]; et notre oeuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une histoire qui peut-être méritera quelque indulgence de l'avenir: l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Paris, février 1862.
SOPHIE ARNOULD
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[46]
Nous achetâmes, il y a deux ans, chez M. Charavay, une liasse de papiers,--ne sachant guère ce que nous achetions. Dans cette liasse se trouvaient pêle-mêle des documents, des notes, des extraits, des fragments, l'ébauche d'une étude sur Sophie Arnould, des mémoires inachevés de la chanteuse, attribués par le manuscrit à Sophie elle-même, enfin des copies de lettres de Sophie.
Une lecture attentive de ces dernières amena la conviction dans notre esprit: ces lettres étaient incontestablement de Sophie; mais si nous n'avions pas de doute, le public avait le droit d'en avoir. Il fallait les preuves. Les catalogues d'autographes nous les fournirent immédiatement. Des copies que nous possédions, nous rencontrions des extraits, publiés d'après les originaux, dans les catalogues de vente de lettres du 3 février et du 14 mai 1845, du 16 avril 1849, du 10 mars 1847, du 2 mars 1854. Plus tard, une lettre dont nous faisions l'acquisition, chez M. Laverdet, se trouvait être le double, exactement textuel, d'une de nos copies; plus tard encore, une lettre de Sophie, relative à la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, que voulait bien nous communiquer M. Chambry, présentait la reproduction littérale d'une autre de nos copies. L'authenticité était donc établie et parfaite: c'étaient vingt-deux lettres inédites de Sophie à M. et à Mme Bélanger, sauvées et retrouvées.
Les Mémoires de Sophie,--ils ne vont malheureusement, ces Mémoires, que de sa naissance à son enlèvement,--ont pour nous la même authenticité historique. Il ne leur manque que la preuve des lettres, la preuve autographe. Mais c'est le tour et l'esprit de Sophie Arnould, et son ton et son accent. Cette voix même un peu enflée, ces parures de roman qu'elle donne à sa jeunesse, ce rehaussement de sa famille, cette allure moins libre et se guindant devant le public de sa vie, n'est-ce pas le caractère et le goût propre des mémoires d'une comédienne qui se confesse? Sophie n'affiche-t-elle pas, dans une lettre à Lauraguais, de l'an VII, donnée dans ce volume, l'intention d'écrire l'histoire de ses amours? Et si ces mémoires étaient fabriqués, pourquoi s'arrêteraient-ils en chemin? Toutefois, n'ayant point derrière nous le manuscrit autographe, nous n'avons osé hasarder aucun extrait; nous nous sommes contentés de tirer de ces mémoires les faits qui amplifient, certifient, contredisent, avec un accent de vérité incontestable, les récits déjà publiés.
Il fallait encore apporter à cette étude l'intérêt de tous les documents autographes, que la bonne volonté des amateurs pouvait mettre à notre disposition. Nous avons réussi, et nous remercions M. le marquis de Flers, M. Chambry, M. Boutron, M. Fossé d'Arcosse, etc., de nous avoir donné, d'avoir offert au public les restes et les reliques de ce rare et charmant esprit.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Paris, 12 janvier 1857.
Postérieurement à la publication de la première édition de ce volume, j'ai retrouvé, j'ai acquis le commencement des Mémoires _autographes_ de Sophie Arnould[47]. Malheureusement, ce n'est qu'un très petit fragment. Il y a en tout quatorze pages, dans lesquelles Sophie recommence trois fois l'histoire de sa naissance et de ses premières années. Toutefois, quelque incomplet que soit le manuscrit, son existence démontre que les Mémoires annexés aux lettres n'ont pas été fabriqués, qu'ils ont été bien réellement écrits par la célèbre actrice, à la sollicitation d'un ami, d'un _teinturier_, d'un éditeur dont le nom est resté inconnu.
E. G.
Décembre 1876.
Depuis la publication de cette préface de la seconde édition[48], j'ai eu connaissance d'un article de l'AMATEUR D'AUTOGRAPHES (août 1878) dans lequel M. Dubrunfaut avançait qu'on ne connaissait pas le manuscrit autographe de Sophie Arnould. Si, sans aucun doute, du moins un fragment incontestablement de la main de Sophie,--les quatorze pages que je possède,--et où elle recommence trois fois l'histoire de sa naissance et de ses premières années. Seulement, alors je croyais à une suite autographe des Mémoires, peut-être perdue, peut-être enfouie dans quelque collection inconnue; à l'heure présente je n'y crois plus guère; je suis presque convaincu que la paresseuse artiste, que l'écriture n'amusait pas, s'est arrêtée à la quatorzième page, et que les mémoires manuscrits que j'ai entre les mains,--sauf le commencement,--par un certain Talbot, sur la commande de Loiseau, n'ont pas été rédigés, dis-je, sur un brouillon de la chanteuse, mais bien d'après ses confidences et ses conversations. Cela est confirmé par le prospectus du livre qui a seul paru et que je possède également. Et ce prospectus, je le donne comme l'annonce d'un livre construit d'une manière assez originale pour le temps, et qui devait contenir des lettres et des documents que je ne retrouve pas dans les papiers de Talbot en ma possession.
Prospectus.
* * * * *
HUIT CONTEMPORAINS,
OU
CORRESPONDANCE AUTOGRAPHE DE
Sophie Arnould.
ADANSON, philosophe naturaliste; NOVERRE, maître de ballets; Le comte de LAURAGUAIS-BRANCAS; FAUJAS DE SAINT-FOND, naturaliste; BEAUMARCHAIS; Mme BEAUMARCHAIS;
AVEC
Feu BÉLANGER, architecte du roi, etc., etc.,
PRÉCÉDÉE D'UNE PARTIE DE LA VIE DE SOPHIE ARNOULD, ÉCRITE PAR ELLE-MÊME;
D'UNE NOTICE HISTORIQUE SUR CHACUN DES PERSONNAGES PRÉCÉDENS;
D'UN FAC-SIMILÉ DE CHACUNE DE LEURS ÉCRITURES;
ET ORNÉE DE TROIS PORTRAITS, AU NOMBRE DESQUELS SE TROUVE CELUI DE SOPHIE ARNOULD, DESSINÉ PAR BOIZOT.
La France, amusée dans son enfance par des hochets, bercée dans sa jeunesse par des prestiges de gloire, et parvenue enfin à la raison de l'âge mûr, s'est lassée de mensonges, d'illusions, de fables...
Au lieu de cela, que nous ont offert les mémoires contemporains? l'esprit de parti, les animosités particulières, les préjugés, l'intérêt surtout, dénaturant, décolorant les faits, en publiant d'imaginaires...
Les lettres familières nous semblent plus particulièrement destinées à enrichir l'histoire de documents authentiques. Cet abandon de l'amitié, cette causerie de l'intimité, n'admettent ni faussetés ni détours, et comme l'on n'en soupçonne pas plus qu'on n'en redoute la publicité, les pensées les plus secrètes s'y trahissent, l'esprit et le coeur s'y montrent sans déguisement.
Les lettres que nous annonçons au public sont déjà recommandables, comme on le voit, par le nom des personnages qui les ont écrites, et dont nous possédons les originaux; mais quand on apprendra qu'elles renferment tout ce qu'il y a de plus instructif à la fois, de plus original et de plus piquant; quand on saura que la science, la politique, la littérature, y ont leur compte avec de nouveaux aperçus, quand on y verra le vieux philosophe Adanson, l'homme le plus scientifique et le plus profond qui fût jamais, s'enivrer des regards d'une Dervieux, et tourner le fuseau presque à ses pieds; Noverre, déployer toutes les ressources de l'imagination la plus riche; Mme Beaumarchais, effacer presque les Ninon et les Sévigné; et cette brillante Sophie Arnould, parer tour à tour son style de tout ce que l'esprit a de folle gaieté, de tout ce que le coeur a de sentiments les plus exquis, révéler avec cet abandon séduisant toutes les petites indiscrétions du boudoir et nous initier aux mystères de l'alcôve, c'est alors surtout que nos lecteurs nous sauront gré de notre entreprise. 2 vol. in-8, 12 francs.
NOTA.--Cet ouvrage sera précédé d'une Correspondance de divers particuliers de distinction avec Bélanger, puis d'un Discours sur l'architecture et sur les arts en général par Bélanger, et de différentes lettres du même à divers personnages.
J'avais espéré découvrir dans les _Papiers de Bélanger_, acquis par le Musée de la Ville de Paris, à la vente Dubrunfaut, quelques nouvelles copies de lettres d'Adanson, de Noverre, de Beaumarchais, etc., donnant des détails circonstanciés sur la chanteuse; mais, sauf quatre lignes d'une lettre de «l'ami Moyreau», je n'ai rien trouvé que les éléments d'une curieuse biographie de Bélanger, et des réflexions, des projets, des mémoires de l'amant de Sophie sur le goût, sur l'établissement d'échaudoirs, sur le prix du cuivre, sur les enterrements des condamnés révolutionnaires.
EDMOND DE GONCOURT.
Novembre 1884.
MADAME SAINT-HUBERTY
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[49]
Avec l'ambition de mettre dans mes biographies--un peu des Mémoires des gens qui n'en ont pas laissé,--j'achetais, il y a une quinzaine d'années, chez le bouquiniste bien connu de l'arcade Colbert, les papiers de la Saint-Huberty. Peu à peu, avec le temps, à ces papiers se joignaient les lettres de la chanteuse, que les hasards des ventes amenaient en ma possession. Enfin, quand le paquet de matériaux autographes et de documents émanant de la femme me paraissait suffisant, je complétais mon étude par la lecture de tous les cartons de l'ancienne Académie royale de musique, conservés aux Archives nationales, de ces correspondances de directeurs, que je m'étonne de voir si peu consultées, de ces rapports vous initiant à tous les détails secrets des coulisses, au sens dessus dessous produit à Versailles par l'audition d'un nouvel opéra,--et qui vous montrent Louis XVI avançant le conseil des ministres, pour leur permettre d'assister à la représentation de DIDON jouée pour la première fois par la Saint-Huberty.
EDMOND DE GONCOURT.
Auteuil, février 1880.
ART FRANÇAIS
LA PEINTURE À L'EXPOSITION DE 1855
PRÉFACE[50]
La peinture est-elle un livre? La peinture est-elle une idée? Est-elle une voix visible, une langue peinte de la pensée? Parle-t-elle au cerveau? Son but et son action doivent-ils être d'immatérialiser cela qu'elle fait de couleurs, d'empâtements et de glacis? sa préoccupation et sa gloire de mépriser ses conditions de vie, le sens naturel dont elle vient, le sens naturel qui la perçoit. La peinture est-elle en un mot un art spiritualiste?
N'est-il pas plutôt dans ses destins et dans sa fortune de réjouir les yeux, d'être l'animation matérielle d'un fait, la représentation sensible d'une chose, et de ne pas aspirer beaucoup au delà de la récréation du nerf optique? La peinture n'est-elle pas plutôt un art matérialiste, vivifiant la forme par la couleur, incapable de vivifier par les intentions du dessin, le par dedans, le moral, le spirituel de la créature?
Autrement, qu'est le peintre?--Un esclave de la chimie, un homme de lettres aux ordres d'essences et de sucs colorants, qui a, pour toucher les oreilles de l'âme, du bitume et du blanc d'argent, de l'outremer et du vermillon.
Croit-on, au reste, que ce soit abaisser la peinture que de la réduire à son domaine propre, ce domaine que lui ont conquis le génie de ces palettes immortelles: Véronèse, Titien, Rubens, Rembrandt, Vélasquez, grands peintres, vrais peintres! flamboyants évocateurs des seules choses évocables par le pinceau: le soleil et la chair!--ce soleil et cette chair que la nature refusa toujours aux peintres spiritualistes, comme si elle voulait les punir de la négliger et de la trahir.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
L'ART DU XVIIIe SIÈCLE[51]
PRÉFACE DE L'ÉDITION ORIGINALE
Le livre a été commencé par deux frères, en des années de jeunesse et de bonne santé, avec la confiance de le mener à sa fin. Tout un mois, chaque année, au sortir des noires et mélancoliques études de la vie contemporaine, il était le travail dans lequel se recréait, comme en de riantes vacances, leur goût du temps passé. Et il y avait entre eux deux une émulation pour définir en une phrase, pour faire dire à un mot, le _cela_ presque inexprimable qui est dans un objet d'art. C'était leur livre préféré, le livre qui leur avait donné le plus de mal.
Deux années encore, et l'histoire de l'art français du XVIIIe siècle, dans toutes ses manifestations véritablement françaises, était terminée. Une année allait paraître l'ÉCOLE DE WATTEAU, contenant les biographies de Pater, de Lancret, de Portail, encadrées dans un historique de la domination du Maître pendant tout le siècle. À cet avant-dernier fascicule devait succéder, l'année suivante, un travail général sur la sculpture du temps, où se serait détachée, comme l'expression la plus originale de la sculpture rococo, la petite figure du sculpteur CLODION.
Ces deux années n'ont pas été données à la collaboration des deux frères. Le plus jeune est mort. Le vieux ne se sent pas le courage--et pourquoi ne le dirait-il pas--le talent d'écrire, lui tout seul, les deux études qui manquent au livre. Du reste, s'il s'en croyait capable, un sentiment pieux que comprendront quelques personnes le pousserait, le pousse aujourd'hui à vouloir qu'il en soit de ce livre, ainsi que de la chambre d'un mort bien-aimé, où les choses demeurent telles que les a trouvées la mort.
EDMOND DE GONCOURT.
GAVARNI
L'HOMME ET L'OEUVRE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[52]
Nous avons aimé, admiré Gavarni.
Nous avons beaucoup vécu avec lui. Pendant de longues années, nous avons été presque la seule intimité du misanthrope. Il éprouvait pour le plus jeune de nous deux une sorte d'affection paternelle; et la solitude du Point-du-Jour s'ouvrait à notre visite avec cet aimable mot d'accueil: «Mes enfants, vous êtes la joie de ma maison!»
Ce sont, dans leur vagabondage libre et leur franche expansion, les causeries, les confidences de cette intimité que nous donnons ici. Ce sont des journées entières passées ensemble, des soirées où nous nous attardions, oublieux de l'heure et de la dernière gondole de Versailles; ce sont les lentes et successives retrouvailles d'un passé, revenant à Gavarni au coin de son feu, ou au détour d'une allée de son jardin,--une biographie, pour ainsi dire parlée,--où la parole du causeur, de l'homme qui se raconte, est notée avec la fidélité d'un sténographe.
Le fils de Gavarni, Pierre Gavarni, que nous ne saurions trop remercier, a complété notre travail sur la vie de son père, par la communication entière de ses papiers. Il nous a confié ses fragments de mémoires, ses carnets, ses notules, ses récits de voyages, ses cahiers de mathématique, au parchemin graissé et noirci par une compulsation continue, et où la littérature écrite à rebours se mêle aux X, enfin les feuilles volantes qui livrent des épisodes de son existence.
Gavarni, en effet, fut toujours très écrivassier de ses impressions, de ses sensations, de ses aventures psychologiques, et, sauf les dernières années de sa vieillesse, où le philosophe ne formule plus sur ses journaux que des pensées,--toute sa vie, il l'a écrite.
Nous trouvons, jeté sur un morceau de papier, avec le désordre d'une note:
_Il me manque le premier volume de ma vie d'enfant... J'ai presque tout le reste en portefeuille... J'aimerais qu'on écrivît sans esprit. On ne s'écrit pas, on s'imprime._[53]
Le soir où il écrivait cela, Gavarni avait près de lui une maîtresse d'ancienne date; et, pour se tenir compagnie, il avait tiré d'un tiroir secret _un petit livre rouge, à coins usés, usés, usés_.
Le volume laissé sur la table de nuit, il se faisait par avance une joie, sa maîtresse couchée et endormie, de se plonger dans le petit livre rouge _avec recueillement, solennité, religion_.
Il y avait déjà quelque temps qu'il entendait, sans y prendre garde, crier du papier derrière lui, quand il se retourna.
_Elle en avait fait des papillotes_... Et c'étaient deux années de la vie de Gavarni.
* * * * *
Donc il y a des années dans la vie de Gavarni dont les femmes ont fait des papillotes, il y a encore des années égarées et perdues; mais, malgré ces petits malheurs, nul artiste jusqu'ici, croyons-nous, n'a laissé sur lui-même autant de documents que Gavarni.
Et avec l'inconnu et l'inédit de ces documents authentiques et sincères, nous essayons aujourd'hui, dans ce livre, de faire connaître à la France son grand peintre de moeurs.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Auteuil, janvier 1870.
LA MAISON D'UN ARTISTE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[54]
En ce temps, où les choses, dont le poète latin a signalé la mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description littéraire moderne, à l'histoire de l'Humanité, pourquoi n'écrirait-on pas les mémoires des choses, au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme?
EDMOND DE GONCOURT.
Auteuil, ce 26 juin 1880.
JAPONISME
L'ART INDUSTRIEL JAPONAIS
FRAGMENTS D'UNE PRÉFACE INÉDITE D'UN OUVRAGE EN PRÉPARATION
Voici dans une vitrine un netzké en fer, signé par SHÛRAKU (de Yedo),--un artiste vivant dans les premières années du XIXe siècle.
En haut du netzké, un peu plus grand qu'une pièce de deux francs, se voit incisée, dans le fer, une patte d'oiseau, une patte de grue; mais de la grue absente, volante en dehors du petit rond de métal, il n'y a que la patte--et ce qu'a représenté au milieu du tout petit disque noir le ciseleur, le savez-vous?--c'est dans la damasquinure d'un miroitement argenté, le reflet renversé de la grue, déjà montée dans le ciel, le reflet sous la lumière de la lune, en une rivière, coupée par de grands roseaux.
Et penser qu'il existe de bons petits journalistes parisiens qui n'ont pas assez d'ironies méprisantes pour l'art d'un pays, où les ouvriers sont de tels poètes!
* * * * *
Il y a des années, par un après-midi d'hiver, je tombais chez M. Bing, au moment où l'on déballait un arrivage du Japon.
Parmi les menus objets réunis sur un plateau de laque, se trouvait une petite écritoire de poche--qu'au Japon, ils appellent _yataté_ (porte-flèche), composée d'un étui de la grosseur d'un gros sucre d'orge contenant le pinceau de blaireau pour écrire, et d'un petit seau fermé, où est renfermée l'espèce d'éponge en poil de lapin, imbibée d'encre de Chine. La petite bimbeloterie fabriquée de deux morceaux de bambou représentait des jeux d'enfants gravés en noir sur le jaune fauve du bois, des jeux d'enfants n'ayant rien de bien remarquable, mais le bibelot avait pour moi l'intérêt d'un objet usuel, ancien, et j'étais confirmé dans cette supposition par une longue inscription gravée sous le petit seau, et par un raccommodage,--un de ces raccommodages naïfs et francs, ainsi qu'on a l'habitude de les faire, là-bas, aux objets d'une certaine valeur.