Préfaces et manifestes littéraires
Part 3
Pourquoi, à l'heure actuelle, un romancier (qui n'est au fond qu'un historien des gens qui n'ont pas d'histoire), pourquoi ne se servirait-il pas de cette méthode, en ne recourant plus à d'incomplets fragments de lettres et de journaux, mais en s'adressant à des souvenirs vivants, peut-être tout prêts à venir à lui? Je m'explique: je veux faire un roman qui sera simplement une étude psychologique et physiologique de jeune fille, grandie et élevée dans la serre chaude d'une capitale, un roman bâti sur des _documents humains_[13]. Eh bien, au moment de me mettre à ce travail, je trouve que les livres écrits sur les femmes par les hommes, manquent, manquent... de la collaboration féminine,--et je serais désireux de l'avoir, cette collaboration, et non pas d'une seule femme, mais d'un très grand nombre. Oui, j'aurais l'ambition de composer mon roman, avec un rien de l'aide et de la confiance des femmes, qui me font l'honneur de me lire. D'aventures, il est bien entendu que je n'en ai nul besoin; mais les impressions de petite fille et de toute petite fille, mais des détails sur l'éveil simultané de l'intelligence et de la coquetterie, mais des confidences sur l'être nouveau créé chez l'adolescente par la première communion, mais des aveux sur les perversions de la musique, mais des épanchements sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans le monde, mais des analyses d'un sentiment dans de l'amour qui s'ignore, mais le dévoilement d'émotions délicates et de pudeurs raffinées, enfin, toute l'inconnue _féminilité_ du tréfonds de la femme, que les maris et même les amants passent leur vie à ignorer... voilà ce que je demande.
Et je m'adresse à mes lectrices de tous les pays, réclamant d'elles, en ces heures vides de désoeuvrement, où le passé remonte en elles, dans de la tristesse ou du bonheur, de mettre sur du papier un peu de leur pensée en train de se ressouvenir, et cela fait, de le jeter anonymement à l'adresse de mon éditeur.
EDMOND DE CONCOURT.
Auteuil, 15 octobre 1881.
CHÉRIE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[14]
Voici le roman que j'annonçais dans l'introduction de LA FAUSTIN, et auquel je travaille depuis deux ans.
C'est une monographie de jeune fille, observée dans le milieu des élégances de la richesse, du pouvoir, de la suprême bonne compagnie, une étude de jeune fille du monde officiel sous le second Empire.
Pour le livre que je rêvais, il eût peut-être été préférable d'avoir pour modèle une jeune fille du faubourg Saint-Germain, dont l'affinement et les sélections de race, les traditions de famille, les aristocratiques relations, l'air ambiant même du faubourg qu'elle habite, auraient doté mon roman d'un type à la distinction plus profondément ancrée dans les veines, à la distinction perfectionnée par plusieurs générations. Mais cette jeune fille était à peindre par Balzac, aux temps de la Restauration ou du règne de Louis-Philippe,--et plus en ces années, où le monde légitimiste n'appartient presque pas, on peut le dire, à la vie vivante du siècle.
Ce roman de CHÉRIE a été écrit avec les recherches qu'on met à la composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer qu'il est peu de livres sur la femme, sur l'intime _féminilité_ de son être depuis l'enfance jusqu'à ses vingt ans, peu de livres fabriqués avec autant de causeries, de confidences, de confessions féminines: bonnes fortunes littéraires arrivant, hélas! aux romanciers qui ont soixante ans sonnés.
Je me suis appliqué à rendre le joli et le distingué de mon sujet et j'ai travaillé à créer de la _réalité élégante_; toutefois--et là était peut-être le gros succès,--je n'ai pu me résoudre à faire de ma jeune fille l'individu non humain, la créature insexuelle, abstraite, mensongèrement idéale des romans _chic_ d'hier et d'aujourd'hui.
On trouvera bien certainement la fabulation de CHÉRIE manquant d'incidents, de péripéties, d'intrigue. Pour mon compte, je trouve qu'il y en a encore trop. S'il m'était donné de redevenir plus jeune de quelques années, je voudrais faire des romans sans plus de complications que la plupart des drames intimes de l'existence, des amours finissant sans plus de suicides que les amours que nous avons tous traversés; et la mort, cette mort que j'emploie volontiers pour le dénouement de mes romans, de celui-ci comme des autres, quoiqu'un peu plus _comme il faut_ que le mariage, je la rejetterais de mes livres, ainsi qu'un moyen théâtral d'un emploi méprisable dans de la haute littérature. Oui, je crois,--et ici, je parle pour moi bien tout seul,--je crois que l'aventure, la machination _livresque_ a été épuisée par Soulié, par Sue, par les grands imaginateurs du commencement du siècle, et ma pensée est que la dernière évolution du roman, pour arriver à devenir tout à fait le grand livre des temps modernes, c'est de se faire un livre de pure analyse: livre pour lequel--je l'ai cherchée sans réussite--un _jeune_ trouvera peut-être, quelque jour, une nouvelle dénomination, une dénomination autre que celle de roman.
Et à propos du roman sans péripéties, sans intrigue, sans bas amusement, tranchons le mot, qu'on ne me jette pas à la tête le goût du public! Le public... trois ou quatre hommes, pas plus, tous les trente ans, lui retournent ses catéchismes du beau, lui changent, du tout au tout, ses goûts de littérature et d'art, et font adorer à la génération qui s'élève ce que la génération précédente réputait exécrable. Aujourd'hui la reconnaissance générale de Hugo et Delacroix n'est-elle pas la négation absolue de la religion littéraire et picturale de la Restauration, et n'y a-t-il pas, en ce moment, des symptômes naissants de reconnaissances d'écoles qui seront à leur tour la négation de ce qui règne à peu près souverainement encore? Le public n'estime et ne reconnaît à la longue que ceux qui l'ont scandalisé tout d'abord, les _apporteurs de neuf_, les révolutionnaires du livre et du tableau,--les messieurs enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et universels des choses du monde, osent contrarier l'immuabilité paresseuse de ses opinions toutes faites.
Arrivons maintenant pour moi à la grave question du moment. Dans la presse, en ces derniers temps, s'est produite une certaine opinion s'élevant contre l'effort d'écrire, opinion qui a amené un ébranlement dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi! nous les romanciers, les ouvriers du genre littéraire triomphant au XIXe siècle, nous renoncerions à ce qui a été la marque de fabrique de tous les vrais écrivains de tous les temps et de tous les pays, nous perdrions l'ambition d'avoir une langue rendant nos idées, nos sensations, nos figurations des hommes et des choses, d'une façon distincte de celui-ci ou de celui-là, une langue personnelle, une langue portant notre signature, et nous descendrions à parler le langage _omnibus_ des faits divers!
Non, le romancier, qui a le désir de se survivre, continuera à s'efforcer de mettre dans sa prose de la poésie, continuera à vouloir un rythme et une cadence pour ses périodes, continuera à rechercher l'image peinte, continuera à courir après l'épithète rare, continuera, selon la rédaction d'un délicat styliste de ce siècle, à combiner dans une expression le _trop_ et l'_assez_, continuera à ne pas se refuser un tour pouvant faire de la peine aux ombres de MM. Noël et Chapsal, mais lui paraissant apporter de la vie à sa phrase, continuera à ne pas rejeter un vocable comblant un trou parmi les rares mots[15] admis à monter dans les carrosses de l'Académie, commettra enfin, mon Dieu, oui! un néologisme,--et cela, dans la grande indignation de critiques ignorant absolument que: _suer à grosses gouttes_, _prendre à tâche_, _tourner la cervelle_, _chercher chicane_, avoir l'air _consterné_, etc., etc., et presque toutes les locutions qu'ils emploient journellement, étaient d'abominables néologismes en l'année 1750.
Puis toujours, toujours, ce romancier écrira en vue de ceux qui ont le goût le plus précieux, le plus raffiné de la prose française, et de la prose française de l'heure actuelle, et toujours il s'appliquera à mettre dans ce qu'il écrit cet indéfinissable exquis et charmeur, que la plus intelligente traduction ne peut jamais faire passer dans une autre langue.
Quant à écrire, selon la recommandation de mon ami, M. Taine, en faveur du Suédois ou du Canadien[16], qui sait aux trois quarts le français ou l'a oublié à moitié, je ne ferai pas à cette théorie l'honneur de la discuter. Joubert, l'auteur des PENSÉES, n'avait pas cette servile préoccupation du suffrage universel en matière de style, quand il adjurait Mme de Beaumont de recommander à Chateaubriand «de garder avec soin les singularités qui lui étaient propres» et «de se montrer constamment ce que Dieu l'avait fait», corroborant ce brave conseil par cette curieuse phrase: «Les étrangers... ne trouveront que frappant, ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre dans le premier moment.» Et parmi le déchaînement de la critique, c'est encore Joubert, qui engage l'écrivain, attaqué dans les modernités de sa prose nouvelle, à persister à _chanter son propre ramage_[17].
Répétons-le, le jour où n'existera plus chez le lettré l'effort d'écrire, et l'effort d'écrire personnellement, on peut être sûr d'avance que le reportage aura succédé en France à la littérature. Tâchons donc d'écrire médiocrement, d'écrire mal, même plutôt que ne pas écrire du tout; mais qu'il soit bien entendu qu'il n'existe pas un patron de style unique, ainsi que l'enseignent les professeurs de l'_éternel beau_, mais que le style de La Bruyère, le style de Bossuet, le style de Saint-Simon, le style de Bernardin de Saint-Pierre, le style de Diderot, tout divers et dissemblables qu'ils soient, sont des styles d'égale valeur, des styles d'écrivains parfaits.
Et peut-être l'espèce d'hésitation du monde lettré à accorder à Balzac la place due à l'immense grand homme, vient-elle de ce qu'il n'est point un écrivain qui ait un style personnel?
Que mon lecteur me permette aujourd'hui d'être un peu plus long que d'habitude, cette préface étant la préface de mon dernier livre, une sorte de testament littéraire.
Il y a aujourd'hui plus de trente ans que je lutte, que je peine, que je combats, et pendant nombre d'années, nous étions, mon frère et moi, tout seuls, sous les coups de tout le monde. Je suis fatigué, j'en ai assez, je laisse la place aux autres.
Je crois aussi qu'il ne faut pas s'attarder dans la littérature d'imagination, au delà de certaines années, et qu'il est sage de prématurément choisir son heure pour en sortir.
Enfin, j'ai besoin de relire nos confessions, notre livre préféré entre tous, un journal de notre double vie, commencé le jour de l'entrée en littérature des deux frères et ayant pour titre: JOURNAL DE LA VIE LITTÉRAIRE (1851-188.), journal qui ne doit paraître que vingt ans après ma mort.
Et devant le menaçant avenir promis par le pétrole et la dynamite aux choses secrètes léguées à la postérité, je donne aujourd'hui la préface de ce journal[18]. S'il vient à périr, ce sera toujours ça au moins de sauvé.
* * * * *
Maintenant toi, petite CHÉRIE, toi, pauvre dernier volume du dernier des Goncourt, va où sont allés tous tes aînés, depuis LES HOMMES DE LETTRES jusqu'à LA FAUSTIN, va t'exposer aux mépris, aux dédains, aux ironies, aux injures, aux insultes, dont le labeur obstiné de ton auteur, sa vieillesse, les tristesses de sa vie solitaire ne le défendaient pas encore hier, et qui cependant lui laissent entière, malgré tout et tous, une confiance à la Stendhal dans le siècle qui va venir.
Deux ou trois mois avant la mort de mon frère, à la sortie de l'établissement hydrothérapique de Beni-Barde, tous deux nous faisions notre promenade de tous les matins, au soleil, dans une certaine allée du bois de Boulogne, où je ne repasse plus,--une promenade silencieuse, comme il s'en fait, en ces moments de la vie, entre gens qui s'aiment et se cachent l'un à l'autre leur triste pensée fixe.
Tout à coup brusquement mon frère s'arrêta, et me dit:
«Ça ne fait rien, vois-tu, on nous niera tant qu'on voudra... il faudra bien reconnaître un jour que nous avons fait GERMINIE LACERTEUX... et que «Germinie Lacerteux» est le livre-type qui a servi de modèle à tout ce qui a été fabriqué depuis nous, sous le nom de réalisme, naturalisme, etc. Et d'un!
«Maintenant par les écrits, par la parole, par les achats... qu'est-ce qui a imposé à la génération aux commodes d'acajou, le goût de l'art et du mobilier du XVIIIe siècle?... Où est celui qui osera dire que ce n'est pas nous? Et de deux!
«Enfin cette description d'un salon parisien meublé de japonaiseries, publiée dans notre premier roman, dans notre roman d'EN 18.., paru en 1851... oui, en 1851...--qu'on me montre les japonisants de ce temps-là...--Et nos acquisitions de bronzes et de laques de ces années chez Mallinet et un peu plus tard chez Mme Desoye... et la découverte en 1860, à la _Porte Chinoise_, du premier album japonais connu à Paris... connu au moins du monde des littérateurs et des peintres... et les pages consacrées aux choses du Japon dans MANETTE SALOMON, dans IDÉES ET SENSATIONS... ne font-ils pas de nous les premiers propagateurs de cet art... de cet art en train, sans qu'on s'en doute, de révolutionner l'optique des peuples occidentaux? Et de trois!
«Or la recherche du _vrai_ en littérature, la résurrection de l'art du XVIIIe siècle, la victoire du japonisme: ce sont, sais-tu,--ajouta-t-il après un silence, et avec un réveil de la vie intelligente dans l'oeil,--ce sont les trois grands mouvements littéraires et artistiques de la seconde moitié du XIXe siècle... et nous les aurons menés, ces trois mouvements... nous pauvres obscurs. Eh bien! quand on a fait cela... c'est vraiment difficile de n'être pas _quelqu'un_ dans l'avenir.»
Et, ma foi, le promeneur mourant de l'allée du bois de Boulogne pourrait peut-être avoir raison.
EDMOND DE GONCOURT.
QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
Ce livre, publié à très petit nombre, et épuisé depuis des années, a paru portant sur sa couverture: UNE VOITURE DE MASQUES. Je réédite ce livre aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.
Ce volume complète l'OEuvre d'imagination des deux frères. Il montre, lors de notre début littéraire, la tendance de nos esprits à déjà introduire dans l'invention la réalité du _document humain_, à faire entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle qui, dans l'Histoire, n'a pas d'historien.
EDMOND DE GONCOURT.
Août 1876.
THÉÂTRE
HENRIETTE MARÉCHAL
HISTOIRE DE LA PIÈCE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION[19]
Voici une pièce qui excite bien des passions, bien des colères et bien des haines.
Nous allons raconter son histoire. Et cette histoire restera une page curieuse et instructive de l'histoire littéraire de ce temps-ci.
Nous demandons pardon au public de lui parler de nous: notre excuse est de ne lui en avoir jamais parlé jusqu'ici.
Nous terminions, au mois de décembre 1863[20], le drame intitulé HENRIETTE MARÉCHAL; et vers la fin de janvier 1864, nous le présentions à M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville. Dans le mois de juin ou de juillet, M. de Beaufort nous le rendait, en nous disant, de premier mot, très nettement, qu'il était impossible. Nous essayions de faire valoir auprès de lui la nouveauté au théâtre de l'acte de l'Opéra; il nous répondait que cela avait été fait par tout le monde. Nous lui demandions s'il ne croyait pas notre pièce, telle qu'elle était, appelée à plus de représentations que la pièce qu'il avait jouée cette semaine-là, et qui était morte au bout de trois soirées: il nous laissait entendre, d'ailleurs très poliment, qu'il ne le croyait pas. Sur ce refus, nous jetions, assez découragés, notre pièce dans un tiroir, nous promettant de revenir plus tard à la scène par le roman, et de ne plus frapper à la porte d'un directeur qu'avec un de ces noms qui se font ouvrir le théâtre.
Le travail et l'émotion d'écrire GERMINIE LACERTEUX nous faisaient complètement oublier notre pièce, quand, un soir du printemps de 1865, un de nos amis ayant une soirée à passer avec nous, et ne sachant comment la perdre, nous demanda de lui lire notre HENRIETTE. Nous eûmes assez de mal à retrouver le manuscrit. À la fin de la lecture, l'ami fut pris par l'intérêt de la pièce, nous complimenta, nous prédit que nous serions joués. Nous ne le croyions guère, sachant toute la répugnance des directeurs à accepter une pièce de gens accusés de littérature, de style et d'art. Cependant cette lecture nous avait, malgré nous, un peu rattachés à HENRIETTE. À ce moment, M. de Girardin venait de lire le SUPPLICE D'UNE FEMME chez la princesse Mathilde. Nous avions l'honneur d'être reçus dans ce salon. Nous pensâmes qu'une lecture, là, devant un public d'hommes de lettres, aurait peut-être chance de valoir à notre pièce une heure d'attention, la lecture personnelle d'un directeur de théâtre comme M. Harmand, qui avait succédé à M. de Beaufort, ou comme M. Montigny. La pièce fut lue. Elle souleva, dans le salon, des objections et des sympathies. Quelques journaux annoncèrent cette lecture, et, quelques jours après, nous écrivions à M. Harmand pour lui demander un rendez-vous. Nous attendions la réponse du directeur du Vaudeville, lorsque nous reçûmes la lettre suivante de M. Théodore de Banville, qui avait été l'un des écouteurs et l'un des applaudisseurs d'HENRIETTE.
Mardi, 11 avril 1865.
Mes chers amis,
Édouard Thierry (ceci est confidentiel) m'a exprimé un vif désir de connaître votre pièce. Il est un de vos ardents admirateurs, il a dit du bien de vos livres dans les papiers imprimés, et dans ce moment-ci même, ayant à monter une pièce dont l'action se passe sous le Directoire, il consulte et relit sans relâche votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE SOUS LE DIRECTOIRE.
Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littéraire et la juste renommée acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas de vouloir être refusés à un théâtre. Mais il le comprend aussi bien et mieux que moi. Aussi est-ce à un point de vue non officiel et absolument amical qu'il vous prie de faire connaître votre pièce à l'homme de lettres Édouard Thierry, à qui elle inspire une vive curiosité. Pour votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce désir a été réellement et spontanément exprimé par Thierry, sans aucune provocation de ma part...
Là-dessus nous hésitions. À quoi servirait cette communication de notre manuscrit? À rien, nous disions-nous. Cependant un soir, passant rue de Richelieu, nous montions au Théâtre-Français; nous ne trouvions pas M. Thierry.
Le 21 avril, M. Harmand nous répondait qu'il serait très heureux de nous offrir une lecture, mais après la pièce qu'il montait, le MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND de M. Ernest Feydeau. Nous avions reçu, avant cette réponse de M. Harmand, une lettre où M. Thierry s'excusait de ne pas s'être trouvé au théâtre lorsque nous y étions venus, et se mettait à la disposition de notre jour et de notre heure. Nous allions le voir, nous lui exposions très nettement l'inutilité, pour lui, de lire notre pièce, une pièce qui ne rentrait pas dans le cadre ordinaire du répertoire des Français. M. Thierry insistait pour lire HENRIETTE; et il mettait tant de bonne grâce et de bon désir à vouloir la connaître, que nous cédions. N'ayant aucune idée que notre pièce pût être retenue par le Théâtre-Français, et pressés par un rendez-vous que nous venions de recevoir de M. Harmand, nous écrivions à M. Thierry de nous renvoyer notre pièce. M. Thierry nous la renvoyait avec cette lettre:
Messieurs et chers confrères,
J'avais l'espérance que vous voudriez bien venir hier reprendre votre manuscrit; il paraît que vous comptiez sur moi pour vous le renvoyer; je vous le renvoie donc avec les compliments les plus sincères. Je ne sais pas si le Vaudeville vous attend et si vous êtes en pourparlers avec lui; ce que je sais, c'est que la pièce ne me semble pas plus impossible au Théâtre-Français qu'au Vaudeville. Ce que le Théâtre-Français retrancherait, dans le premier acte, sera retranché partout ailleurs et avec les mêmes ciseaux, ceux de la commission d'examen. Le dénoûment est brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible; mais il n'y a pas encore là d'impossibilité absolue. Au fond, je vois dans votre pièce, non pas précisément une pièce bien faite, mais un début très remarquable, et pour ma part je serais heureux de présenter au public cette première passe d'armes de deux vrais et sincères talents qui gagnent leurs éperons au théâtre.
Tout à vous.
E. Thierry.
27 avril 1865.
Sur cette lettre, qui nous mettait au coeur des espérances dépassant nos ambitions, nous rapportions notre manuscrit au Théâtre-Français.
Quinze jours après, nous obtenions une lecture du Comité; et le 8 mai les sociétaires de la Comédie-Française nous faisaient l'honneur de recevoir notre pièce[21].
On a parlé de protections, d'influences ayant déterminé cette réception. C'est une injure gratuite contre l'indépendance bien connue du Comité, auprès duquel rien ne nous a recommandés qu'un passé de travail, des livres d'histoire honorés de l'éloge d'un adversaire comme M. Michelet, des romans dont toute la critique s'est émue. Et pourquoi n'y aurait-il pas là des titres au rare honneur d'un début sur la première scène littéraire de France?
Pendant l'été, nous remaniâmes, sur les intelligentes indications de M. Thierry, notre troisième acte, pour adoucir, au point de vue de la scène, ce qui était logique, mais ce qui pouvait être antipathique dans la passion de la mère. La pièce était distribuée. Mme Arnould-Plessy daignait accepter le rôle de la mère. M. Got, M. Bressant, M. Lafontaine, Mme Victoria Lafontaine, Mlle Dinah Félix, voulaient bien donner à nos débuts l'appui de leurs noms et de leurs talents. Nous recevions le bulletin de la première répétition, lorsque M. Delaunay, obéissant à des scrupules et à des modesties exagérées d'artiste, rendait le rôle de Paul de Bréville, pour lequel il ne se croyait plus suffisamment jeune. Ce refus de M. Delaunay arrêtait tout. Nous vîmes notre pièce perdue, au moins pour le moment, et nous partîmes, assez désespérés, nous enterrer à la campagne dans le travail et la consolation d'un grand roman.
Cependant la presse, avec une sympathie dont nous avons gardé le souvenir, combattait le refus de M. Delaunay. Un critique, que toutes les questions de théâtre trouvent à son poste de feuilletonniste, armé de conscience et de bon sens, M. Sarcey, pressait M. Delaunay, au nom des auteurs et du public, de revenir sur sa résolution et d'oser avoir vingt ans, les vingt ans de son talent. Devant cet intérêt de la presse, la situation du théâtre, celle des deux auteurs, M. Delaunay cédait, et nous recevions tout à coup un beau jour, le 4 novembre,--dans le trou où nous étions terrés, ne pensant plus à notre pièce,--une lettre de M. Thierry qui nous annonçait en même temps la bonne nouvelle, et l'entrée en répétitions d'HENRIETTE.
La pièce était répétée. Les excellents acteurs qui devaient la jouer mettaient au service des auteurs tous leurs efforts, toute leur expérience, donnaient, nous pouvons le dire, tout leur coeur à la pièce. La confiance d'un grand succès était dans tout le théâtre; et le succès paraissait éclater déjà aux dernières répétitions, devant l'admirable jeu des scènes d'amour.