Préfaces et manifestes littéraires

Part 4

Chapter 43,778 wordsPublic domain

Pendant ce temps, la chronique s'emparait de notre pièce. Et cette chronique, qu'on a dit avoir d'avance tant soutenu notre pièce, commençait à lui faire la méchante et basse guerre des cancans calomnieux, des citations falsifiées, et des dénonciations anonymes. Les petites informations empoisonnées s'écoulaient dans les Correspondances. Le _Nord_ signalait et racontait notre premier acte, en lui prêtant les couleurs d'une turpitude immorale; et nous ne savons comment l'article non signé du _Nord_ parvenait, sous bande, à la censure.

Enfin arrivait la première représentation. Elle avait lieu le 5 décembre. Tous les journaux ont raconté ce qui s'y passa. Deux hommes seulement, dans toute la presse, n'ont pas vu ce soir-là de cabale dans la salle: ce sont M. de Biéville, du _Siècle_, et M. de Béchard, de la _Gazette de France_.--Le rapprochement de ces deux extrêmes nous semble assez curieux pour le noter en passant.

Qu'y a-t-il maintenant au fond de toutes ces colères, au fond de toutes ces passions ennemies et jalouses?

Il y a trois questions:

La question littéraire;

La question politique;

La question personnelle,--ou plutôt la question sociale.

La question littéraire!--Celle-là, laissons-la de côté, nous y reviendrons plus tard. Mais aujourd'hui, il serait niais de discuter, de répondre, de se défendre, à propos d'art, quand cinquante sifflets d'omnibus écrasent tous les soirs une pièce que la salle veut écouter, quand une petite fraction des écoles[22] couvre de la tyrannie de son goût et de la révolte de ses pudeurs les applaudissements des loges, de l'orchestre, des femmes de la société, des hommes du monde, du public élégant, intelligent et lettré de Paris. Non, pas de discussion. Nous nous inclinons devant nos maîtres, devant les maîtres de l'Odéon devenus les maîtres du Théâtre-Français et que nous espérons bien voir demain les maîtres de toutes les scènes, y décidant la chute de ce qui leur déplaira, empêchant les avenirs dont ils ne voudront pas, et tuant, du haut des cintres, toute pensée qu'ils voudront tuer, par-dessus la tête du public et la plume de la critique[23]!

La question politique?--Vidons-la nettement pour n'avoir plus à y revenir.

On dit, on imprime même, qu'on siffle notre pièce parce que le gouvernement l'a fait jouer, parce que la princesse Mathilde l'a imposée au Théâtre-Français, parce que nous sommes des «protégés», des courtisans.

Nous, des protégés! Nous, les seuls hommes de lettres qu'on ait fait asseoir, en 1852, entre des gendarmes, sur les bancs de la police correctionnelle, pour délit de presse! Nous, auxquels le ministère de la police d'alors donnait l'avertissement de ne plus écrire dans les journaux!...

Nous, des courtisans!... Mais qui sommes-nous donc? Rien que des artistes qui n'ont jamais appartenu à un parti. Si nos études nous ont donné un peu de justice, et quelquefois un peu de regret pour le passé, nous croyons que nous avons montré dans nos livres historiques assez d'indépendance pour mécontenter toutes les opinions; et nous avons cette conscience que nos romans se sont assez intéressés aux misères populaires du présent, et aux larmes des pauvres.

Arrivons à ce grand crime que nous lisons partout et qui a rempli tous ces jours-ci de circulaires le quartier Latin: la protection de la princesse Mathilde.

Ici, on nous permettra quelques détails,--et quelques vérités.

Après dix ans de travail solitaire, acharné, enragé, sans publicité, presque sans relations, un jour un de nos amis, M. de Chennevières, vint nous dire que la maîtresse d'un des grands salons de Paris, ayant lu nos livres, désirait nous connaître. C'était la première fois qu'un salon s'ouvrait devant nos titres littéraires. Il y avait presque quatre ans que nous n'avions mis d'habit. Nous allâmes dans ce salon, dans le salon de cette femme, une artiste qui est coupable d'être née princesse. Nous y trouvâmes toutes les libertés et presque toutes les intelligences, des artistes et des hommes de lettres comme nous, des philosophes, des savants, des poètes: M. Renan et M. Berthelot, M. Claude Bernard et M. Taine, M. Sainte-Beuve et M. Bertrand, M. Théophile Gautier, M. Gustave Flaubert, M. Paul de Saint-Victor, M. Dumas fils, M. Émile Augier, les peintres, les sculpteurs d'avenir et de talent. Nous entendîmes là, dans ce salon d'art et de libre pensée, M. Sainte-Beuve défendre Proudhon, et M. Charles Blanc demander la levée de l'interdiction de la vente sur la voie publique pour l'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION écrite par son frère. Ce fut là, devant un public de lettrés, que nous lûmes HENRIETTE MARÉCHAL, à l'exemple d'autres auteurs plus connus que nous, aussi soucieux de leur dignité, et qui ne croyaient pas faire acte d'insolence envers le public, en consultant le premier salon de Paris sur l'effet d'une oeuvre dramatique.

Est-ce pour cela qu'on nous siffle, et qu'on veut empêcher notre pièce de parler au public? Mais alors qui peut dire si demain on n'ira pas huer au Salon les toiles de M. Baudry ou de M. Hébert, parce que la maîtresse de ce salon aura été les voir dans leur atelier? Et pourquoi ne ferait-on pas une partie d'aller casser à une prochaine exposition les sculptures de ce grand sculpteur, M. Carpeaux, parce qu'il a eu l'imprudence de faire un chef-d'oeuvre du buste de la maîtresse de ce salon?

Si ce n'est pas pour cela qu'on nous siffle, est-ce pour quelque chose de plus grave? Est-ce parce que «cette haute protection», comme on l'appelle, a fait pour nous ce qu'elle a fait pour d'autres,--pour M. Louis Bouilhet, par exemple, à propos de FAUSTINE? Est-ce parce qu'elle a défendu notre pièce contre la menace d'interdiction de la censure[24]?

Nous, ne pouvons le croire. Nous ne pouvons croire que ce qui s'appelle la jeunesse française, en 1865, ait les ciseaux de la censure dans son drapeau.

Mais, quoi qu'il en soit, puisqu'il semble y avoir quelque péril en ce moment à ne pas désavouer notre reconnaissance pour une princesse qui n'a d'autres courtisans que des amis, nous la remercions ici hautement et publiquement avec une gratitude, qui serait presque tentée de lui souhaiter une de ces fortunes où l'on peut éprouver, autour de soi, le désintéressement des dévouements.

Arrivons à la dernière question, à la question personnelle, et cherchons en nous tout ce qui peut expliquer cet inexplicable déchaînement d'hostilités.

D'abord, nous avons le malheur de nous appeler messieurs _de_ Goncourt.

Mon Dieu! ce n'est pas notre faute. Nous ne faisons que porter le nom de notre grand-père, un avocat, membre de la Constituante de 89; le nom de notre père, un des plus jeunes officiers supérieurs de la Grande Armée, mort à quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses blessures, des sept coups de sabre sur la tête d'une action d'éclat en Italie, de la campagne de Russie faite tout du long avec l'épaule droite cassée, le lendemain de la Moskowa.

Puis nous avons encore le malheur de passer pour être riches, de passer pour être heureux, de passer pour être arrivés facilement.

Eh bien! puisque, dans ce moment du siècle, c'est une suspicion et une raison d'ostracisme que l'apparence de la fortune et du bonheur, il nous faut essayer de désarmer l'envie, en la consolant un peu.

Nous avons travaillé quinze ans, renfermés, solitaires, acharnés au travail. Nous avons eu toutes les défaites, tous les chagrins, tous les désespoirs, toutes les injures amères de la vie littéraire. Nous avons saigné dans notre orgueil, pendant de longues heures d'obscurité. Pendant des années, c'est à peine si nos livres nous ont payé l'huile et le bois de nos nuits. Nous sommes arrivés pas à pas, livre à livre, obligés de tout disputer et de tout conquérir. Et nous avons mis quinze ans enfin à parvenir au Théâtre-Français.

Pour notre fortune, nous n'avons pas tout à fait douze mille livres de rentes à nous deux. Nous logeons au quatrième, et nous avons une femme de ménage pour nous servir.

Et pour notre bonheur, il ne faut pas qu'on se l'exagère tant: nous avons, l'un une maladie de nerfs, l'autre une maladie de foie, qui doivent assurer nos ennemis de nos souffrances dans la cruelle bataille des lettres; deux maladies qui finiront peut-être un jour par nous faire mourir,--à moins que nous ne mourions d'autre chose, tous les deux ensemble, selon des promesses qu'une menace a bien voulu nous faire.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

12 décembre 1865.

* * * * *

Il nous reste à demander pardon au talent, au courage de nos grands acteurs, aux talents de Mme Arnould-Plessy, de Mme Victoria Lafontaine, de Mlle Dinah Félix, de Mme Ramelli, de Mlle Rosa Didier, de M. Delaunay, de M. Got, de M. Bressant, de M. Lafontaine, pour les avoir exposés à ces huées sauvages. Nous faisons personnellement des excuses à Mme Plessy, pour lui avoir fait subir des insultes, qu'un public français n'avait jamais encore fait subir, du moins là, à une actrice de génie qui a marqué, dans cette soirée du 5 décembre, sa place entre Mme Dorval et Mlle Rachel.

* * * * *

Finissons cette histoire d'HENRIETTE MARÉCHAL par la lettre envoyée par nous aux journaux, où nous racontons comment elle a disparu de l'affiche de la Comédie-Française:

21 décembre 1865.

Monsieur le rédacteur en chef,

Les journaux ont annoncé que les représentations de notre pièce: HENRIETTE MARÉCHAL, étaient arrêtées. Le fait est vrai: HENRIETTE MARÉCHAL a disparu de l'affiche du Théâtre-Français dans les circonstances suivantes.

Le 15 décembre, il parut dans la _Gazette de France_ une attaque qui méritait d'être remarquée parmi toutes les attaques lancées, chaque soir et chaque matin, contre notre pièce. La _Gazette de France_ commençait par souligner ce qu'elle appelait «l'admiration du _Moniteur officiel_ et du _Constitutionnel_» pour notre pièce. Puis elle parlait du _morne silence_ dans lequel avait été écouté le second acte, de l'_attitude somnolente_ du public au troisième. Elle ajoutait que le public ne venait là, que pour s'amuser du scandale, que tous les applaudisseurs appartenaient à la claque, qu'il fallait l'intervention de la police pour «maintenir et comprimer le public entier à bout de patience, et se levant comme un seul homme». L'article continuait, en nous imputant à crime ce que nous avions coupé, ce qui n'était plus dans la pièce représentée, et ce que l'auteur de l'article y mettait,--un inceste, par exemple,--dont il prêtait gratuitement l'intention au dénouement. Ici, la _Gazette de France_ faisait appel à la dignité des comédiens, en leur reprochant de se ménager quelques recettes à la faveur de la curiosité provoquée par des scènes bruyantes; et elle terminait par un procédé de critique littéraire jusqu'ici inusité,--une dénonciation aux contribuables! «Ce qui nous regarde, nous, _contribuables_, disait-elle, c'est de savoir si nous devons, dans un temps où l'on parle tant d'économies, continuer à sacrifier trois ou quatre cent mille francs, par an, pour le plus grand profit d'une _entreprise ministérielle_, qui sait si bien tirer profit même du scandale...

Ce même jour, l'administrateur du Théâtre-Français, M. E. Thierry, venait chez nous. Nous lui demandions s'il était content des explications données par nous en tête de la pièce, que nous lui avions dédiée. Son embarras, quelques mots, nous laissaient voir son impression. Nous lui représentions notre situation, la nécessité où nous avions été de dire la vérité, toute la vérité. Et pourquoi, ajoutions-nous, le Théâtre-Français aurait-il à rougir d'une pièce, parce qu'elle a pris deux fois le chemin du Vaudeville, et parce que les auteurs ont la franchise de l'avouer? Nous ne sommes pas de ceux qui écrivent pour tel ou tel théâtre; nous écrivons pour le public que peut intéresser, sur n'importe quelle scène, une pièce qui a au moins la conscience d'être une oeuvre d'art. Si nous avons frappé au Vaudeville, c'est que nous ne voyions pas plus haut des chances d'être joués; c'est que nous croyions--à tort--le Théâtre-Français fermé à tout ce qui n'était pas une tragédie, une comédie en vers, ou une pièce en prose signée d'un nom aussi populaire au théâtre que celui de M. Émile Augier. Nous disions encore à M. Thierry que, si pour les inexpériences scéniques et les détails de métier, nous faisions bon marché de notre pièce, nous la trouvions, avec les critiques les plus autorisés, digne après tout du Théâtre-Français par ses qualités littéraires, par un style que les auteurs des HOMMES DE LETTRES, de SOEUR PHILOMÈNE, de RENÉE MAUPERIN, de GERMINIE LACERTEUX, ne trouvent pas trop inférieur au style du répertoire moderne de notre grande scène.

M. Thierry nous répondait avec gêne, sortait de sa poche l'article de la _Gazette de France_ du matin, et nous donnait lecture d'un passage de cet article, où la _Gazette_ s'étonnait de ne pas nous voir retirer notre pièce. Là-dessus, nous disions à M. Thierry que, quand même nous aurions fait le plus grand chef-d'oeuvre ou la plus grande turpitude, chef-d'oeuvre ou turpitude n'exciteraient pas de telles passions, un tel bruit; que ce qu'on sifflait n'était point notre pièce; et que devant cette situation, devant des attaques sans précédent, devant la majorité des applaudissements, devant le courage et la confiance de nos acteurs, décidés à lutter jusqu'au bout, nous ne pouvions ni ne voulions retirer HENRIETTE MARÉCHAL et que nous étions décidés à attendre qu'elle fût arrêtée par l'administration, interdite par l'autorité. Seulement, nous demandions encore deux épreuves, celle de ce soir-là, et celle du lundi suivant: nous espérions, pour cette représentation du lundi, l'effet de notre brochure qu'on allait mettre en vente à quatre heures et qui nous semblait destinée à faire revenir les gens de coeur sur le compte de notre dignité et de notre indépendance. «_Lundi, c'est impossible!_» nous dit M. Thierry. Ici, qu'on le comprenne bien, nous n'accusons pas M. Thierry. Nous lui restons, et nous lui resterons toujours profondément reconnaissants pour le brave accueil qu'il a fait à notre pièce. Aussi le plaignons-nous seulement pour s'être trouvé dans une situation où il ne pouvait nous accorder cette dernière demande.

La sixième représentation avait lieu le soir de cette entrevue. Tous ceux qui y ont assisté, peuvent dire le succès de la pièce dans cette soirée, la salle tout entière applaudissant, écrasant de ses bravos les quelques sifflets arriérés qui s'essayaient. Et c'était une salle de bonne foi, une salle payante: un vrai public de quatre mille francs de recette,--de trois mille neuf cent un, pour être exact. Nous allions voir M. Thierry après la pièce, nous lui disions qu'il nous semblait bien dur d'être arrêtés après une telle soirée, où le succès semblait enfin conquis: M. Thierry nous répondait qu'il ne pouvait rien nous promettre.

Le lendemain, HENRIETTE MARÉCHAL disparaissait de l'affiche du Théâtre-Français.

Maintenant, attaqués à droite et à gauche, attaqués en même temps par le _Siècle_ et par l'_Union_, par l'_Avenir national_ et par la _Gazette de France_, sans oublier le _Monde_; fusillés par un premier Paris de la _France_, arrêtés par l'administration,--que nous reste-t-il à faire pour une pièce à laquelle les sympathies de la grande critique, les feuilletons de Jules Janin, de Théophile Gautier, de Nestor Roqueplan, de Paul de Saint-Victor, de Louis Ulbach, de Francisque Sarcey, la presse et le public, des recettes de quatre mille francs, une location de huit jours à l'avance, devaient assurer, semblait-il, le droit de vivre?

Il nous reste à faire un appel à l'opinion, à cette grande majorité de spectateurs qui a applaudi HENRIETTE MARÉCHAL, à tout ce monde d'hommes et de femmes du Paris intelligent et lettré qui ne veut pas que la tyrannie de la politique ou l'exagération de la morale touche à ses plaisirs, à ses goûts, à ses sympathies. Il nous reste à faire un appel à nos ennemis mêmes, à ceux qui aiment la liberté et qui doivent avoir quelques regrets devant leur victoire, devant l'interdiction de notre pièce par mesure administrative.

Agréez, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de notre considération distinguée.

APPENDICE

Nous donnons ici, sans commentaires, ces deux pièces curieuses à confronter:

Paris, 7 décembre 1865.

Monsieur le rédacteur,

On fait circuler, au sujet de la première représentation d'HENRIETTE MARÉCHAL certaines accusations contre une partie du public qui composait la salle.

On veut jeter sur cette défaite une sorte de voile tout chargé de mystère; on veut mettre de la cire aux oreilles du public; on l'entoure de paravents pour lui dissimuler les sifflets; on s'enveloppe soi-même d'une sorte de peplum de Chalchas-Critique, et l'on crie à la foule un de ces gros mots à l'aide desquels on explique la _Raison universelle_ et la _Cause efficiente et probante des choses!_

En vérité, Figaro n'eut pas tort quand il parlait des avantages de la Sainte-Cabale.

On est tombé Gros-Jean, on se relève Étoile!

Eh bien! non, Monsieur, il n'y avait point de cabale contre la pièce de MM. de Goncourt. Une cabale s'organise, et quoi que l'on ait--je ne sais déjà plus qui--prétendu qu'elle était bien disciplinée, c'est se railler du public que de vouloir prétendre qu'une bulle de savon ne peut crever sans que les puissances conjurées n'aient médité sa ruine.

Une cabale!... Et de qui?... et pour quoi?... contre quoi?...--Voilà trois points d'interrogation auxquels il paraît difficile de répondre. C'est avec ce mot de cabale que les amis satisfont la politesse, que les auteurs consolent leur génie, et qu'enfin on fouette le dos des innocents assez niais, pour oser exprimer une opinion qui était _la leur_, en face d'une salle qui, ce soir-là, était toute aux soins empressés de l'amitié, aux benoîtes ferveurs de la sainte claque.

Le poulailler a crié, hurlé, sifflé.--Complot!...

Le parterre a applaudi, applaudi, applaudi.--Indépendance!

Renversez les mots, Monsieur, et vous aurez la vérité!

Nous autres, nous étions venus dès cinq heures, les pieds dans la boue, inquiets, impatients, plus sympathiques qu'hostiles, croyant au talent de ces messieurs et prêts à applaudir, si nous trouvions leur pièce bonne. Nous étions là près de trois cents jeunes gens... Et, en effet, on a raison de dire que nous étions une cabale...

Une cabale, c'est un complot; et nous complotions la chose la plus extraordinaire, Monsieur, celle, étant les plus jeunes de l'assemblée, d'être les seuls payants! Nous avions organisé la conspiration des pièces de vingt sous contre les billets d'amis. Et,--voyez à quel point nous sommes simples,--au moment où l'on nous refusait au guichet des billets de parterre, nous subissions l'inspection d'un capitaine recruteur qui ne nous demandait qu'un peu de claque pour un bon fauteuil. Et, à notre tour, nous avons refusé;--refusé, voulant rester indépendants et ne pas mettre les ficelles de notre enthousiasme entre les mains d'un chef de claque, et, comme des pantins, ne pas lever les bras, jeter des cris, pleurer d'admiration, selon le caprice de Son Indépendance.

Nous avons sifflé, comprend-on cela? sifflé, je ne sais quelles rapsodies que Bobino ne voudrait pas pour coudre à ses grelots! Sifflé un vieux paquet de ficelles dont le portrait de mon père, les gants de ma fille, le domino de madame, le mari qui manque le train, sont les bouts les moins roussis et les moins usés! Sifflé un premier acte dont le réalisme n'a même pas le charme de la nouveauté: les ENFERS DE PARIS et la MARIÉE DU MARDI-GRAS sont moins retroussés et plus joyeux! Sifflé un second acte dont la fantaisie court à travers un monde d'aphorismes prétentieux, de situations bizarres, de visions hystériques, commençant au babillage d'une servante et finissant au baiser ridicule d'une femme de quarante ans. Sifflé au troisième acte... Oh! le troisième acte!... N'est-ce pas du Girardin, première édition, non corrigée? Les DEUX FRÈRES faisant pendant aux _Deux Soeurs_?... Du Girardin, moins... Girardin! c'est-à-dire l'impossible, moins cette chose étonnante en faveur de laquelle on pardonne tout: l'originalité!

Nous disons, nous autres, ce que nous avons sifflé; que les partisans de la pièce nous disent ce qu'ils ont applaudi, en dehors du magnifique jeu des acteurs, un seul acte, une seule scène, une situation, un mot, et nous nous déclarons satisfaits.

Il y a eu cabale, prétend-on! Oui, la cabale des indépendants contre les engagés... volontaires ou non!...

Qui siégeait à l'orchestre? Des amis, des amis, et toujours des amis!

Qui siégeait au parterre?...--Un mot à ce propos, Monsieur. On a parlé d'HERNANI! Est-ce une ironie? À l'époque d'HERNANI, on livrait le parterre à la jeunesse, et l'on refusait la claque! Mardi dernier, quand les jeunes gens se sont présentés, le parterre était envahi.--Par qui?--Et ses portes fermées.--Pourquoi?--Alors nous avons gagné les hauteurs. Quant à ceux du parterre, ils ne sifflèrent pas, j'en suis bien sûr, étant de ceux pour qui Boileau n'a pas fait ce vers:

C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant.

Mardi, c'étaient les jeunes gens qui sifflaient et les _genoux_ qui applaudissaient! Voilà la petite différence à signaler entre les deux HERNANI. Ce n'est pas un drapeau autour duquel les frères de Goncourt rassemblaient leurs partisans! C'est un torchon! Nous, nous n'avons pas une sensitive à la place de coeur; nous ne prétendons pas faire un rempart de notre corps à Thalie, et Melpomène nous impose peu! Nous savons chiffonner d'une main osseuse la guimpe des vieilles Muses, et nous accrocher, quand nous voulons rire, à la queue des sourds satyres, amoureux de la joie et de la folie. Est-ce une raison pour ne pas crier: Pouah! quand la fange tente d'éclabousser l'art! Nous n'aimons pas voir sa robe s'accrocher au clou du lupanar, et toute débraillée, titubant à travers les ruisseaux, voir la Muse, le stigmate de l'impudeur au front, s'en aller, psalmodiant des rapsodies sans nom, parmi lesquelles rien ne transpire, ni vérité, ni style, ni inspiration!

Nous ne sommes ni des cabaleurs, ni des amis! Nous avions payé nos places; et seuls peut-être dans toute la salle nous avions l'esprit dégagé de toutes les préoccupations de l'amitié et de la camaraderie. Mais, en vérité, en face des singulières rengaines qu'on voulait nous faire applaudir et accepter comme une transformation dans l'art, quand nous avons entendu comparer HERNANI à HENRIETTE, nous avons mis les clés à nos lèvres. Une révolution, cela? On ne fait pas des révolutions avec des bonshommes de bois; et si Bobèche avait voulu remplir le rôle de Mirabeau, la foule eût sifflé et tourné le dos. Qu'on nous donne RUY BLAS, OTHELLO, CHATTERTON, le GENDRE DE M. POIRIER, et vous verrez où seront les jeunes gens, et quelle grande cabale d'applaudissements nous nous chargeons de discipliner pour ces _vraies_ fêtes de l'intelligence et de l'art!...

C'est sur ce souhait et cette espérance que nous finissons, Monsieur. Dussent certains esprits, complaisants _aux douceurs d'une amitié pure_, s'irriter parce que nous préférons CARMOSINE à HENRIETTE, nous ne nous attacherons pas à discuter leurs goûts. Seulement, lorsqu'on nous crie: «Adorez!»--Ma foi, non, nous aimons mieux siffler!--C'est plus conséquent.

Mettez le boeuf gras dans une charrette, nous nous amusons; mettez-le sur un autel, nous haussons les épaules! Les messieurs de Goncourt se sont trompés de porte, ils ont pris la rue Richelieu pour la rue Montpensier; c'est à recommencer!

Agréez, Monsieur, l'hommage de notre considération la plus distinguée.

CHARLES DUPUY, 23, rue de Condé; LOUIS LINYER, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques; J. BERNARD, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques; GEORGES NIVET, 51, rue Monsieur-le-Prince; ÉMILE RANQUET, 3, rue du Dragon.

_Figaro-Programme_, 9 décembre.

11 décembre 1865,

Monsieur,

Nous avons l'honneur de vous envoyer la copie ci-jointe d'une note qui a couru aujourd'hui à l'École de droit, au cours de M. Colmet de Santerre.