Préfaces et manifestes littéraires
Part 5
La voici:
«MM. les étudiants en droit sont invités à se rendre ce soir lundi au Théâtre-Français pour siffler la nouvelle pièce, HENRIETTE MARÉCHAL. Il faut que la toile tombe au premier acte.
_Signé_: PIPE DE BOIS.»
11 décembre 1865.
En vous signalant cet étrange mot d'ordre, nous n'avons pas besoin, Monsieur, de vous dire que nous désapprouvons complètement, avec l'immense majorité des étudiants, une prétention aussi contraire à la liberté théâtrale qu'aux égards dus aux auteurs et à des acteurs de talent.
A. RAMIER, D'AIGREMONT,
Étudiant en droit, Étudiant en droit.
_Opinion nationale_, 12 décembre 1865.
Nous remercions MM. Ramier et d'Aigremont, et tous ceux dont ils sont la voix.
E. ET J. DE G.
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PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
Aujourd'hui que la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL a réussi, que la pièce est écoutée, est applaudie, applaudie «avec un parti pris d'applaudir», impriment ceux qui eussent désiré qu'elle fût ressifflée, je demande au public la permission de compléter la préface en tête de notre THÉÂTRE par quelques observations, quelques anecdotes, et quelques idées sur l'art théâtral de l'heure présente.
Dans cette préface j'ai dit: HENRIETTE MARÉCHAL est une pièce «ressemblant à toutes les pièces du monde» et les ennemis de la pièce ont fait dire à cet aveu plus qu'il ne disait, déclarant que l'oeuvre n'avait pas la plus petite qualité personnelle. Voici seulement ce que j'ai voulu faire entendre, c'est que mon frère et moi, débutant au théâtre, et désireux d'être joués, nous avions essayé de faire une pièce jouable, une pièce cherchée parmi les combinaisons théâtrales ordinaires, trouvant déjà assez brave d'avoir risqué l'acte du bal masqué, un acte qui avait le mérite de la nouveauté, et d'un esprit original, avant que cet esprit fût devenu l'esprit de tout le monde, avant qu'il eût servi, tout un hiver, aux engueulements des bals de l'Opéra de la rue Le Peletier.
Maintenant, venons aux critiques de détails. On me reproche de grosses _ficelles_; grosses ou petites, est-ce qu'il n'y en a pas chez tous les auteurs, les auteurs les plus habiles, dans cet art conventionnel, où je ne connais pas un dénouement de pièce qui ne soit amené par la surprise d'une conversation derrière un rideau, ou par l'interception d'une lettre, ou par un _truc_ forcé de cette qualité? Et tant qu'à choisir entre les petites et les grosses ficelles, ma foi, je préfère les grosses, les toutes franches: ce sont celles de l'ancien répertoire.
Puis vraiment, n'y aurait-il pas de grosses ficelles dans l'agencement de la vie humaine, de la véritable, de celle que nous vivons? J'avais un cousin qui devint très amoureux d'une jeune fille du monde. Ce cousin avait eu une jeunesse un peu _noceuse_, était joueur... il fut refusé par les parents de la jeune fille. Mon cousin demeurait le coeur très pris. Il se passait un an, dix-huit mois, au bout desquels il lui arrivait un accident de voiture, dans le voisinage du château de celle qu'il aimait. Il y était recueilli, soigné... et devenait le mari de la jeune fille. C'est ce souvenir qui nous a donné, à mon frère et à moi, l'idée du transport de Paul de Bréville, blessé, chez Mme Maréchal.
Ah! vraiment, on me fait un crime de bien des choses, de choses que me donne en spectacle, tous les jours, la vie du monde. Par exemple, on trouve tout à fait invraisemblable ce coup de coeur d'un tout jeune homme pour une femme de trente-quatre à trente-cinq ans. Savez-vous que chez tous les jeunes gens que j'ai connus, le premier amour effectif qui n'a pas été à une fille ou à une femme de chambre, je l'ai vu aller à des femmes de la société presque toujours plus âgées que Mme Maréchal, presque toujours à de sérieuses marraines de Chérubin?
Enfin, en faisant tromper ce bon, cet excellent, cet hospitalier M. Maréchal par le jeune Paul de Bréville, j'aurais introduit sur les planches un adultère plus immérité, plus indigne, plus infâme, plus laid que les adultères jusqu'ici mis en scène par mes confrères en adultère au théâtre... comme si nous ne voyions pas journellement les trois quarts des messieurs Maréchal se montrer de vrais saints Vincent de Paul à l'endroit de l'homme qui les trompe.
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Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs immoraux, et nous ne sommes pas des _carcassiers_. Mais il n'y a pas qu'une carcasse dans une pièce, il y a autre chose dans la nôtre.
Théophile Gautier y trouvait une qualité, qu'il nous reconnaissait seuls posséder: une _langue littéraire parlée_. Et pour moi une langue nouvelle, c'est presque l'unique renouvellement dont est susceptible le théâtre. Une langue, où il n'existera plus de morceaux de livres, plus de phraséologie où passera le mot d'auteur, et où cependant le public sentira que c'est un lettré qui a fabriqué les paroles sortant de la bouche des acteurs, voilà la révolution à tenter! Et cette révolution, nous l'avons essayée, essayée seulement. Ah! si nous avions pu écrire une seconde pièce d'amour, celle-là, je vous en réponds, eût été balayée de tout jargon romantique ou _livresque_, et l'on n'y eût pas rencontré une phrase comme celle-ci: «Vous étiez dans mes rêves comme il y a du bleu dans le ciel», une phrase pas mal rédigée tout de même, mais appartenant au _vieux jeu_. Que ne l'avez-vous supprimée, me dira-t-on? C'est qu'il ne s'agit pas de la supprimer et que le talent serait de la remplacer, celle-ci ou toute autre du même genre, par un équivalent apportant une note poétique, lyrique, idéale, de la même valeur, et un équivalent pris dans le vrai de la langue d'un amoureux.
Or, cela je le déclare tout à la fois le comble de la difficulté et le _summum_ de l'art dramatique des années qui vont venir,--et je me trouve tout seul, pas assez fort pour y arriver.
Il était besoin, pour le tenter et peut-être réussir, de continuer à avoir pour collaborateur un poète doublé d'une oreille particulière, un original passant des heures entières, aux Tuileries, à entendre causer des bébés, pour le seul plaisir de surprendre la syntaxe de leurs phrases enfantines.
Maintenant, n'y aurait-il pas dans notre pièce une seconde qualité que personne n'a remarquée? Si Henriette Maréchal n'étale pas absolument sur les planches des morceaux de notre vie, elle y apporte, tout le temps, les attitudes morales des deux frères, quand le jeune tombait amoureux. Elle redit sous des formules plus étudiées, avec des expressions plus littéraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites _chamaillades_, le tendre ferraillement d'esprit de ces moments-là,--en un mot le fraternel duel à huis clos de l'Expérience et de l'Illusion. Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du _vieux_, et de l'appassionnement un peu ingénu de l'adolescent. Elle retrace enfin avec des souvenirs bien personnels et _vécus_--l'expression est acceptée aujourd'hui--des sentiments qui ont le mérite de représenter rigoureusement, à la scène, les sentiments humains et contradictoires de deux hommes d'âge différent, confondus et mêlés dans une même existence.
* * * * *
J'ai avancé, dans ma préface, que je regardais le théâtre comme un genre arrivé à son déclin. Le théâtre, pour moi, me semble le grand art des civilisations primitives. Ainsi, du temps d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, le théâtre est toute la littérature de la nation. Bien des années après, sous Louis XIV, dans une autre patrie de l'intelligence et du goût, le théâtre est encore presque toute la littérature; mais peut-être déjà, en ce XVIIe siècle, quelque gourmet de belles-lettres néglige, un soir, de se rendre à une comédie de Molière, pour lire au coin de son feu, les CARACTÈRES de La Bruyère. Et aujourd'hui, qui pourra nier qu'une SAPHO ou qu'un ASSOMOIR ne prenne pas l'attention de la France, tout autant qu'une pièce d'Émile Augier ou d'Alexandre Dumas fils? Au XXe siècle que nous touchons, quelle place aura donc le livre et quelle place aura le théâtre?
À cette concurrence redoutable faite déjà aujourd'hui par le livre au théâtre, je ne veux pas répéter les causes particulières et accidentelles qui me font voir, dans un avenir prochain, sa lamentable déchéance. Non, l'art dramatique ne deviendra pas tout à fait ce que j'ai prédit: «Quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades», non, mais toutes les scènes de la capitale sont fatalement destinées à se transformer en des Édens, plus ou moins dissimulés.
Enfin, puisque le théâtre n'est pas encore mort et qu'il a peut-être devant lui la durée _cahin caha_, qu'on prête à cette heure à la religion catholique, moi qui ne crois pas au _théâtre naturaliste_, au transbordement, dans le temple de carton de la convention, des faits, des événements, des situations de la vraie vie humaine: voici ma conviction. L'art théâtral, cet art malade, cet art fini, ne peut trouver un allongement de son existence que par la transfusion, dans son vieil organisme, d'éléments neufs, et j'ai beau chercher, je ne vois ces éléments que dans une _langue littéraire parlée_ et dans le _rendu d'après nature_ des sentiments,--toute l'extrême réalité, selon moi, dont on peut doter le théâtre.
Eh bien! ces outils de renouvellement, je les trouve... à l'état embryonnaire bien certainement, mais je les trouve dans HENRIETTE MARÉCHAL, dans cette pièce qui est un début,--et un début ne produit jamais une oeuvre tout à fait supérieure. Peut-être si l'on ne nous avait pas aussi brutalement arrêtés, à une troisième ou à une quatrième pièce, aurions-nous un peu plus complètement réalisé ce que notre ambition littéraire avait entrevu.
Du vrai, du vrai dans notre pièce, du vrai, il y en a peut-être plus qu'on ne croit. À propos de la phrase «J'en ferais mon coeur,» un critique théâtral disait hier que c'était un propos de soubrette d'il y a cent ans. J'ouvre notre JOURNAL en octobre 1863, à la fin d'un séjour chez Mme Camille Marcille, à Oisème, près de Chartres, je trouve cette note écrite par mon frère:
Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui m'arrive. Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l'hospice de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait une de ces figures minables, comme il semble qu'il y en ait eu au moyen âge, après les grandes famines, avec des yeux dont le dévouement jaillissait comme de ceux d'un chien battu. La brave fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire: «Ah! Madame, ce monsieur Jules, je le trouve si potelé, si gai, si joufflu, si gentil, que, si j'étais riche, _j'en ferais mon coeur_.»
EDMOND DE GONCOURT.
15 mars 1883.
LA PATRIE EN DANGER
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[25]
La pièce ici imprimée, je la donne, telle qu'elle a été écrite par mon frère et par moi, telle qu'elle a été lue par mon frère au comité de la Comédie-Française, le 7 mars 1868, je la donne sans changer un mot[26].
Maintenant, si cela intéresse quelques personnes, de savoir les raisons, pour lesquelles je renonce à épuiser toutes les chances d'une représentation théâtrale sur un théâtre quelconque, pour une oeuvre dans laquelle mon frère avait mis et les derniers efforts et les dernières espérances de sa vie, ces raisons, les voici:
Sous l'Empire, on nous avait dit: «Allez, c'est bien inutile de chercher à vous faire jouer, jamais la censure ne laissera passer votre pièce.»
L'Empire est tombé, la République lui a succédé; mais sous le nouveau régime de liberté, je retrouve la censure replâtrée dans sa perpétuité et rafistolée dans sa toute-puissance. Or, avec les nouveaux censeurs,--qui, je crois bien, sont toujours les anciens,--je n'ai pas seulement à appréhender qu'ils trouvent notre pièce ou trop légitimiste ou trop révolutionnaire; par le fait cruel des derniers événements, j'ai à craindre qu'ils ne découvrent, en notre troisième acte--écrit en 1867, dans la prévision certaine de la guerre future,--des allusions, des manoeuvres tendant à une agitation dangereuse pour nos relations avec la Prusse.
Dans cette crainte, aujourd'hui que, des deux collaborateurs, je suis resté seul avec une énergie un peu défaillante, je ne me sens pas le courage d'entreprendre les démarches, de subir les taquineries, les ennuis, les petites tortures morales, qu'un fabricateur de livres rencontre d'ordinaire près d'une direction théâtrale, quand au bout d'une réussite si chèrement achetée peut se dresser le désespérant _veto_[27].
Après tout, s'il me prenait fantaisie de faire le tour des théâtres de Paris, il se pourrait bien que les directeurs épargnassent aux censeurs le crime que je leur impute par avance et que notre pièce fût refusée partout. Le temps n'est guère aux tentatives d'art pur, et le public républicain d'aujourd'hui me paraît ressembler bien fort au public impérial d'hier, au public contemporain de cette anecdote.
Je me trouvais, il y a quelques années, dans le salon d'un grand écrivain; autour de lui des auteurs de livres connus, des esprits distingués et bêtement idéaux, gémissaient, sur un mode élevé, du remplacement au théâtre des mots spirituels par des gorges, du remplacement des phrases bien faites par des cuisses, et à défaut de chair toute crue, et toute nue, du remplacement d'à peu près tout par des robes de Worth. Tout à coup, une actrice, connue par le cynisme de son esprit, interrompit les doléances littéraires par cette apostrophe: «Vous êtes jeunes, vous autres, mais le théâtre au fond, mes enfants, c'est l'absinthe du mauvais lieu.»
Et ladite actrice avait toujours l'habitude d'appeler les sales choses par leurs noms propres.
Obligé de reconnaître que le brutal aphorisme a du vrai pour aujourd'hui comme il en avait pour hier, et que la République n'a pas encore beaucoup fait pour la régénération du goût public, je me résigne, à peu près de la même manière qu'on se suicide, à imprimer cette pièce, un peu consolé cependant par un pressentiment vague, qui me dit qu'un jour, un jour que nous devons tous espérer, cette oeuvre mort-née sera peut-être jugée digne d'être la voix avec laquelle un théâtre national fouettera le patriotisme à la France[28].
EDMOND DE GONCOURT.
Mars 1875.
THÉÂTRE
HENRIETTE MARÉCHAL.--LA PATRIE EN DANGER
PRÉFACE[29]
Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du matin à la tombée du jour, mon frère et moi faisions de l'aquarelle dans un obscur entre-sol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de l'année 1850, en ces heures où la lumière de la lampe met fin aux lavis de couleur,--poussés je ne sais par quelle inspiration, nous nous mettions à écrire ensemble un vaudeville avec un pinceau trempé dans de l'encre de Chine. Jusqu'à ce jour, toute notre littérature consistait en un carnet de notes, contenant les étapes et les menus de repas d'un voyage en France de six mois à pied, le sac sur le dos, et où seulement, tout à la fin, s'étaient glissées quelques notes sur le ciel, la terre, les Mauresques de l'Algérie. Je ne tiens pas compte toutefois d'un ÉTIENNE MARCEL, drame en cinq actes et en vers, commis en rhétorique par mon frère, et d'un indigeste travail sur les «Châteaux de la France au moyen âge», présenté par moi à la SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DE FRANCE pour avoir l'honneur d'être admis parmi ses membres.
Le vaudeville en deux actes, terminé et baptisé SANS TITRE, nous nous trouvions ne connaître ni un auteur, ni un journaliste, ni un acteur, enfin personne au monde qui tînt de loin ou de près à la littérature ou au théâtre. Nous allions chercher, au Palais-Royal, l'adresse de Sainville, nous lui écrivions; il nous accordait un rendez-vous. Nous sonnions à la porte du comique ainsi qu'on sonne à la porte d'un dentiste. Une jolie bonne, pareille à celles qui jaillissent d'un portant de coulisse de théâtre, nous ouvrait, nous introduisait au salon. Et nous commencions notre lecture devant Sainville et un grand monsieur qu'il nous disait avoir l'habitude de consulter. Ce n'était pas encourageant de lire à Sainville. Le rond et jovial acteur, sur les planches, avait chez lui, pour l'audition d'une pièce, une figure d'une impénétrabilité grognonne, et qui peu à peu prenait quelque chose de la face mauvaise de ces gras mandarins qu'on voit, sur des potiches du Céleste Empire, ordonner des supplices. La lecture terminée, d'abord un silence glacial... Puis le comique nous dit durement que la chose manque de couplets, nous tâte pour savoir si nous accepterions une collaboration, enfin nous demande de lui laisser la pièce une quinzaine de jours pour nous donner une réponse définitive.
Les quinze jours se passaient dans l'attente anxieuse de gens qui ont une pièce, et une première pièce présentée à un théâtre. Au bout des deux semaines, nous recevions de Sainville cette lettre:
28 octobre 1850.
... Je viens de soumettre votre manuscrit à la personne chargée de lire les pièces représentées, et c'est avec regret que je viens vous annoncer que sa réponse n'a pas été favorable. Elle y a comme moi trouvé beaucoup d'esprit, mais pas assez de pièce...
Un certain nombre d'années se passaient; mon frère et moi, avions écrit l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE, l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE. Un soir, un de nos jeunes amis, Scholl, devenu depuis le brillant journaliste de ce temps, se moquait aimablement du sérieux de nos travaux, de nos prétendues visées académiques, quand je l'interrompis en lui disant:
--Eh bien! vous ne vous douteriez jamais par quoi nous avons commencé en littérature. Si c'était cependant par un vaudeville?
--Oh! lisez-moi-le donc?
J'allai chercher le manuscrit et je lus une partie du premier acte.
--Vous me faites poser, me jeta mon ami en m'interrompant. C'est le BOURREAU DES CRANES que vous me lisez là!
Je n'avais pas vu la pièce, et, à ce qu'il paraît, elle commence par une dispute et un soufflet donné dans la salle.
Peut-être, il n'y eut là, qu'une rencontre assez ordinaire entre des fabricateurs de pièces à la recherche d'une originalité quelconque. Enfin, Dieu merci, nous ne fûmes pas joués, et nous dûmes peut-être à ce bienheureux refus de ne pas devenir des vaudevillistes à tout jamais.
L'échec de SANS TITRE ne nous décourageait pas dans le premier moment, et le mois suivant, arrivait, cette fois, directement au Palais-Royal, un nouveau vaudeville en trois actes intitulé: ABOU-HASSAN, que M. Coupart nous retournait avec les condoléances ordinaires.
L'année d'après, nous publiions dans le mois de décembre, EN 18.., notre premier roman qui paraissait le jour du coup d'État, et dont les affiches étaient interdites, comme pouvant être prises par le public pour une allusion au 18 brumaire. En cette semaine violente, peu occupée, on le comprendra, de littérature, Janin, que nous allions remercier du seul article bienveillant publié sur notre livre, nous saluait, en nous reconduisant avec cette phrase: «Voyez-vous, il n'y a que le théâtre!» Et en revenant de chez lui, en chemin, l'idée naissait chez nous de faire pour les Français une revue de l'année, dans une conversation, au coin d'une cheminée, entre un homme et une femme, pendant la dernière heure du vieil an, un petit proverbe qui devait s'appeler: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE[30].
L'acte fait, Janin nous donne une lettre pour Mme Allan. Et nous voici, rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice qui a rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine au nimbe de cuivre doré rappelait le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train de donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois battants, presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs. La grande comédienne se montre accueillante, avec une voix rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle avait l'art de transformer en une musique au théâtre. Elle nous donne rendez-vous pour le lendemain. Mon frère est très ému, Mme Allan a de suite, pour l'encourager dans sa lecture, de ces petits murmures flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref, elle accepte le rôle, et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31 décembre, et nous sommes le 21.
Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.
De là, d'un saut, dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, auquel nous sommes alors parfaitement inconnus. «Messieurs, nous dit-il tout d'abord, nous ne jouerons pas de pièces nouvelles, cet hiver. C'est une détermination prise... je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois par nos tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je vous ferai jouer, si je puis obtenir une lecture de faveur.»
Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux. «Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son feuilleton...»--«Entrez, Messieurs,» nous crie une voix bon enfant, et nous pénétrons dans une chambre d'homme de lettres à la Balzac, où ça sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait. Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir, et de faire son rapport le lendemain. Aussitôt, de chez Lireux, nous nous précipitons chez Brindeau qui doit donner la réplique à Mme Allan. Brindeau n'est pas rentré, mais il a promis d'être à la maison à cinq heures, et sa mère nous retient. Un intérieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons jusqu'à six heures... et pas de Brindeau.
Enfin, nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français à sept heures et demie. «Dites toujours,--s'écrie-t-il en s'habillant, tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc;--non, pas possible d'entendre la lecture de votre pièce.» Et il galope à la recherche d'un peigne, d'une brosse à dents. «Ce soir, par exemple, après la représentation?--Impossible, je vais souper en sortant d'ici avec des amis... Ah! tenez, j'ai dans ma pièce un quart d'heure de sortie... Je vous lirai pendant ce temps-là... Attendez-moi dans la salle.» La pièce dans laquelle il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du rôle!
Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et à neuf heures nous retombons chez Mme Allan, que nous retrouvons tout entourée de famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.
Deux jours après, assis sur une banquette de l'escalier du théâtre, et palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions Mme Allan jeter à travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix de la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»
«Enfoncés,» dit l'un de nous à l'autre avec cet affaissement moral et physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'écroulement de ce jeune homme, tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.